personne ne rappe comme les mecs de big budha cheez

La semaine dernière, le crew de Montreuil sortait son album « Épicerie Coréenne », un voyage au pays d'un rap singulier, un délire qui n'appartient qu'à eux deux et qui dépasse largement l'étiquette « old school » un peu facile.

|
mars 2 2018, 10:19am

Épicerie Coréenne, c'est un nom d'album qui peu sembler cryptique à certains, et très évocateur à d'autres. Pour une personne ayant grandi avec le cinéma américain noir qui accompagnait la scène rap des années 1990, difficile de ne pas immédiatement penser à la scène d'intro culte de Menace II Society, film qui suit les mésaventures d'une bande du quartier de Watts, un an après les violentes émeutes de Los Angeles. Une scène qui pose d'entrée le film comme un récit de vie éprouvant, parfois drôle, mais avant tout course tragique vers une mort semi-certaine. Même si elle a ses violences et ses références vintage, l'Épicerie Coréenne de Big Budha Cheez n'est pas aussi brutale, rassurez-vous, mais elle a de quoi être aussi captivante.

Après deux albums en 2012 puis 2016, le duo de Montreuil formé par Prince Waly à la rime et Fiasko Proximo principalement à la prod, dévoile avec son nouvel opus toute l'ampleur d'un délire qui dépasse largement l'étiquette old school qu'on pourrait trop vite lui coller. Les références sont assumées, les flûtes ou saxos de certaines prods ramènent évidemment à une côte Est (et parfois Ouest) des années 1990 et les noms des morceaux - de Puffy à Shaquille en passant par Maison Blanche et leur déclaration d'amour à Jennifer Love Hewitt sur Jennyfer - finissent d'asseoir la fascination des deux artistes pour les États-Unis. Mais le rap de Big Budha Cheez est résolument moderne, au seul fait qu'il est bien loin d'une simple imitation, mais un véritable commentaire de tout cet héritage musical et cinématographique. Un commentaire artistique par deux jeunes d'aujourd'hui.

Sur l'album qui ne s'offre qu'un featuring quatre (cinq?) étoiles en la personne d'Oxmo Puccino pour fermer le concert, Prince Waly continue d'étaler un flow impressionnant de fluidité et Fiasko Proximo, un petit peu moins au micro, continue de construire l'univers si singulier à Big Budha Cheez en s'offrant au passage deux morceaux instrumentaux, dont une intro épique et vertigineuse, Belle Mer. Au final, on sort de cet album le cerveau ailleurs, dans un espace-temps un peu flou, un zeitgeist d'hier et d'aujourd'hui, et on a le sentiment qu'à côté de leurs projets respectifs solos, Big Budha Cheez est pour Waly et Fiasko un péché mignon. Une évasion hors codes qui se fait presque sans efforts tant les deux potes se connaissent, se savent depuis longtemps. Leur joie, leur amour de la bonne track est communicatif et on a hâte d'aller le vérifier en live pour leur release party le 23 mars. On a posé quelques questions à ces orfèvres du rap.

Pourquoi ce titre, « Épicerie Coréenne » ?
Waly : On ne va pas se mentir, ce qui nous influence c'est l'Amérique. L'épicerie coréenne ça représente bien l'Amérique, c'est un peu le poumon de la ville, il s'y passe plein de trucs. Dans la plupart des films qu'on mate ou qui nous ont marqués plus jeunes, il s'y passait plein de trucs. Je vais en spoiler plein : mais t'as une scène culte dans Menace II Society, dans The Wire [spoiler, ndlr] quand Omar se fait fumer dans une épicerie coréenne, et même dans le film 4 Frères, la mère se fait aussi fumer dans le même genre d'endroit. Voilà, c'est histoire d'amener un peu d'Amérique dans ce pays.

Ce sont des scènes un peu violentes que tu me cites. Vendredi dernier le clip du morceau éponyme est sorti. Il est beaucoup plus violent que ce que la musique pouvait laisser prévoir. La violence américaine vous intéresse autant que le rêve américain ?
Fiasko : C'est un tout, oui. Il y a les bons côtés et les mauvais. Après, nous on est des mecs de Montreuil Sous-Bois, donc comme tout le monde, les États-Unis ça fait rêver. On aimerait bien y aller, on aimerait bien y habiter, on aimerait bien être américains, on aimerait bien être gros ! (rires) Je déconne, c'est pas vrai. Mais oui, il y a les deux côtés. Nous, on est des cinéphiles, on regarde beaucoup de films et la plupart sont américains. Donc on a une certaine représentation de l'Amérique, mais on sait bien que c'est pas la réalité.

