guerriers, drônes et hyperviolence : il faut courir voir « jessica forever »

Par un après-midi printanier, i-D a rencontré les acteurs de « Jessica forever », un film de Caroline Poggi et Jonathan Vinel dont le monde, étrange et violent, se superpose à l'absurdité du nôtre.

par Marion Raynaud Lacroix
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30 Avril 2019, 11:14am

Jessica forever est un film qui hante l’esprit. Longtemps après le générique de fin et l'éternel « tu as aimé ? » auquel il a rarement semblé aussi difficile de répondre. Quelques heures, quelques jours plus tard, quand le choc aura laissé place au sentiment, il faudra le revoir, et le voir encore. Pour comprendre ce qu’il nous a fait quand on a l’impression d’avoir déjà tout compris, tout regardé. Jessica forever ne ressemble à aucun autre film : c'est une petite météorite à laquelle le cinéma français n'était pas prêt et dont le fracas ne sera compris qu'une fois le choc passé.

Le monde de Jessica forever est proche du nôtre : on y retrouve des drones planant sur des maisons en crépit, des piscines pavillonnaires, un système de vidéosurveillance généralisée, des corn flakes et des supermarchés. De l’amour aussi, surtout près de Jessica (Aomi Muyock), une guerrière au yeux de madone qui veille sur une bande d’orphelins hors-la-loi. Ils sont nombreux, différents et liés par un pacte de sang : s’empêcher de replonger dans l’engrenage de violence qui les a fait sombrer. « Je crois que c'est un film qui parle d'amour, de groupe, de soutien et de solitude, résume Angelina Woreth, qui incarne la soeur de l'un d'entre eux. Les personnages ont beau être ensemble, ils sont finalement très seuls. Il y a quelque chose de très sensible chez eux : ils ne sont pas masculins au sens traditionnel du terme. Ce sont des garçons qui sont proches les uns des autres, qui dorment tous dans la même pièce, prennent leur douche ensemble, sans que ce soit quelque chose d'amoureux ou de sexuel. Un peu comme une meute de loups. » Pour Augustin Raguenet, l'acteur dans le rôle de Lucas - un orphelin sensible et cabossé qui tente d'apprivoiser ses démons - « Il y a un côté très viril dans tous les personnages. Mais il est atténué par toutes les petites scènes de vie où tu te rends compte que les mecs ont beau être ultra baraque et porter des gilets pare-balles, ils se retrouvent à jouer à la Play en mangeant des céréales et font des trucs d'enfants comme de vrais gamins. C'est ce qui les adoucit. »

Dans l'univers imaginé par Caroline Poggi et Jonathan Vinel, la terreur côtoie des sentiments à fleur de peau : « C'est ce qui est hyper beau et vrai dans le film : dans la vie, je connais personne qui ne soit que violent ou romantique, poursuit Augustin. C'est aussi un film qui montre que tu as le droit de pas rentrer dans une seule case : c'est pas parce que t'as le crâne rasé et des balafres que tu peux pas avoir un côté enfantin. » Qu’ils se baladent en gilets pare-balles et luttent pour leur propre survie, s'entassent sur des matelas à même le sol ou remplissent un caddie de bonbons multicolores, les garçons de Jessica forever racontent une virilité en crise. Après l'effusion de sang, l'angoisse existentielle reprend toujours ses droits. « Le fait qu'un doute plane autour du parcours des personnages, qu'on ne sache pas précisément ce qu'ils ont fait, ça renforce l'idée qu'ils ont commis des choses terribles, analyse Maya Coline, dont le personnage, Camille, tombe amoureuse de l'un d'entre eux. Je crois que c'est là que le film est fidèle au réel : si tu en viens à commettre de tels actes, c'est que tu traverses forcément des choses loin d'être douces.»

Au milieu de ces garçons, il y a donc Jessica, un personnage au carrefour du genre féminin et de la divinité, douce et impassible, tendre mais intouchable. « Jessica, c'est quelqu'un qui a probablement derrière elle un passé assez dur, explique Aomi Muyock. Elle a ce pouvoir de sentir la violence chez les gens, même à distance. On parle d'un type de violence très particulier : il s'agit de personnes qui tuent pour le plaisir de tuer, pas uniquement pour se défendre. Elle essaye de veiller sur eux, de leur donner l'amour qu'ils n'ont pas reçu. C'est une guerrière, une mère, une soeur. Elle est assez mystique et a peu de dialogues : elle est plutôt racontée par les autres, comme une héroïne de jeux vidéos. C'est ce qui m'a fascinée : c'est très rare de voir des rôles d'héroïnes dans lesquels la femme n'est pas sexualisée. Après le film que je venais de faire [Love de Gaspar Noé], c'était vraiment ce dont j'avais envie. »

« On n'est pas dans de la violence pour de la violence, plutôt dans le témoignage d'une génération qui a grandi dedans »

L'esthétique de Caroline Poggi et Jonathan Vinel est familière à quiconque a grandi avec internet et s'est un jour perdu dans les limbes de Tumblr. Nette et tranchante, elle rappelle l’efficacité graphique de GTA, la violence banale des chaînes d'infos et la paranoïa alimentée par les tactiques d'un Etat policier : « Je suis très sensible aux images de violence mais la manière de montrer cette violence-là est toujours esthétique, douce. On n'est pas dans de la violence pour de la violence, plutôt dans le témoignage d'une génération qui a grandi dedans » analyse Maya. « C'est vraiment très radical, poursuit Aomi. Des gens vont adorer et d'autres détester. Ce qui est sûr, c'est que ceux qui connaissent un peu le jeu vidéo comprendront cette esthétique plus facilement. Quand tu regardes un film, tu te dis souvent que ça ressemble à quelque chose d'autre. Ce que font Jonathan et Caroline, ça ne ressemble à rien de ce que j'ai vu avant. »

