Publicité

6 films LGBT qui ont changé notre façon de voir l'amour

Jusqu'au 28 septembre, l'exposition « Champs d’Amours » retrace l'évolution du cinéma et des représentations LGBT. Petit tour d'horizon avec Didier Roth-Bettoni, en 6 films clés .

par Patrick Thévenin
|
09 Juillet 2019, 8:42am

Capture du film Les roseaux sauvages d’André Téchiné

L'exposition « Champs d’Amours » commence sur un monument de rareté : le film Autres que les autres, un métrage scientifique muet allemand paru en 1919. Produit par le célèbre médecin Magnus Hirschfeld, il fait partie des premiers films ayant offert une image « positive » de l’homosexualité, en montrant les homosexuels comme des gens « normaux » à une époque où les représentations des gays sont systématiquement moqueuses ou psychiatrisées. Le film sera néanmoins rapidement détruit par le régime nazi quelque temps après sa sortie. En prenant ce film comme point d'ancrage, l'exposition donne à voir la manière dont le cinéma LGBT a évolué vers des récits de plus en plus diversifiés, intimes et profonds. Elle mesure les avancées réalisées au fil des années qui permettent aujourd'hui de trouver en têtes d'affiche des plus grands festivals des films comme Moonlight de Barry Jenkins ou Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. En 100 ans - ce qui peut sembler peu au regard de l’histoire - le septième art a joué un rôle fondamental dans l'évolution des représentations LGBT. Didier Roth-Bettoni (journaliste, spécialiste du cinéma LGBT et un des cinq commissaires de l’exposition) a accordé à i-D une visite guidée à travers six films marquants.

Polyester de John Waters – 1981

« Le cinéma de John Waters est un ovni inclassable. C'est un cinéma du camp et de la transgression tous azimuts. Il n’y a aucune limite dans le cinéma de John Waters, que ce soit lorsqu'il aborde la sexualité, le bon goût, les comportements. Tout est possible avec lui, comme manger une crotte de caniche ou être une mère de famille obèse et travestie. C'est un cinéma absolument génial, de marge, avec une liberté inouïe. Le cinéma de John Waters est vraiment fait avec des bouts de ficelles, je crois que « Pink Flamingos » s'est fait avec 12000 dollars et le film a fait je ne sais combien de milliers d'entrées et est devenu instantanément culte. Ce qui est fort aussi chez John Waters, c’est que petit à petit et au fil des années, son cinéma est devenu plus mainstream sans pour autant perdre sa dimension transgressive. Je pense à un film comme Serial Mother avec une star hollywoodienne comme Kathleen Turner, et pourtant on reste face à quelque chose de jouissif, réjouissant et totalement inconvenant. »

L’homme blessé de Patrice Chéreau - 1983

« C'est un film qui, à l'époque, a été assez mal reçu par les gays, parce qu’il montrait une réalité assez glauque : les lieux de dragues nocturnes, une quête mortifère et une passion morbide. Pour moi, c’est un film qui n’est pas vraiment sur l’homosexualité (elle est juste un outil au service du scénario) mais plus sur une passion dévorante. Ensuite, c’est un film qui a beaucoup marqué le cinéma gay, avec un temps de retard évidemment. L’Homme blessé est sorti alors que le sida venait juste d’apparaître, la maladie était là mais on n’avait pas encore complètement conscience de la violence de l’épidémie. Il a fallu passer toute cette période pour que des réalisateurs (je pense à Christophe Honoré) puissent revendiquer le film, parce qu’il est presque le dernier de sa substance avant que l’épidémie de sida prenne toute la place. Il s'est passé un laps de temps, presque 15 années en fait, où parler d’homosexualité au cinéma se résumer à parler du sida, de la même manière que le militantisme s'est principalement concentré sur cette question à la même époque. »

