Capture d'écran de Little Miss Sunshine

mais pourquoi miss france fait-elle encore rêver ?

Samedi, une nouvelle Miss France a été élue. L'occasion de revenir sur l'histoire d'une institution qui tente, en vain, de paraitre en phase avec son temps.

par Marion Raynaud Lacroix
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16 Décembre 2017, 2:55pm

Capture d'écran de Little Miss Sunshine

« Que voulez-vous faire plus tard ? Le bien autour de moi Jean-Pierre ! » En 2009, Helmut Fritz parodiait le concours de Miss France dans un morceau rivalisant de moquerie à l'égard des prétendantes au titre - une caricature qui avait le mérite de souligner à quel point la couronne semble devenue, au fil des éditions, l'emblème d'injonctions paradoxales. Pourtant, sa part de marché constante en est la preuve, Miss France continue de faire rêver, cultivant le kitsch qui a fait son succès tout en adaptant ses stratégies de communication dans le souci de « suivre son temps ». Retransmise à la télévision depuis 1987, l'élection est suivie par près de 8 millions de spectateurs chaque année. Et si sa cible de prédilection reste celle des ménagères de moins de 50 ans, TF1 met de plus en plus d'énergie à draguer les jeunes, en tentant de redorer une image toujours synonyme de valeurs (très) traditionnelles.

C'est dans cette logique de rajeunissement que le maillot une pièce a fini par être abandonné au profit du bikini, qu'un test de culture générale a fait son apparition et que - comble de la modernité - le concours de beauté vient d’ajouter un cours de bonnes manières à la formation suivie par les participantes. Mais au lieu de se dissiper, le paradoxe de Miss France se fait de plus en plus grand : en prétendant ne pas se baser uniquement sur des critères physiques, le concours ne fait qu'ajouter de nouveaux impératifs à une liste déjà particulièrement longue. L’intelligence des participantes se retrouve donc cantonnée à un QCM censé évaluer leur culture générale, preuve qu'être belle n'est plus suffisant. Pour devenir Miss France, il faut aussi « bénéficier d’une excellente réputation et moralité » et surtout, ne pas adopter de « comportement contraire au bonnes mœurs, à l’ordre public ou à l’esprit du concours basé sur des valeurs d’élégance », comme le stipulent les conditions de participation au concours. En bref, si vous sniffiez du déo en cours de chimie et que tout votre collège s’en souvient, vous pouvez oublier la couronne.

À l’heure de la multiplication des clauses et des alinéas, Miss France est sommée d'incarner une vision rétrograde de la féminité sans même avoir besoin de se justifier : la tradition patriarcale fait (presque) tout le boulot à sa place.

L’ambivalence de ces conditions est grande - qu’entend-on exactement en exigeant de ces jeunes femmes une « excellente moralité » ? Rien n’est écrit et tout semble pourtant clair : sommées de contenir le moindre débordement, les participantes se voient confier la promotion d'une féminité de la juste mesure censée incarner la norme. En 2006, Thierry Ardisson recevait Alexandra Rosenfeld (Miss France à peine élue), redoublant de machisme et de moqueries à son égard avant de la soumettre à un questionnaire spécial intitulé « Sur la tête de Madame de Fontenay », alors déléguée du Comité Miss France. D'une certaine façon, les questions posées à Alexandra Rosenfeld (posées de manière éminemment plus triviale que lors du concours) illustrent le principe de moralité - jamais énoncé - qui préside à l'élection des miss. « Vous n’avez jamais volé dans un magasin ? » « Vous a t-on déjà dit que vous étiez un mauvais coup ? », « Avez-vous déjà piqué le mec d’une copine ? », « Avez-vous déjà couché pour devenir Miss France ? », « Avez-vous déjà eu une relation homosexuelle ? »... Vol, performance sexuelle, tromperie, homosexualité : en l’absence de critères précis, il revient donc à Thierry Ardisson de livrer sa vision de la moralité. À l’heure de la multiplication des clauses et des alinéas, Miss France est sommée d'incarner une vision rétrograde de la féminité sans même avoir besoin de se justifier : la tradition patriarcale fait (presque) tout le boulot à sa place.

Tiraillée entre l'injonction d'être sexy sans jamais virer vulgaire, celle d'être accessible sans avoir l'air d'une fille facile, Miss France évolue au beau milieu des contradictions. Gardienne d’une beauté prétendument naturelle, elle incite les jeunes filles à contrôler leur féminité en faisant preuve de savoir-vivre et d'ingénieuses techniques de maquillage. L’apprentissage des bonnes manières et la garantie d’une culture générale concourent dans ce même sens : former des modèles de respectabilité qui sauront se comporter « en société » sans faire de vagues mais refuseront de livrer leur opinion personnelle sur des sujets clivants. Il s’agit avant tout de rester en accord avec son statut de demoiselle (de « miss » donc) célibataire à peine émancipée de l’autorité parentale. Mais au fil des années, cette tension s’est transformée en grand écart : comment dénuder ces jeunes femmes (et obéir aux attentes des téléspectateurs) sans les sexualiser pour autant ? Et comment faire de l’audience sans verser dans la pornographie, ennemi n°1 du concours ?

S'il est attendu des candidates qu'elles participent à des oeuvres de charité, il leur est interdit d'utiliser leur titre « à des fins de propagande ou militantisme politique, idéologique ou religieux. »

S’il est de notoriété publique que le nu et le porno sont les grands chevaux de bataille de l’élection, il faut rappeler que c’est aussi le cas des piercings, des tatouages et de la chirurgie esthétique qui en sont formellement bannies. Côté cœur, les aspirantes à la couronne ne doivent pas avoir d'enfant, de pacs ou de mariage à déclarer. Et s'il est attendu d'elles qu'elles participent à des oeuvres de charité, il leur est interdit d'utiliser leur titre « à des fins de propagande ou militantisme politique, idéologique ou religieux ». Une façon de participer à une fiction nationale déconnectée de tout récit politique et de restreindre le champ d'action des femmes au care - ramenant le dévouement à un trait naturellement féminin. Mais le discours prend finalement peu d'espace. Subtil dosage d'innocence et de glamour, c'est le corps féminin qui monopolise toute l'attention. Les gros plans dont il fait l'objet le morcellent grossièrement, invitant à évaluer en quelques secondes les attributs des participantes : jambes, fesses, seins, tête - tête, seins, fesses, jambes. Innocent et disponible, le corps y est célébré dans sa virginité, intact, libre de marques ou de modifications volontaires.

Une fois dans l’année, la gloire semble à la portée de (presque) toutes les jeunes filles, sans distinction de classe sociale, de région, de diplôme, ni même de couleur de peau. Pourvu qu’on soit élégante, polie et d’excellente moralité. L'espace d'une soirée, la France ne se résume donc plus à Paris, elle célèbre ses régions, sollicite le vote des DOM TOM pour perpétuer une tradition rassurante : comme le bal de Cendrillon, une cérémonie télévisée se donne le pouvoir de changer, le temps de quelques heures, le rêve en réalité. Mais le conte de fées n'est-il pas terriblement anachronique ? À l’heure où la liberté des femmes progresse sous l’impulsion de jeunes générations décidées à ne pas se laisser corseter, le sourire de Miss France n’a jamais semblé aussi figé. Véhicule de contradictions de plus en plus flagrantes, la féminité version Miss France a suffisamment duré - il serait temps qu’elle se décide, enfin, à sortir du cadre.

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