Bill Bernstein The Fun House 1979

n'oublions jamais d'où vient l'électro : du fin fond de l'underground

Le 9 avril, la Philharmonie de Paris inaugurait l’exposition « Electro : de Kraftwerk à Daft Punk ». Entre archives et installations signées Daft Punk ou Jean-Michel Jarre, elle questionne : avons-nous déjà vécu le meilleur des cultures électroniques ?

par Sylvain di Cristo
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11 Avril 2019, 9:53am

Bill Bernstein The Fun House 1979

Ce sont deux gigantesques et superbes photos d’Andreas Gursky qui accueillent les visiteurs ; sur les deux, une foule compacte prise lors de deux raves entre 1990 et 2000. L’exposition est entièrement plongée dans la pénombre et le discours du commissaire et journaliste historique des musiques électroniques, Jean-Yves Leloup, résonne encore dans nos têtes lorsqu’on foule les premiers mètres : « Beaucoup d’amateurs de musique détestent les expositions sur la musique, comme beaucoup de cinéphiles détestent celles sur le cinéma. C’était donc important de proposer davantage une expérience sensorielle, une force esthétique, plutôt que pédagogique. » Tant mieux, on avait plutôt envie de zigzaguer naïvement, les mains dans le dos, entre les installations sonores et visuelles d’artistes électroniques prestigieux qui ont souhaité s’investir, souvent à titre personnel, comme Kraftwerk, Daft Punk, Jean-Michel Jarre ou Laurent Garnier. C’est vrai, l’électronique est une culture encore bien vivante qui se comprend surtout quand elle sort à plein volume des sound systems, nous transperce de part en part au beau milieu d’une foule ruisselante de sueur.

On alunit dans un coin sombre de l’exposition comme on se perd parfois en soirée ou en festival. On observe avec une bonne dose d’émerveillement cette maquette du Berghain par Philip Topolovac rigolotement intitulée « I’ve never been to Berghain », un « phonochose » de Jacques (oui, nous aussi on se posé la question) ou cette impressionnante installation A/V des scénographes de 1024 Architecture (à qui l’on doit notamment le cube d’Etienne De Crecy). On déambule dans l’obscurité en s’attendant presque à tomber sur un mec en train de pisser contre l’entrée de service du club ou un couple se peloter dans la buanderie de la baraque. Cette impression, c’est un peu de la faute à Laurent Garnier qui a composé pour l’occasion onze mixes qui font écho à des scènes et des périodes incontournables des cultures électroniques (techno de Detroit, house de Chicago, UK bass, new beat belge…). C’est cette bande son diffusée en continu à travers les 800 mètres carrés d’espace qui rythme nos divagations. Des réflexions que l’on structure un peu de la même manière qu’est faite l’expo, en quatre parties : les machines, le club, le mix puis l’imaginaire et les utopies de ces cultures électroniques.

ARP 2500, appartenant à Jean-Michel Jarre.  Photo : Éric Cornic @ EDDA-JMJ
ARP 2500 appartenant à Jean-Michel Jarre. Photo : Éric Cornic @ EDDA-JMJ

Si la techno et la house sont ici majoritairement représentées, « car ce sont les matrices des musiques électroniques » précise Leloup, le mot « utopie » oriente nos songeries. À lui seul, il charrie le poids d’un patrimoine essentiel des cultures électro, un esprit et une esthétique qui, à leurs origines dans les années 80, étaient porteurs d’un message d’espoir en l’avenir et en l’Humanité. La techno, née dans une ville en faillite qui fût le berceau de l’industrie automobile américaine, rêvait d’un futur où les voitures seraient volantes et l’homme un cyborg. Quant à l’acid house, elle a carrément été à l’origine d’un second Summer of Love en Angleterre. Ces musiques se jouaient bien souvent dans des environnements où la liberté d’expression et la cohésion sociale étaient les maîtres mots, définissant l’esprit rave et free party pour les années à venir. Si, à la Philharmonie, la boîte à rythme de Jeff Mills en forme de vaisseau spatial ou le gros néon jaune smiley témoignent de cet âge d’or, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Qu’ont-ils légué, ces premiers héros des machines et des platines ?