Tourné en Corse et dans le sud de la France - terres d'origine des réalisateurs - le film s'est conçu dans une énergie collective et joyeuse : « Ce à quoi je ne m'attendais pas du tout, c'est qu'ils ont réussi à prendre des gens très différents - qui n'écoutaient pas la même musique, venaient de classes sociales opposées et dont les vies n'avaient rien à voir les unes avec les autres. Tous les gens qui travaillent dans le cinéma te disent que partir en tournage, c'est avoir l'impression d'être en colonie de vacances mais là, c'était vraiment le cas ! » résume Aomi. Un sentiment partagé par Lukas Ionesco, qui interprète Julien, un garçon sauvage et écorché : « On était ensemble tout le temps, une fois que le journée se terminait, on restait boire des coups, on faisait des barbecues. Ça a créé une vraie énergie de groupe. On avait finalement assez peu de directives et en même temps, Caroline et Jonathan savaient exactement ce qu’ils voulaient. C'était à nous de trouver ce vers quoi notre personnage devait aller. J’ai l’habitude qu’on me drive donc c'était pas forcément évident mais quand je vois le film, je me dis que je suis hyper fier d’en faire partie. »

« C'est un film qui met face à de vraies questions : est-ce que quelqu'un qui a commis des actes horribles peut se reconstruire ? Sommes-nous vraiment capables de le pardonner ? »

Au-delà de l'époque troublée dont il capte les secousses et des sentiments qu'il déploie, Jessica forever est aussi un film sur la marge, celle qui doit se dérober au regard pour continuer d’exister. « Ces mecs ont juste envie de mettre ce côté de leur personnalité à part et de pouvoir vivre avec les autres. Mais comme ils sont jugés par les gens "normaux", il leur est impossible de vivre isolés dans le monde réel. Ils finissent par se retrouver qu'avec des gens qui leur ressemblent parce qu'ils sont les seuls capables de les accepter. » Dans une société qui ne croit plus à la rédemption, tous sont donc condamnés à chercher leur place dans le groupe et le cœur de Jessica. Et à se battre, par les armes, pour continuer d’exister dans un monde qui ne veut pas d'eux. « C'est un film qui met face à de vraies questions : est-ce que quelqu'un qui a commis des actes horribles peut se reconstruire ? Sommes-nous vraiment capables de le pardonner ? Ce sont des questions auxquelles on n'a pas de réponses. En tous cas, moi je n'en ai pas, conclut Aomi. Ce que Jessica a pour eux, c'est l'amour le plus absolu - elle n'est pas en train de les juger, elle les comprend. Peut-être qu'on devrait s’en inspirer. »

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Angelina porte une veste Alyx, un top en tricot Simon Lextrait, une combinaison Acne studios et des colliers Colombe d’Humières.
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Augustin porte un pull Ottolinger, un jogging/denim Bless Service, un collier Colombe d’Humières et un faux piercing Chabaux. Angelina porte une veste Alyx, un top en tricot et des colliers Colombe d’Humière.
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Aomi porte une chemise Y/Project, un short en denim Bless Service, des bottes Gucci, des boucles d’oreilles et collier Colombe d’Humières.
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Augustin porte un pull Ottolinger, un jogging/denim Bless Service, des bottes Dr Martens, un collier Colombe d’Humières et un faux piercing Chabaux.
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Maya porte une maille Paco Rabanne, une jupe AALTO, un collier Colombe d’Humières et une boucle d’oreille D’HEYGERE. Lukas porte un sweater PHIPPS, un short Andreas Kronthaler pour Vivivenne Westwood, des chaussettes Falke, des Converse x JW Anderson, ses propres bagues, des colliers Colombe d’Humières. Augustin porte un t-shirt Simon Lextrait, un pantalon PHIPPS, un faux piercing Chabaux et un collier Colombe d’Humières.
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Maya porte une maille Paco Rabanne, un collier Colombe d’Humières et une boucle d’oreille D’HEYGERE. Lukas porte un sweater PHIPPS et des colliers Colombe d’Humières.
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Lukas porte un t-shirt Mortal Combo, un denim Bless Service, des Converse x JW Anderson, des faux piercings Chabaux, des colliers Colombe d’Humières et ses propres bagues.
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Aomi porte une maille Paco Rabanne, un collier Colombe d’Humières et une boucle d’oreille D’HEYGERE. Augustin porte un t-shirt Simon Lextrait, un faux piercing Chabaux et un collier Colombe d’Humières.

Crédits

Texte : Marion Raynaud Lacroix
Photographe : Ruggiero Cafagna
Styliste : Juan Corrales
Maquillage : Khela @Callamyagent
Coiffure : Charlotte Dubreuil @MFT agency
Assistant Photographe : Adrien Nicolay
Assistante Styliste : Jane King-Levy
Production : Élie Villette

Talents : Angelina Woreth, Aomi Muyock, Augustin Raguenet, Lukas Ionesco, Maya Coline