De gauche à droite : Alexander McQueen, Christopher Kane, Gucci autumn-winter 2019. Montage Liam Hess.

puissante et sexuelle, la dominatrice obsède la mode

De Christopher Kane à Alexander McQueen, les fétiches envahissent la mode.

par Liam Hess
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23 Mai 2019, 9:35am

De gauche à droite : Alexander McQueen, Christopher Kane, Gucci autumn-winter 2019. Montage Liam Hess.

« Le sexe ne doit jamais être tabou » affirmait Christopher Kane à i-D après sa collection automne/hiver 2018 Joy of Se, la joie du sex. « Ce serait un retour en arrière : je fabrique des vêtements pour affirmer la puissance féminine, ce qui me semble particulièrement important aujourd'hui. » Avec la montée des mouvements « Time’s Up » et « #Metoo », de nombreux créateurs ont choisi de s’écarter du sujet du sexe, en particulier de ses zones d’ombre. À l'inverse, Kane s’est encore plus intéressé au sujet : « je travaillais déjà sur le sujet avant #TimesUp, mais je pense qu'il s'agit du meilleur moment pour parler de sexe » a-t-il ajouté.

Les incursions de Kane dans la réalité des relations sexuelles ont longtemps été sa marque de fabrique ( à l’image de sa collection printemps/été 2014, Biology, qui présentait des organes reproductifs de plantes imprimés sur des t-shirts et des robes), mais les créateurs s’intéressant aux représentations alternatives du sexe sont de plus en plus nombreux, eux aussi fascinés par l’imaginaire BDSM.

Cette saison, Sarah Burton a créé des chokers en soie, des manteaux en cuir vernis et d’imposantes cuissardes pour Alexander McQueen. Chez Gucci, les modèles ont défilé en dentelle noire, les mains gantées de cuir ajouré. Même chez la très chic maison Burberry, les cabans noirs cachaient des sous-vêtements de soie, parfaits pour ceux qui souhaiteraient libérer leurs penchants exhibitionnistes.

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Balenciaga automne/Hiver 2019.

Il y a déjà longtemps que la mode s’inspire de l'imaginaire de la dominatrice : Charlotte Rampling a sûrement été une muse pour de nombreux créateurs dans The Night Porter (1974), un film tournant autour du fétichisme et de l’exploitation sexuelle. Il en va de même pour le fameux Sex Book de Madonna, produit en collaboration avec Steven Meisel pour promouvoir son album Erotica. Et pourtant, le retour de la dominatrice sur les défilés paraît un peu moins avant-gardiste…

« C’est un cliché, mais j’aime beaucoup ce que Vivienne Westwood faisait dans les années 1970, c’est un choix quasi nihiliste dans la culture moderne » affirme l’autrice et dominatrice Reba Maybury, qui transforme aussi les rapports de pouvoir en art. « La dynamique était réelle et à l'image des évolutions de la société contemporaine, c’est pourquoi on se souvient de ces vêtements "iconiques", mais rien n’est vraiment neuf. »

Le rôle de la dominatrice reste toutefois mal compris pour la majorité du public, et ce en dépit d’une étude réalisée par Durex en 2005, qui révèle que 36% des Américains utilisent des masques, des foulards et d'autres accessoires bondages pendant leurs relations sexuelles. Le BDSM reste souvent présenté dans les médias comme une pratique illicite, glauque voire honteuse. Plus récemment, la série Netflix Bonded a été critiquée car elle dressait un portrait très éloigné de la réalité des travailleurs du sexe : du rôle du consentement dans les relations BDSM, à la dite présence de tapis. « Vous aurez du mal à trouver à un tapis à usage sexuel dans un donjon » déclare la dominatrice professionnelle Mistress Couple à Rolling Stone. « Ce n’est pas très propre. »

Ces malentendus très répandus rendent l’interprétation de la figure de la dominatrice par les créateurs d’autant plus intrigante : plutôt que d’ironiser sur l’équipement BDSM, de le présenter comme un simple costume ou d'en proposer une copie littérale, les collections de cette saison en livrent une véritable interprétation. L’un des défilés les plus attendus de l’automne/hiver était celui de Daniel Lee pour Bottega Veneta, protégé de Phoebe Philo, faisant déjà référence pour les Philophiles grâce à ses campagnes de publicité. Mais plutôt qu’une imitation du style Phoebe qui aurait été exécutée avec goût, les premières silhouettes présentées par Daniel Lee – dont le modèle Kaya Wilkins dans une longue robe en cuir – évoquaient quelque chose de légèrement plus pervers.

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Bottega Veneta automne/hiver 2019

Reba Maybury affirme que le vêtement fétiche est aussi important pour la personne qu’il pourrait exciter, que pour la personne qui le porte. « L’habit fétichiste peut être n’importe quel type de vêtement, il ne se limite pas aux chaînes et au cuir, ajoute-t-elle. Une femme comptable peut très bien porter des escarpins en PVC de chez Marks & Spencer au bureau, qui provoqueront une érection à un homme sans que cette femme ne le sache ni qu'elle ait cherché à provoquer cette réaction. Tout le monde a un fétiche et il est impossible de savoir auquel chacun réagit. »

Savoir si les créateurs sont légitimes pour s’emparer du style de la dominatrice est une question plus épineuse. « Les femmes peuvent faire et porter ce qu’elles veulent si ça leur permet de se sentir bien, affirme Reba. Je suis plus énervée par le fait que certains s’approprient le style des femmes de couleurs, parce que je trouve ça violent. »

Le fait que la mode reprenne la garde robe de la dominatrice reste problématique : cette nouvelle vague de créateurs inspirés par les pratiques sexuelles alternatives coincide avec le début d'un débat autour des droits des travailleuses du sexe, notamment à travers la campagne «#MakeAllWomenSafe » en Grande Bretagne. Il semble cependant peu probable que la mode s’empare de ces thèmes avec une réelle perspicacité : ce que nous portons a beau avoir une portée politique, la mode manque parfois de subtilité.

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Gucci automne/hiver 2019

On retiendra tout de même un goût prononcé pour la figure de la femme puissante; de la défaite d’Hilary Clinton aux élections présidentielles américaines de 2016, jusqu'au scandale Harvey Weinstein, force est de constater que les femmes de pouvoir demeurent perçues comme inquiétantes. L'image d'une femme dominatrice qui s'affirme aux dépens d’un homme soumis n'est pas exempte de retentissements politiques. Dans cette perspective, la légèreté de Christopher Kane lorsqu'il s'empare du sujet du sexe s’écarte de la fétichisation systématique propre aux dernières décennies.

Quant à savoir si la présence du BDSM dans les défilés peut mener à dissiper certains malentendus sur les dominatrices, Reba Maybury a du mal à être optimiste. « Ça ne change rien, ajoute-t-elle. Une fois que nous aurons aboli le capitalisme, reconnu le patriarcat et lutté contre ce monde profondément raciste, les choses changeront. Une Kardashian drapée de PVC, c'est un spectacle qui nous détourne des contraintes économiques et politiques de notre existence. »

Cet article a initialement été publié sur i-D UK.

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