Photographie réalisée pour le roman- photo Gioventù delusa [Jeunesse déçue], publié dans Bolero film n° 1043, 1967. Collection Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori, Milan © Arnoldo Mondadori editore/DR 

tendres baisers et cœurs brisés : le roman-photo est enfin consacré à marseille

Souvent raillé, le roman-photo a pourtant été l'un des genres les plus populaires de la seconde moitié du XXème siècle. À Marseille, le Mucem lui consacre une exposition fascinante. i-D a rencontré sa commissaire, Frédérique Deschamps.

par Patrick Thévenin
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13 Décembre 2017, 10:56am

Photographie réalisée pour le roman- photo Gioventù delusa [Jeunesse déçue], publié dans Bolero film n° 1043, 1967. Collection Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori, Milan © Arnoldo Mondadori editore/DR 

Né en 1947 en Italie, le roman-photo a été un des plus gros succès populaires de l’édition pendant un bon quart de siècle avec ses photos désormais kitsch et ses intrigues à l’eau de rose. Pour la première fois de l’histoire, une exposition passionnante au Mucem se penche sur ce genre, lu par un français sur trois dans les années 1960 alors qu’il est considéré comme vulgaire et abêtissant. Sur 800 mètres carrés et à travers 300 pièces rares, l’expo montre comment le roman-photo se fait le révélateur de l’après-guerre ou comment il a révélé au grand jour des vedettes comme Gina Lollobrigida ou Hugh Grant qui y ont fait leurs débuts. L'occasion aussi de découvrir comment le roman-photo a essaimé de l’art à la BD en passant par le porno et pourquoi il pourrait connaître une seconde jeunesse insolente en 2017, sous fond de palmiers et de couchers de soleil ardents. i-D a rencontré Frédérique Deschamps, la commissaire de l'exposition, pour retracer l'histoire d'un genre plus irrévérencieux qu'on ne le pense.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’on appelle un roman-photo ?
Des publications composées de photos et de dialogues qui ont pour thème principal la romance. Ce sont des histoires d’amour qui finissent bien dans 99% des cas, qui racontent la genèse d’un couple mais après beaucoup de malheurs, de déboires, de violences, de mensonges, de trahisons, de décès, de coups du sort. Et chose importante, c’est une histoire en feuilleton.

Le roman-photo a des ancêtres ?
D’une part le roman dessiné qui répond à la même structure narrative, c’est-à-dire des histoires d’amour en épisodes, sauf que ce sont des dessins comme ceux un peu kitch qu’on trouve en couverture d’un magazine comme Nous Deux (la référence française en matière de roman-photo depuis 1950, Ndr) à la place des photos. De l’autre, le cinéroman qui existe depuis 1915 et qui consiste à reproduire des films à l’aide de photogrammes avec les dialogues qui accompagnent les photos. Le cinéroman a existé pendant longtemps jusqu’aux débuts des 60’s, les Italiens étaient très forts dans ce domaine, c’était un genre très populaire surtout à une période où tout le monde n’avait pas les moyens d’aller au cinéma.

Raymond Cauchetier, maquette originale du ciné-roman A bout de souffle paru dans Le Parisien Libéré en 1969. Adaptation du film de Jean-Luc Godard avec Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo sorti en 1960. Carton, tirages photographiques collés. Collection Mucem © Raymond Cauchetier. Cliché: Mucem/Yves Inchierman

D’où est venue ton envie d’organiser une expo sur le roman-photo ?
C’est un total concours de circonstances. Il y a neuf ans, je travaillais comme iconographe pour Sciences & Vie, un magazine qui appartient au groupe Mondadori qui édite aussi Nous Deux. Un jour je tombe sur une pile de vieux Nous Deux qui pour moi n’existait plus. Du coup, je me dis que je ferais bien un reportage sur le sujet, je rencontre la rédactrice en chef et je suis étonnée d’apprendre que le genre se porte toujours bien, qu’il s’en écoule encore 250 000 exemplaires par semaine, ce qui, dans le contexte actuel de la presse papier, est juste énorme même si c’est un public plutôt âgé (la moyenne d’âge est de 46 ans) et que ça se vend surtout sur abonnement. C’était incroyable que ça existe encore surtout que ça réunit deux choses qui me passionnent : la presse et la photographie. Je ne cherche pas à réhabiliter le genre avec cette expo, le roman-photo c’est le plus souvent des histoires totalement abracadabrantes et cousues de fil blanc, ce qui m’a surtout intéressé, c’est que c’est une sorte de photographie de l’évolution des mœurs dans les années 1950 et 1960.

