15 expos à voir partout en france cet automne

Quels sont les indispensables de la rentrée artistique ? Comme chaque année, i-D vous en dévoile les cinq tendances clés.

par Ingrid Luquet-Gad
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11 Septembre 2017, 8:21am

La volonté d'en découdre

Alexandra Bircken, « Held », 2016

Les ambitions sont célestes et les réserves d'énergie encore intactes : sur le mois de septembre souffle le vent des envies de renouvellement. Pour les magazines de mode, c'est la période des « spécial mode », pour mieux s'imaginer faire peau neuve en se drapant dans de nouveaux atours. Pour la rentrée artistique, on garde le textile qu'on sublime dans le contexte de l'institution, là où l'on se contente de toucher avec les yeux. Au Crédac à Ivry, l'allemande Alexandra Bircken signe sa première exposition dans une déflagration sensorielle que l'on prédit déjà comme l'un des hits de l'automne. Transfuge de la mode, l'artiste développe une rhétorique à la fois brutale et romantique sur la zone de contact entre chair et monde, où le nylon couleur chair vient draper des combinaisons de motard semblable à des peaux écorchées. C'est lorsque le vêtement se décolle de cette adhérence immédiate et intime à la peau qu'il devient un signe que l'on adresse au monde. Un « look » , dirait Pierre Paulin, terme qu'il emploie indifféremment pour qualifier les ensembles de vêtements et les poésies qu'il produit, « une stratégie fragile permettant de conserver un tant soit peu le sentiment d'une singularité » comme s'en fait l'écho son exposition au Plateau à Paris. Que le vêtement constitue le soubassement des recherches artistiques les plus novatrices de la saison doit sans doute beaucoup à certains illustres prédécesseurs. C'est en France, au mitan des années 1960, qu'une poignée d'artistes tout juste diplômés décrètent que s'ils seront certes peintres, ils le seront à leur manière. Supports/Surfaces, le nom de ce groupe désormais historique rassemblant notamment Daniel Dezeuze, Noël Dolla, Patrick Saytour our Claude Viallat, n'hésite pas à considérer la toile pour ce qu'elle est : un morceau de tissu, que l'on peut désormais déchirer, plier et tordre dans tous les sens. Le Carré d'Art à Nîmes leur offre une rétrospective d'ampleur, centrée autour de quatre années turbulentes coupées net par mai 68, de 1966 à 1970.

« Stretch » d'Alexandra Bircken, jusqu'au 17 décembre au Crédac à Ivry

« Boom boom, run run » de Pierre Paulin, jusqu'au 17 décembre au Frac Île-de-France Le Plateau à Paris

« Supports/Surfaces. Les origines 1966-1970 », du 14 octobre au 31 décembre au Carré d'Art à Nîmes

Un gang de meufs, encore et toujours

Louise Sartor, « LET THIS DEVIL DRESS IN BLACK », 2016

Ça commence avec un drôle de parti pris. Lorsque la Monnaie de Paris annonçait sa prochaine expo, intitulée « Women House », on était nombreux à tiquer : « l'architecture et l'espace public ont été masculins, tandis que l'espace domestique a longtemps été la prison, ou le refuge des femmes ». Bien sûr, il ne s'agit en aucun cas de perpétuer les carcans historiques, mais plutôt de montrer comment faire d'une fatalité une force. Sur 1000m2, 40 artistes femmes du XXe siècle à nos jours participent à cette grande entreprise de réécriture d'une histoire de l'art où le féminin manquait cruellement, à travers le prisme de l'espace intérieur - depuis la chambre à soi théorisée par Virginia Woolf en 1929 jusqu'à la traversée à la première personne des différents archétypes féminins entreprise par Cindy Sherman dès le milieu des années 1970. Mais cette patiente reconquête, on l'observe tout simplement en regardant autour de soi : à Paris, deux des expos en galerie les plus fraîches, pop et ambitieuses en même temps, proviennent de femmes qui en regardent d'autres. À la galerie Max Hetzler, la norvégienne Ida Ekblad annonce la couleur dès le titre : « Step Motherfucker ». Belles-mères ennemies jurées (et jurons), peinture faussement naïve d'enfants où tout n'est qu'empâtements et paillettes gluantes et sculptures faites d'ustensiles de cuisine soudés ensemble composent le panorama mental et haut en couleur d'un certain cauchemar de la domesticité moderne. À l'inverse, Louise Sartor, jeune française très remarqué l'an passé lors du Prix Ricard puis de la foire Paris Internationale, présente sa première exposition solo à la galerie bellevilloise Crèvecoeur, qui la représente désormais. Née en 1988, passée par les Beaux-Arts de Paris, la jeune artiste représente à la gouache sur papier des fragments du quotidien, doublement tels par leur qualité anecdotique et leur support. Sur de tout petits morceaux de papier déchirés qui intiment au visiteur de s'approcher tout près, des jeunes filles modernes, iPhone à la main et sweat à message, s'adonnent à de menues activités. Beauté discrète accédant désormais à une matérialité elle aussi discrète, d'autant plus précieuse à l'ère de la sur-sollicitation de l'attention.

