Richard Quinn, Y/Project, Molly Goddard AH 19. Photographies : Mitchell Sams

maxi robes et traînes XXL : les nouveaux symboles de la (toute) puissance féminine ?

La maxi robe, avec ou sans traîne, s’est imposée sur les podiums de la dernière fashion week. Faut-il y voir une métaphore de la puissance féminine, dans un monde post #metoo ?

par Sophie Abriat
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05 Juin 2019, 10:34pm

Richard Quinn, Y/Project, Molly Goddard AH 19. Photographies : Mitchell Sams

De New York à Paris, en passant par Londres, les variations autour de la robe se sont multipliées sur les podiums de la fashion week FW19. Métrages de tissu disproportionnés, plis en surnombre, cascades de drapés, volumes surévalués : au désormais traditionnel layering, s’ajoute une overdose de matière. Une ode au gigantisme : la longueur des pièces s’allonge et leur largeur s’élargit. Les robes, les premières, sont sujettes à ces expérimentations. Les modèles en tulle de Molly Goddard sont plus qu’immenses, ceux de Richard Quinn et Roksanda sont gonflés à l’extrême, tout comme ceux de Marc Jacobs qui sont outrageusement encombrants… Chez Y/Project, les robes grandioses frôlent le sol et dessinent une allure très majestueuse. C’est théâtral, souverain. Chez J.W. Anderson, elles se plissent en cape, chez Off-White elles se terminent en traîne. Traîne encore chez Paco Rabanne et Balmain. Chez Balenciaga, les robes se dessinent en hyperbole. Cette saison, le goût pour le surdimensionnement se systématise : la mode se fait à la fois couvrante et volumineuse, et renoue avec une forme d’outrance, d’extravagance. Dans quelle logique de démonstration ? Que faut-il voir dans ces excès ? Une affirmation métaphorique de la puissance féminine ou une allégorie du moi tout-puissant à l’ère du narcissisme ?

LA ROBE DE L’ÈRE POST #METOO

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Y/Project Automne / Hiver 2019-20. Photographie Mitchell Sams.

Pour l’historien Georges Vigarello qui a consacré un ouvrage entier aux évolutions de la robe ( La Robe. Une histoire culturelle du Moyen-Âge à aujourd’hui, ed. Seuil, 2017), il s’agit de « déceler, sous les ornements quelques fois superficiels de l’habit, ce qui promeut le corps et le fait exister. (…) Le bouleversement des lignes traduit des bouleversements plus profonds. » Voir la femme en 2019 dans sa maxi robe, comme posée sur un piédestal, sonne comme une manifestation de sa grandeur. « Cet excès de matière est un signe de luxuriance, d’abondance qui fait de la femme une entité prestigieuse, comme une affirmation métaphorique de sa puissance, souligne Benjamin Simmenauer, philosophe et professeur à l’Institut Français de la mode. Cette surdose de matière ne semble pas être là pour protéger la femme. Si on fait le pari que la mode est un peu en avance sur l’époque, plus qu’une simple réaction au mouvement #metoo, ces silhouettes s’inscrivent dans une ère post #metoo. Il ne s’agit pas de soustraire la femme à l’exposition publique, de la cacher pour la protéger ; au contraire, elle affiche une visibilité totale dans l’espace. Elle est ici dans une position de conquête, de prise de pouvoir ». Une connotation presque guerrière que l’on retrouve sur les podiums de la fashion week milanaise. « Chez Bottega Veneta, les mannequins en armures de cuir ressemblent à une armée belliqueuse et Miuccia Prada dessine des silhouettes carapace d’inspiration militaire, comme autant d’extensions du territoire féminin », poursuit le spécialiste.

DETOURNER LES ANCIENS SYMBOLES DU « SEXE FAIBLE »

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Paco Rabanne Automne / Hiver 2019-20. Photographie Mitchell Sams.

Ces robes XXL, souvent assorties de traînes (le créateur japonais Tomotaka Koizumi n’hésite pas à mêler les deux avec grand faste) ne sont pas sans rappeler les artifices utilisés pour gonfler les étoffes féminines dans l’histoire de la mode. « Au XVIIe siècle, le vertugadin gonfle les hanches, les étoffes sont raides, les manches et les fraises volumineuses : autant d’artifices qui dessinent une silhouette quelque peu empâtée et statique. Quelque deux siècles plus tard, la crinoline, qui a pu atteindre jusqu’à 3 mètres de diamètre et exiger 30 mètres de tissu, constitue une machinerie fort peu adaptée à la mobilité : avec son ampleur extrême, ses cerceaux concentriques, ses pierreries, l’abondance de ses plis, la crinoline crée une image féminine pyramidale, hiératique, majestueuse », explique le philosophe Gilles Lipovetski, auteur de l’ouvrage de De la légèreté (ed. Grasset, 2015). Selon le spécialiste, cette allure statique imposée à la femme ne s’explique pas seulement par des logiques de distinction sociale. « Elle ne peut se comprendre indépendamment de l’association millénaire de la femme au « sexe faible » », ajoute-t-il. Car toutes ces machineries favorisent inévitablement le décor au détriment de l’activité (la femme-ornement ne peut pas se mouvoir en opposition avec l’homme productif, agile dans ses costumes) et limite la femme à sa seule beauté, à un « statut d’emblème décoratif ».

Dans une ère post #metoo, introduire sur les podiums cette image de la femme majestueuse et hiératique, constitue un pied de nez à ces représentations stoïques de la féminité des siècles passées. Ici, plutôt que de l’étouffer, les créateurs exaltent le pouvoir féminin. Tulle chez Molly Goddard, plumes chez Marc Jacobs, organza chez Tomotaka Koizumi, les matières choisies suggèrent d’ailleurs la légèreté plutôt que l’engoncement.

DEREALISER LES APPARENCES

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Tomu Koizumi Automne / Hiver 2109-20. Photographie Mitchell Sams.

Aucune chance cependant de voir ces looks « descendre dans la rue » selon la formule. Impossible de passer le pas d’une porte avec de telles pièces. « Le vêtement de la mode déréalise l’apparence des êtres, celle-ci devenant un théâtre féerique fait de formes luxuriantes et de profusions décoratives », écrit Gilles Lipovetsky dans son ouvrage Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction (ed. Gallimard, 2017). Cette déréalisation des apparences peut alors apparaître comme un miroir grossissant de nos sociétés. Au-delà d’une symbolique féminine, ces robes gonflées à bloc sont hautement instagrammables. Dans une logique de marché, ces modèles s’intègrent dans une stratégie de captation émotionnelle et visuelle menée par les marques pour conquérir notre attention. Avec ses robes énormes et multicolores, le créateur japonais Tomotaka Koizumi qui a défilé pendant la fashion week de New York a ainsi été décrit comme la « révélation » de la semaine. Chez Y/Project, c’est la chanteuse irano-hollandaise Sevdaliza qui apparaît dans un modèle grandiose plissé en faux cuir et fausse fourrure frôlant les pieds des invités. Viktor & Rolf vont jusqu’à faire une mise en abîme de ces techniques de captation de l’attention en faisant défiler des robes XXL portant l’inscription « No photos please ». À moins que ces robes géantes ne symbolisent notre moi exacerbé, cherchant sa place dans notre société du like ?

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