C’est un genre souvent très méprisé pourtant.
Dans les années 1960, tout le monde en veut au roman-photo, les communistes, les catholiques et les intellos. Chacun a ses raisons de détester le genre. Les intellos considéraient que c’était de la littérature de boniche, il y a un mépris certain pour l’image par rapport au texte et c’est perçu comme un truc infantile, débilitant, dégradant. La bande dessinée a un peu connu le même opprobre à ses débuts quand certains affirmaient que les enfants feraient mieux de lire « Les Misérables » que Pif Gadget. Pour les communistes, le roman-photo véhiculait une image de la réussite individuelle qui était en contradiction avec les valeurs prônées par le communisme comme la lutte des classes ou la réussite collective et les militants considéraient le roman-photo comme un opium du peuple destiné à endormir les gens. Ils ne supportaient pas qu’on encourage les lectrices à rêver au prince charmant et à une vie meilleure plutôt que de lutter pour obtenir leurs droits. Les catholiques jugeaient que ces lectures étaient immorales, on y présentait des filles qui couchent, des maris qui quittent le domicile conjugal, des tromperies, des divorces… On montre au Mucem une encyclique du Pape Jean XXIII qui date de la fin des années 1950/1960 qui dénonce cette presse immorale qui corrompt la jeunesse. Dans les années 1960, le roman-photo fait l’unanimité contre lui, ce qui ne l’empêche pas de se vendre chaque semaine à des millions d’exemplaires.

Piero Orsola, diapositive pour un roman- photo, Rome, années 1960. Ektachrome 120. Collection particulière © Piero Orsola. Cliché : Josselin Rocher

On a tendance à penser que question mœurs le roman-photo est plutôt rétrograde.
J’ai changé d’avis sur ce point quand j’ai découvert que beaucoup de scénaristes, et je parle surtout de l’Italie qui a dominé la production et imprimé sa marque de fabrique, étaient des femmes. Je n’irais pas jusqu’à dire que le roman-photo est féministe, mais c’est souvent une histoire racontée d’un point de vue féminin avec des filles qui arrivent à leurs fins et en sortent victorieuses. Le roman-photo n’est jamais dans la revendication politique ou sociologique et pour caricaturer l’essentiel du récit se concentre sur les obstacles que les femmes rencontrent avant d’arriver au happy end où les amoureux s’embrassent sous fond de coucher de soleil. Le roman-photo est un excellent sismographe social, ça raconte une époque d’une manière simple et à un public populaire. Il faut aussi se rappeler qu’il apparaît pour la première fois en 1947, après la Seconde Guerre mondiale il y a un boum incroyable de l’éditorial féminin car les femmes sont devenues des actrices économiques à part entière. Elles se sont retrouvées à devoir travailler ou à devenir chef de famille car leur mari est mort ou parti à la guerre.

