Quantcast
Isabel Marant printemps/été 2018, Valentino printemps/été 2018, Lacoste printemps/été 2018. 

pourquoi la mode est-elle obsédée par le jogging (et les classes populaires) ?

Antoine Mbemba

Avec l’avènement du sportswear dans la mode, les hoodies et sneakers ont quitté leurs niches jusqu'à en devenir mainstream. Mi-luxe mi-street, le jogging garde quant à lui une certaine ambivalence...

Isabel Marant printemps/été 2018, Valentino printemps/été 2018, Lacoste printemps/été 2018. 

Longtemps après que leur mode soit passée, on s'est moqué avec beaucoup de mépris des survêtements Lacoste, des ensembles beiges Sergio Tachini portés par les lascars de nos cours de récré dans les années 1990-2000. Cet uniforme reconnaissable entre mille, qui plaquait d'un coup de logo l'identité « racaille », l'aveu d'une vie qui se développe à la marge. On s'est moqué, pourtant ces uniformes avaient quelque chose de courageux : peut-être moins conscients que la crête d'un punk en 1979, mais certainement très proches du cuir des blousons noirs de nos années 1950. Une dégaine qui ne vous faisait entrer nulle part, qui ne facilitait la vie en rien, qui faisait parfois peur et qui vous cramait comme lors ce vernissage dans La Haine. Mais ça, c'était avant. Avant que, dans la mode, le quotidien, le jogging ne devienne une pièce à travailler et à assumer. Un élément du sportswear qui a gagné ses galons ces dernières années sur les podiums et dans la garde-robe des modeux. Paradoxalement, c'est parce qu'il est encore socialement contesté que le jogging est devenu le symbole d'une exigence de confort qui se substitue de plus en plus au luxe déconnecté.

Pour comprendre toute la spécificité du jogging, il faut se questionner sur le rôle du vêtement. Ce qu'il dit de nous. Parce que le vêtement est politique : il est tour à tour l'aveu d'une soumission, l'assise d'un pouvoir, le symbole d'une rébellion ou l'uniforme dirigeant. Reste à voir ce que la mode lave ou garde de l'essence politique de ces vêtements. Et reste à voir, surtout, pourquoi l'on s'habille comme on s'habille. Pour nous ou les autres ? Pour appartenir ou se démarquer ? Pour afficher sa vie ? S'en détacher ? Longtemps, les vêtements ont été une grille de lecture sociologique presque infaillible. Les cases sociales accueillaient des tenues précisément codifiées, de l'artisan au CSP+, selon le prix, la qualité, les exigences de leur quotidien, solidifiant dans le même temps les murs des cases esthétiques. Est-ce qu'on peut encore, aujourd'hui, affirmer lire une personne et ses origines sociales entre les plis de sa garde-robe ? Et quel rôle à joué la mode dans l'évolution du rôle des vêtements ? Pourquoi, surtout, s'est imposé un retournement des symboles de classes ?

Pendant longtemps on a pu se demander « l'œuf ou la poule ? » Est-ce que la mode influence la rue, ou l'inverse ? Vous n'entendrez jamais, ou rarement, un créateur vous dire qu'il a inspiré la rue et les phases sportswear qui ponctuent les saisons de la mode depuis quelques années en font grassement état. On l'a vu avec les baskets « moches » ou la récupération de certains logos de notre enfance, etc. Un inversement des symboles qui refonde chaque année nos goûts et floute les quelques significations sociales que l'on espérait trouver dans nos styles. La mode n'a d'autre choix que de se réinventer et porter haut ce qu'elle trouvait répugnant quelques années avant. Parallèlement, Internet a renversé la balance et la mode a quitté les privilèges de la richesse pour s'intéresser à l'esthétique de la pauvreté. Une jeunesse dorée en vient à payer une somme astronomique pour un jogging à boutons-pression porté il y a dix ans par son vis-à-vis social. Du trait brut et épuré de ses créations, Gosha a sonné l'avènement de l'esthétique des classes populaires. Une imagerie qui perd son sens quand on l'extirpe totalement de son contexte, mais qui marche, jusqu'à rendre sportswear et streetwear trop mainstream, peut-être vides d'irrévérence. Car cette normalisation de l'utilitaire relève du fantasme : celui que le luxe projette sur les classes laborieuses.