Comment a été tourné le clip ?
W : On a changé de réalisateur pour la première fois. D'habitude on tourne tout le temps avec Clifto Cream. Pour celui-là on a bossé avec Lokmane, un excellent réalisateur, qui a de très très bonnes idées. On est entrés en contact il y a peut-être deux ans, et je le voyais bien sur ce son-là. On a tourné sur 5-6 jours, dans des lieux un peu différents : un restaurant qui s'appelle Le Jaja et une épicerie dans Paris, et pour les plans dans la neige on est allés un peu partout dans le 77. Ça s'est fait en Île-de-France. Je suis très content de ce clip, ça reflète très bien ce qu'on raconte dans le son. Les idées ont bien été posées.

Vous vous souvenez tous les deux de la première fois que vous êtes tombés "amoureux" de l'Amérique ? Devant quel film, quelles images, en écoutant quel son ?
F : Ah moi en film c'est Heat !
W : Moi ce serait plus du son, je te dirais les sons de Biggie, mais aussi ses clips, quand je voyais ce qu'il envoyait. En étant archi-gras, archi-lourd, le mec en jetait de dingue. Quand tu vois cette image-là tu te dis qu'en Amérique, même les mecs archi-laids arrivent à faire des trucs très lourds, sans mauvais jeu de mots. T'as l'impression que tout est possible là-bas. Après, moi en vrai je ne fantasme pas de fou, je ne pourrais pas vivre là-bas, il y a trop d'excès. Les films ça me va. Je préfère regarder un bon film cainri qu'être là-bas.

C'est quoi, l'épicerie coréenne de Montreuil ?
W : Ce qui me vient à l'esprit en premier c'est Croix de Chavaux. T'as toujours du mouvement, toujours du bruit, il se passe toujours des trucs. Puis quand tu parles aux gens de Montreuil, Croix de Chavaux c'est le premier quartier qui sort. Il peut se passer plein de trucs à Croix de Chavaux, comme il peut se passer plein de trucs dans une épicerie coréenne.

Si l'album devait se rapprocher d'un film, ce serait quoi ?
F : J'avoue tu me prends au dépourvu. Y en a tellement. En plus ça peut vite faire présomptueux...
W : T'as vu New Jersey Drive ?

Non.
W : Bah regarde-le. Épicerie Coréenne ça aurait très bien pu être la bande-son d'un quartier, d'une ville où il se passe des trucs. Tu suis un mec qui se lève le matin, qui va acheter ses corn-flakes à l'épicerie, mais au même moment t'as l'épicier qui se fait braquer, lui se retrouve dans ce bourbier ensuite il sort, il va voir sa meuf, ça se passe mal, puis il va voir ses potes etc. C'est une continuité, la journée d'un mec. Et New Jersey Drive c'est ça : tu suis l'histoire de jeunes qui galèrent dans leur quartier. Leur seul passe-temps c'est de voler des caisses et de faire des courses. Tu les suis tout le long du film, ça ne se passe pas très bien. Mais ça me fait penser à ça, aux sons que tu mets dans ta caisse et que t'écoutes tout au long de la journée, toute la nuit, qui t'accompagnent dans les bons et mauvais moments.

Si vous pouviez être un personnage d'un de ces films qui vous ont marqués, ce serait qui ?
W : Moi je serais Ace Boogie, mec. Ace Boogie dans Paid in Full, parce que ce mec a changé ma vie. Je suis à fond dans les histoires vraies, et Paid in Full c'est tiré de faits réels. Quand tu regardes l'histoire du mec, c'est respectable on va dire, même si je ne suis pas d'accord avec ce qu'il a entrepris. Mais quand tu regardes du début à la fin, il y a quelque chose de très respectable. J'ai quelques similitudes avec ce genre de personnage, du coup ça me parle à fond, Ace Boogie. L'acteur c'est Wood Harris, qui joue Avon Barksdale dans The Wire.

Sur l'album y a deux morceaux instrumentaux, « Belle Mer » et « Jack n'a qu'un œil ». En les écoutant je me suis fabriqué des images, des films encore une fois. Pourquoi vous avez décidé de laisser ces deux sons vierges de paroles ?
F : Comme moi je ne rappe plus trop, je fais surtout de la production, c'était important qu'il y ait deux morceaux où Waly ne rappe pas. Après on aurait pu en faire plus que deux, mais ça aurait peut-être fait long. C'était un choix, une direction artistique. Après, je sais pas si tu vois la référence de "Jack n'a qu'un œil", c'est Twin Peaks. C'était pour faire une parenthèse avec les films aussi. C'est pas décousu du tout, c'est un truc qu'on avait envie de faire et on trouvait ça bien dans l'album à ce moment-là.

Pourquoi tu as décidé de moins rapper ?
F : Depuis qu'on a créé le groupe, assez jeunes, j'ai vite fait de la production, ça m'a vite intéressé. À la base je ne le voulais pas particulièrement, mais comme on voulait arrêter de rapper sur des faces B, on a commencé à faire nos propres instrus et c'est moi qui m'y suis collé. J'ai plongé dedans et aujourd'hui c'est plus ma voie que l'interprétation. C'est venu comme ça. J'ai toujours produit pour BBC, même d'autres artistes, j'ai fait de la direction artistique donc naturellement j'en suis venu à ça pour le nouvel album.