C’est un genre qui a aussi connu beaucoup de parodies.
L’expo est divisée en deux grandes parties, la première est consacrée au roman-photo original et la seconde aux dérivés et avatars avec un roman-photo italien très particulier qui a profondément marqué les esprits : Killing directement inspiré de la BD. Dans les années 1940 Mussolini a banni les importations de comics américains qui étaient très populaires en Italie et qu’il considérait comme de la propagande. Cette interdiction a lancé alors une production locale considérable et les Italiens sont devenus très forts en bédé avec souvent des héros diaboliques. Créé en 1966, Killing, habillé d’un costume de squelette, est un vrai anti-héros, un méchant dur de dur. C’est un roman-photo érotico-sadique, sulfureux, politique, incorrect, quelque chose qu’on ne pourrait pas publier aujourd’hui car ça tomberait sous les coups de la censure. Les filles se trimballent en soutif et en petite culotte en permanence, elles finissent le plus souvent torturées. Ça a aussi été publié en France, ça s’appelait Satanik et ça se vendait à plus de 700 000 exemplaires. Mais en France la censure a mis le holà assez vite et s’il y a eu 42 numéros en Italie, on n’en compte que 42 en France. C’est un dérivé satirique du roman-photo qui a été exporté dans le monde entier, qui a été copié un peu partout, notamment en Turquie qui en a fait de nombreuses adaptations ciné et aussi en Argentine où aux débuts des 70’s ils ont recréé la publication qui est devenue Kiling avec un seul L. Ça, c’est le premier détournement marquant du roman-photo, ensuite il y a la déferlante porno dans les années 1970, puis les satires comiques avec Coluche, le Professeur Choron, Hara-Kiri, Charlie Hebdo ou le sketch des Nuls qui est hilarant. Même la compagnie Royal de Luxe, spécialisée dans l’art de rue, lui a rendu hommage en 1897 avec le spectacle « Amnesium » qui s’attache à la fabrication d’un roman-photo et a connu un succès considérable tout autour du monde.

L’exposition montre aussi des détournements plus artistiques comme « La Jetée » le film culte de Chris Marker mais aussi chez le photographe Duane Michals ou le cinéaste Michelangelo Antonioni.
On présente d’ailleurs le film d’Antonioni dans une version neuve. C’est certainement le premier documentaire sur ce qui était un véritable phénomène à l’époque. Antonioni a réalisé ce court film deux ans après l’apparition des premiers romans photos, il suit toute l’étape de fabrication et en voix off il ajoute des lettres de lectrices qui racontent pourquoi ça les passionne autant. Pour Chris Marker, son chef-d’œuvre de 1962 qu’est « La Jetée » (et sous-titré « Photo-roman ») est réalisé selon la base du roman-photo, c’est-à-dire uniquement de plans fixes à part un bref moment où on voit un battement de cils. Duane Michals a fait beaucoup de sortes de romans photos, des petits récits photographiques avec un texte manuscrit en dessous. Il y a vraiment chez ces deux artistes cette idée de narration en images. Chris et Duane offrent au roman-photo une revendication esthétique qu’il n’a pas au départ où les images ne sont pas là pour être belles mais au service d’un récit simple et lisible.

Le roman-photo est désormais un genre révolu ?
Pas du tout ! Il y a deux livres récents qui ressuscitent la tradition du roman-photo pour en faire quelque chose de plus contemporain. « L’illusion Nationale », réalisé par une historienne et un photographe, raconte le FN dans trois municipalités en faisant parler des électeurs et « La Fissure », sur lequel ont travaillé un journaliste et un photographe espagnols, se penche sur le problème des migrants en Europe. Et puis j’ai découvert récemment cette petite maison d’édition FLBLB à Poitiers qui sort plein de publications et notamment du roman-photo. Il existe véritablement un renouveau du genre.

Le roman-photo fut très prisé d’un lectorat féminin, comment l’explique-t-on ?
Christophe Bier, qui écrit sur le cinéma, participe à l’émission Mauvais Genres de France Culture, s’intéresse au porno et à la littérature de série B, m’a dit un jour que le roman-photo c’était le porno des femmes. Une étude réalisée par Nous Deux sur leur lectorat montrait que les gens le lisaient essentiellement chez eux, c’est-à-dire rarement dans des endroits publics, et souvent dans leur lit le soir avant de s’endormir. Les mecs regardaient du X et les femmes lisaient des romans photos, c’est certainement cette sentimentalité dégoulinante que voulait évoquer Roland Barthes quand il déclarait que « Nous Deux—le magazine—est plus obscène que Sade. »

Photographie réalisée pour le roman- photo Il Figlio rubato [ L’enfant volé], publié dans Bolero film n° 1060, 1967. Collection Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori, Milan © Arnoldo Mondadori editore/DR
Couverture du magazine Nous Deux n° 1277, 1971 © Nous Deux
Photographie réalisée pour le roman- photo Gioventù delusa [ Jeunesse déçue], publié dans Bolero film n° 1043, 1967. Collection Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori © Arnoldo Mondadori editore / DR

« Roman-photo » au Mucem à Marseille jusqu’au 23 avril 2018.

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