« Women House. Une exposition collective d'artistes femmes », du 20 octobre au 28 janvier à la Monnaie de Paris

« Step Motherfucker » d'Ida Ekblad, jusqu'au 7 octobre à la galerie Max Hetzler à Paris

« Left on read » de Louise Sartor, du 9 septembre au 7 octobre à la galerie Crèvecoeur à Paris

Oser sortir de l'ombre

Clément Cogitore, « Braguino ou la communauté impossible », capture vidéo © Clément Cogitore / ADAGP, Paris 2017

Qui dit rentrée dit bonne mine, non ? Aucune raison alors d'aller se cacher au fond d'une salle obscure. Sous l'éclat implacable des néons des white cube, ou du moins dans les salles de projection qui y ont été ménagées, trois solos d'artistes confirment l'intepénétration toujours plus grande entre arts plastiques et cinéma. Le premier, Clément Cogitore, en est même l'un des emblèmes les plus célébrés. Issu des Arts Déco de Strasbourg et du Fresnoy – Studio national des arts contemporains, le français mène de pair une pratique où le film long métrage, la vidéo d'art et l'installation se complètent et s'augmentent, tissant une réflexion hantée sur la mémoire collective, les rituels et le sacré. Sélectionné plusieurs fois à Cannes, exposé au Palais de Tokyo, c'est cette fois le BAL, plateforme d'exposition, d'édition et de réflexion dédiée à l'image contemporaine sous toutes ses formes qui accueille son dernier projet en date, « Braguino ou la communauté impossible », une histoire de fantômes pour grandes personnes filmée au fin fond de la sauvage Sibérie. À la galerie Marian Goodman, rendez-vous avec l'immense Chantal Akerman disparue en 2015, dont on a souvent pu dire qu'elle était la cinéaste préférée des artistes. On l'oublie souvent, mais dès le milieu des années 1990, la cinéaste prélève certaines scènes de ses films qu'elle redéploie ensuite tout forme d'installations. Exposée au Jeu de Paume, au SF Moma à San Francisco, lors de la prestigieuse Documenta XI à Cassel ainsi qu'à la 49 e Biennale de Venise ou encore en 2004 au Centre Pompidou, la galerie présente cette fois deux installations dialoguant l'une avec l'autre telle des voix d'outre-tombe, l'une datant de sa jeunesse, l'autre de sa maturité. De là, il suffira de traverser la cour pour tomber sur un autre mastodonte, pape de l'image projetée s'il en est : Tony Oursler. Si la plupart d'entre nous le connaissent sans le connaître, notamment à travers les nombreux clips qu'il a signés pour David Bowie, les férus d'art, eux, savent combien il a également apporté à l'approche de la vidéo en art. S'affranchissant des limites de l'écran de télévision, l'image chez lui est projetée, fragmentée, et rock. S'il fonde dès ses années d'étude à la CalArts en Californie un groupe de rock expérimental avec l'artiste Mike Kelley, sa bande de pote à New York sonne comme le groupe idéal qui n'existera jamais : Tony Conrad, Kim Gordon, Glenn Branca, Thurston Moor, Jim Shaw, Arto Lindsay ou Beck. Justement, c'est précisément cette idée d'un groupe idéal, reconstitué avec l'aide de la technologie, dont il s'agit dans sa dernière installation. Où il filme sept musiciens au travail, avant de retravailler l'image et d'en extraire la substantifique moelle, joyeusement bruyante et colorée.