La réponse : un empire. De nos jours, la musique électronique est un véritable business, une industrie valorisée en 2018 à plus de sept milliards de dollars selon l’IMS. Dans le documentaire What We Started dédié aux cultures électroniques et produit par Netflix, on apprend que le père de Carl Cox lui conseillait se trouver un vrai job parce que DJ, ça n’aboutirait à rien. L’année dernière, Calvin Harris empochait 48 millions de dollars, le magazine Forbes mentionnant au passage que ses concerts à Las Vegas lui rapportaient des chèques à six chiffres tandis que ses headlines de festival lui valaient des montants à sept. Des festivals ont poussé comme des champignons à travers la planète, devenus pour les artistes le moyen privilégié de gagner de l’argent et compenser les faibles revenus des disques que les gens n’achètent plus et des plates-formes de streaming aux deals pas (encore ?) avantageux pour la plupart des artistes. À la fin du documentaire, qui montre Martin Garrix, 18 ans, fermer l’un des plus gros festivals électroniques du globe, on y lit ces chiffres astronomiques : « Aux États-Unis, presque deux millions de personnes ont assisté à un festival électronique [en 2016]. De manière globale, ces festivals ont rapporté plus d’un demi-milliard rien qu’en billetterie. » L’électronique n’est plus seulement underground, elle a son pendant mainstream et commercial qui génère la majorité de ces sommes : l’EDM (pour Electronic Dance Music). Tout ça détonne quand on se souvient qu’en 1994, suite à la rave de Castlemorton en Angleterre, le gouvernement britannique adoptait le Criminal Justice and Public Order Act, permettant à la police de réprimer les rassemblements festifs en plein air dont la musique se « caractérise par l'émission de rythmes répétitifs »

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Gmebaphone 2, Christian Clozier, France, 1975.

Cette dernière décennie, la même techno qui faisait peur aux Français dans les années 90 semble avoir franchi la ligne, utilisée – pareil au mot « rave » ou « warehouse » – comme un argument marketing pour faire vendre des billets. En France, on le voit par exemple avec le festival Rock en Seine qui programme Aphex Twin, Kompromat (Vitalic et Rebeka Warrior) pour son édition 2019 et même la nouvelle garde française du hardcore Casual Gabberz pour la précédente. Aux États-Unis, c’est Coachella qui affiche cette année les sensations techno belges Amelie Lens et Charlotte De Witte, Tale of Us ou Agoria. Et que dire du Fyre Festival, cet événement monté de toutes pièces dans un unique but, vendre le plus de rêve possible ? S’il avait eu lieu, on aurait dû y voir Disclosure, Klingande ou Claptone, d’après la programmation. Enfin, on ne vous parle pas de Berlin dont le « tourisme de la techno » aurait rapporté 1,4 milliard d’euros en 2018 et le Berghain, la Mecque du clubbing électronique, de gagner le statut de « lieu culturel » allemand. Bien sûr, il n’y a pas que ça. En passant, qu’un monument aussi emblématique que la Philharmonie de Paris y consacre une exposition est également un signe fort en soi.

Dans les allées obscures de l’exposition, devant toutes ces magnifiques photos d’archives, ces flyers et costumes de soirées, ces artworks de disques, ces impressionnantes installations, on peut se demander si le meilleur de ces cultures n’est pas derrière nous. Jean-Yves Leloup, lui, préfère observer cette évolution avec enthousiasme : « Aujourd’hui, le spectre des musiques électroniques va du noise à David Guetta. Il y a plein d’écoles qui coexistent, avec des formes d’expression plus personnelles, diverses et intéressantes. Tout ça fait la vitalité de la scène et l’époque belle à vivre. » Mais demain, à trop grossir, l’électro va-t-elle inévitablement subir le même sort que le rock ? Et bien soit, on ne peut enrayer une machine lancée à pleine vitesse. Mais de ce chaos présumable sortira forcément d’intéressantes choses et nous serons là pour les écouter.

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