Le luxe, c'est l'inverse même de l'utilitaire : l'envie plus que le besoin, l'éclat avant le confort. C'est pour ça que le sportswear a toujours été une bulle moyennement solvable dans le reste de l'industrie du luxe. Le résultat d'une mode qui s'encanaille et force un peu sa démocratisation grâce à une nouvelle génération de designers qui ne pensent plus comme avant, et adapte l'imaginaire historiquement fantaisiste du luxe au monde, aux gens. Au sein même de la planète sportswear, le jogging fait état d'exception. En face de lui, les hoodies et les sneakers sont devenus les incontournables des vestiaires de tous ; âges, classes confondus. Mais le jogging, pourtant une pièce de sport à l'origine, qui servait à réchauffer les muscles des athlètes avant l'effort, charrie encore une image un peu négligée, flemmarde et lascar. Il est la pièce d'une marge. L'impératif des B-Boys des années 1980 mais surtout le vêtement imposé à toute une classe post-industrielle aux Etats-Unis et en Europe. L'attirail d'une population à l'époque forcée au chômage, à rester chez elle et à opter pour un confort optimal. Qui n'a plus à se présenter devant personne et donc plus à étudier ce qui fera plaisir aux autres. Qui s'habille pour elle dans sa peine. Qui vit hors des codes, désavouée par la société, comme cette « racaille » française qui s'est définitivement approprié la pièce pendant des décennies. Ici, le jogging est porté comme une armure, le symbole d'une certaine vision de la masculinité, un totem du sport, de la puissance physique. Au cinéma, le jogging c'est l'impératif du footing de Rocky ou la tenue de prison des Affranchis. Comment une mode en quête de subversion et de brouillage du genre aurait-elle pu passer à côté d'une telle pièce, réunissant autant de ses contraires ? Sur les podiums des semaines de la mode, le jogging se porte avec des talons aiguilles, et les survêtements Lacoste ont rarement été aussi rutilants.

Cette année, à son niveau, Skepta a tenté de légitimer la pièce en créant sa version du jogging, arguant avoir « fait tellement de choses en jogging, je veux que les gens se sentent tous légitimes à en porter ». Mais dans nos sociétés, nos quotidiens hors mode, hors spectacle, le survêt' a encore la vie dure. Il y a un an, le port du jogging était interdit dans un lycée des Yvelines. Le syndicat des proviseurs estimait alors sur France Info « qu'apprendre aux élèves à s'habiller de manière appropriée faisait aussi partie de leur éducation. » « La liberté des élèves n'est pas infinie, continuait Philippe Tournier, secrétaire général du syndicat. Apprendre que l'on ne s'habille pas n'importe comment, dans n'importe quelles circonstances, fait partie de la formation des jeunes. Aller au lycée, ce n'est pas se promener à la maison après une grasse matinée, c'est aller dans un lieu de travail (…) chacun sait bien qu'on ne va pas à la plage en smoking et qu'on ne va pas à un mariage en slip de bain. Il y a un travail éducatif à faire auprès des élèves. Il faut leur faire comprendre pourquoi il faut réguler et contrôler sa propre tenue. » Et finalement, c'est peut-être rassurant, qu'il reste dans le vestiaire sportswear une pièce qui échappe à la « régulation » sociale, qui n'est toujours pas acceptée et que rarement tolérée dans l'espace scolaire ou professionnel traditionnel. C'est parce qu'il est en dehors de tout ça, c'est parce qu'il est encore stéréotypé que le jogging peut, une fois plongé dans la mode, s'échapper des rituels sociaux, être simple, transfuge, dépasser le genre et les genres. Et que la mode peut continuer de le revisiter, de le réhabiliter.

Le jogging, c'est à la fois le vêtement du passé, du retour à l'enfance. Le jogging permet de sauter, de courir, d'être actif, de bouger. De jouer. C'est le retour à une époque où le style n'était rien, et nos parents nous paraient davantage du confort. C'est aussi la pièce de la non-différenciation sociale. Un jogging est un jogging. C'est le vêtement démocratique. Alors on n'arrêtera jamais de s'émerveiller devant la schizophrénie de la mode, qui veut tour à tour faire du jogging une pièce de luxe et habiller le luxe en jogging. Le souci est que, les millenials, la cible de toutes les campagnes, ne font plus la différence entre le luxe et le streetwear. Ce qu'ils veulent, c'est d'abord ce que les autres n'ont pas, ce que les autres n'osent pas. Et tant que les gens n'oseront pas le jogging, tant que la société ne le jugera pas acceptable à l'école ou au boulot, tant que le jogging gardera les stigmates de la flemme ou des classes populaires, la mode s'y essaiera.