Comment tu compares l'exercice de poser un texte, sortir des rimes et produire une instru ?
F : Entre écrire un texte et faire une prod, comme j'ai toujours fait les deux je ne me pose pas la question. Il n'y en a pas un qui est plus difficile que l'autre, vraiment. J'ai tout le temps fait les deux. Après j'ai sûrement écrit des textes qui étaient moins bien que d'autres, et des prods moins bonnes que d'autres, mais ça fait partie du délire.

Comment vous avez enregistré pour avoir ce son un peu old school de BBC ?
F : La grosse différence entre cet album-là et les autres c'est qu'il n’est pas enregistré à bandes, par contre la conception est analogique. Mais il n'est pas enregistré sur bande, contrairement aux autres albums. Là on a bossé avec un mec qui s'appelle Brian, un ingé génial qui travaille au Studio Marcadet. On a eu la chance de mixer notre album au Studio Marcadet, qui est quand même mythique.

Le côté old school, justement, c'est un peu péjoratif ou réducteur pour vous, ou c'est assumé ?
W : En vrai, moi je mets pas vraiment de nom sur ce que je fais, c'est les gens qui catégorisent ensuite. C'est sûr que ça peut sonner rétro ou un peu à l'ancienne, mais c'est pas le but premier. Nous notre but premier c'est de faire de la bonne musique, faire kiffer les gens, mettre de l'émotion. Tant qu'il y a de l'atmosphère ça nous va. C'est vrai qu'on a commencé là-dedans. Le but c'est de faire notre propre musique, qu'on ne nous dise pas qu'on fait du son à l'ancienne, de la trap ou autre. On veut faire du Big Budha Cheez. Après, chacun de notre côté on peut faire des choses très différentes, très actuelles. Avec BBC on calcule pas. On essaye, on fait ce qu'on veut et on ne met pas de nom. Après, je ne sais même pas si ça existe encore le rap à l'ancienne. Je ne pense pas qu'à l'époque les gens rapper pareil ou produisaient comme Fiasko.

Toi Waly, en termes de flow, est-ce que tu approches différemment une prod de Fiasko et une prod de Myth Syzer, par exemple ?
W : Avec les prods de Fiasko je galère de ouf, c'est dur de rapper ! (rires) Non, je blague, avec Fiasko en vrai c'est direct. Sur ce projet on n’a même pas eu de déchets. Les 12 titres que t'as là, ce sont les 12 titres qu'on a bossés. On n’a pas fait 20 titres pour en choisir 12. On se connaît tellement bien qu'il sait quoi m'envoyer, il sait ce que je vais prendre, ce que je vais pas aimer. Il m'envoie le truc, et comme je marche au coup de coeur, dès que je l'ai j'écris et ça vient tout seul. Avec Fiasko c'est facile, c'est du feeling. Avec les autres beatmakers, on apprend à se connaître, et dès qu'on est sur la même longueur d'onde c'est parti, on fait des hits.

Comment vous expliquez que la scène rap de Montreuil soit aussi bouillonnante et aussi variée ? Y a un truc dans l'air de la ville ?
F : C'est la bouffe ! Ça passe par la bouffe à Montreuil. Non, franchement je pourrais pas te dire. La seule explication que je vois moi, c'est que c’est grand, Montreuil. Tu peux passer d'un style à un autre en cinq minutes à pieds. T'as le côté bobo, bas Montreuil, le centre-ville, le côté plus ghetto dans le haut Montreuil. Tout se côtoie, donc je pense que ça vient de là, la culture musicale. Et pas que musicale, tu as de tout à Montreuil, des artistes dans tout, le cinéma, la photo, dans tout.
W : T'as des rappeurs très différents, très différents de nous, qui n'ont rien à voir artistiquement - Cenza, Ichon, TripleGo. Mais la mentalité est la même. Il y a tellement de mélange de culture qu'au final ça fait un micmac monstrueux, et c'est bon, c'est bénéfique pour tout le monde. En grandissant j'ai goûté à toutes les cultures, c'est ce qui m'a construit aussi. On prend le bon partout et on laisse le mauvais.

C'est quoi la suite, pour BBC et pour vous deux en solo ?
W : La suite ça va être bien hot. On prépare la release party le 23 mars. Après on va envoyer plein de trucs, moi je vais envoyer du solo, ça va être bien chaud. Il y aura des feats de légende, il faudra être prêt, des visuels qui déchirent.

Des feats de légende dont t'as le droit de parler ?
W : Non, non. T'imagines après ça se fait pas, je passe pour un con ! (rires)

Qu'est-ce qu'on vous souhaite, pour 2018 ?
W : Force, réussite et amour, surtout. Et plein de pognon.