« Braguino ou la communauté impossible » de Clément Cogitore, du 15 septembre au 23 décembre au BAL à Paris

« Now » de Chantal Akerman, du 14 septembre au 21 octobre à la galerie Marian Goodman à Paris

« Sound Digressions : Spectrum » de Tony Oursler à la Galerie Mitterand à Paris, jusqu'au 28 octobre à la galerie Mitterand à Paris


Devenir soi mais en mieux

Camille Blatrix, « Un ticket pour la suite », 2014

On en avait un avant-goût de taille lors de l'un des rituels de rentrée artistique par excellence. Lors de la semaine d'Art-O-Rama, la foire d'art contemporain de Marseille, était inaugurée une nouvelle rue de galeries : la rue Chevalier Roze. Entre le Panier et le Vieux-Port, sept espaces flambant neuf s'installaient dans les anciennes boutiques laissées dans leur jus. Des galeries (dont Crèvecoeur), des éditeurs (Tchikibe), des curateurs (le duo Emmanuelle Luciani et Charlotte Cosson), des collectionneurs (le groupe marseillais Lumière) ou encore des artistes (Wilfrid Almendra), mix oscillant entre local, national et international, fournissaient le premier signe de l'autonomisation de la scène artistique Marseillaise, vivier d'artistes en pleine effervescence mais manquant jusqu'alors de relais institutionnels et marchands. Faire peau neuve, se réinventer ailleurs ou autrement, voilà également l'enjeu du jeu de chaises musicales qui se reproduit chaque année, mais peut-être un peu plus encore cette rentrée-ci, attestant d'un dynamisme effronté de la jeune scène hexagonale. On guette alors avec une belle impatience la première exposition de la galerie Balice Hertling dans son nouvel espace. Conservant son emplacement historique à Belleville, quartier que le duo italo-allemand aura contribué à internationaliser, elle s'adjoint un nouvel espace, plus grand, plus fou, dans le Marais – et surtout, l'inaugure par un solo-show de Camille Blatrix, l'un des jeunes artistes français les plus en vue du moment. Même son de cloche chez Untilthen, qui après deux années passées dans un entrepôt industriel des puces de Clichy revient dans le giron de la capitale. Désormais sise dans le Xe arrondissement, la première exposition sera consacrée au duo Melissa Dubbin et Aaron S. Davidson.

Rue du Chevalier Roze à Marseille

« On your knees » de Camille Blatrix, du 26 septembre au 15 octobre à la galerie Balice Hertling Marais

« Six degrees of freedom » de Melissa Dubbin et Aaron S. Davidson, du 9 septembre au 7 octobre à la galerie Untilthen

Un basique atemporel

Paul Signac, « Opus 217. Against the Enamel of a Background Rhythmic with Beats and Angles, Tones, Tints, Portrait of M. Félix Fénéon in 1890 », 1890

À force de traquer les petits jeunes et les spots tout neufs fleurant bon le white-spirit, on en oublierait presque ses classiques. Et pourtant, en termes de classiques, ce n'est rien moins que le musée des musées, à savoir le MoMA, qui s'invite au programme de la rentrée française. Ironiquement, c'est une fondation privée, la Fondation Vuitton, qui s'offre le luxe d'une sélection de 200 chefs-d'œuvre retraçant l'histoire du MoMA, prêts que l'on pensait jusqu'alors impossibles – signe évident d'un basculement dans les rapports de force entre public et privé. Sans elles, pas d'artistes, pas de fondations privées ni de musées publics : c'est l'une de ces structures cruciales, l'école post-diplôme du Fresnoy – Studio nationale des arts contemporains, fondée par Alain Fleischer en 1997 à Tourcoing, qui fête cette année son 20 e anniversaire. Cruciale par la formation et la production aux nouvelles technologies de l'image, l'école marquera toute une génération d'artistes passés entre ses murs. Un colloque au Collège de France, une programmation au mk2 Beaubourg et une exposition au Palais de Tokyo, « Le Rêve des Formes », fera de l'année en cours une année de célébrations et de (re)découverte d'une utopie réalisée. Enfin, comme tous les deux ans, mais quand même culte, la Biennale de Lyon revient cette année pour clore sa trilogie consacrée à l'exploration de la vie moderne. Au programme cette édition ? Les « Mondes Flottants ».

« Etre moderne : le MoMA à Paris » du 11 octobre au 5 mars à la Fondation Vuitton à Paris

Les 20 ans de l'école du Fresnoy – Studio nationale des arts contemporains, programme complet sur le site de l'école

« Mondes flottants », 14 e Biennale de Lyon du 20 septembre au 7 janvier au macLYON et à la Sucrière à Lyon

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