Philadelphia de Jonathan Demme – 1993

« C’est un film très important sur le sida, non pas que le VIH ait attendu Philadelphia pour être traité au cinéma. Dès 1985, soit juste après l’apparition de la maladie, certains films se penchent déjà sur le sujet, mais ce ne sont pas des films grand public. Ce sont davantage des objets très militants, des films qui viennent de la communauté, de gens malades eux-mêmes ou dont les proches sont touchés et qui font des œuvres de combat, d'affirmation par rapport au VIH, et le cinéma dans ces conditions devient une sorte d'instrument pour la lutte. Philadelphia est caractéristique, déjà parce que c'est une superproduction hollywoodienne, mais surtout parce que c'est un film qui installe l'idée du couple gay dans une famille, dans un contexte très prévenant et bienveillant. Je suis frappé par la manière dont Antonio Banderas et Tom Hanks sont complètement intégrés au cercle familial, c'est à la fois frappant et nouveau pour l’époque. Au-delà de tout ce que le film a pu apporter à la lutte contre le sida, c’est un film important sur la visibilité, la reconnaissance et la légitimité des couples de même sexe. »

Les roseaux sauvages d’André Téchiné – 1994

« J’ai le sentiment, chronologiquement parlant, qu’il y a eu un effet Les roseaux sauvages. L’effet d'un réalisateur installé dans le système, extrêmement reconnu et apprécié, qui tourne avec des stars depuis 20 ans et qui à un moment donné décide d'une certaine manière de faire son coming-out public avec un film très autobiographique. J'ai la sensation que Les roseaux sauvages ont libéré tout un imaginaire chez des jeunes cinéastes qui vont très vite utiliser leur propre sexualité pour réaliser des films sur l'homosexualité. Il y a aussi cette concordance chronologique troublante : tout ça arrive en 94, c’est-à-dire très peu de temps avant les trithérapies. Pour des jeunes cinéastes gay, il devient enfin possible de parler d'homosexualité autrement que par le prisme du sida. Il y a ces deux conjonctions qui font que toute une génération de réalisateurs, François Ozon, Sébastien Lifshitz, Christophe Honoré, Alain Guiraudie et plein d'autres vont s'emparer de ce cinéma là. Les roseaux sauvages marque le début d'un autre cinéma, d’une autre narration, d'une nouvelle génération derrière la caméra. »

Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Ti – 2000

« En France, il y a eu, dans les années 70 plusieurs films qui avaient comme trame le lesbianisme, mais c’était plus ce que j’appelle du saphisme que du lesbianisme, c’était de l'homosexualité féminine pour exciter les hétéros. C’est souvent avec une femme plus âgée, plus autoritaire, plus riche qui fait tomber dans ses filets une jeune ingénue. Les années 60/70’s sont bourrées de ce genre de films, dont certains avec de gros succès. Les Biches de Chabrol c'est typiquement ce genre de cinéma-là. Baise-moi c'est tout à fait autre chose, c'est une revendication et une affirmation très transgressives pour le coup, sur un mode très radical, mêlée avec la violence de la sexualité. C’est une sorte de vengeance du féminin face au masculin assez déroutante et en même temps très séduisante. Le film a d'ailleurs eu des problèmes avec la censure, il a été interdit dans un premier temps avant d'être autorisé et de bénéficier enfin d’une diffusion normale presque un an après. »

Une Femme Fantastique de Sebastián Lelio - 2017

« Ce qui est fascinant avec ce film c’est qu’il vient du Chili où parler d'homosexualité n’est pas forcément évident, et où parler de transsexualité l’est encore moins. De plus utiliser une actrice trans pour porter le tout, c'est vraiment gonflé. Le film a obtenu l’Oscar du meilleur film étranger, alors que c'est un objet qui vient de nulle part, avec un scénario et une mise en scène très audacieux, un casting fantastique, c'est totalement impressionnant ! En Amérique du Sud, depuis une quinzaine d'années, les questionnements LGBT sont vraiment au cœur du renouvellement du cinéma, et dans tous les pays d'Amérique du Sud, des cinéastes hyper audacieux, qui essaient d'être en porte à faux par rapport à des discours officiels et des sociétés très conservatrices, utilisent les thématiques LGBT pour affirmer à la fois leur modernité et leur positionnement politique. Sans qu’ils soient forcément des cinéastes LGBT eux-mêmes. »

« Champs d’Amours », 100 ans de cinéma arc-en-ciel, jusqu’au 28 septembre 2019. Hôtel de ville de Paris. Entrée gratuite.

Tagged:
Art
LGBT
exposition
Hôtel de ville
Champs d'Amour