« en attendant les hirondelles » : le printemps algérien qui ne vient pas

Dans son nouveau film, le réalisateur Karim Moussaoui tire le portrait d'une société en suspens, coincée entre ses traditions et un désir collectif d'émancipation. i-D l'a rencontré pour parler de l'Algérie contemporaine, de révolte et de jeunesse.

par Malou Briand Rautenberg
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08 Novembre 2017, 12:06pm

Comment grandir, s'aimer et s'émanciper dans un pays où tout stagne ? C'est la question que pose Karim Moussaoui dans son premier long-métrage, En Attendant Les Hirondelles, présenté dans la section Un Certain Regard au dernier festival de Cannes. Mais la question taraudait déjà le réalisateur en 2013 lorsqu'il sondait au détour de son film, Les Jours d'Avant, les peurs et les désillusions d'une certaine jeunesse, ado dans les années 1990. Génération malmenée par le coup d'État de 1991 et la guerre civile. Aujourd'hui, c'est à toutes les générations que Karim Moussaoui dédie son film, l'histoire d'un père qui assiste à une baston dans une cité d'Alger et refuse d'intervenir, d'Aïcha qui renonce à son idylle avec Djalil par morale ou raison et d'un neurologue sous-payé qui ne pense qu'à son futur mariage. Trois récits syncopés d'interminables voyages où l'on traverse l'Algérie du nord au sud, en voiture ou en scooter, à 60 ou 28 ans. Plus qu'un road-movie ficelé, En Attendant les Hirondelles est un hymne à la liberté. Un film qui s'adresse directement à la jeunesse, qu'elle vienne d'Alger ou d'ailleurs et lui rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour se soulever contre les normes et l'ordre établi. Rencontre avec le fer-de-lance du nouveau cinéma algérien, plus engagé et optimiste qu'il n'y paraît.

Votre film fait l'état d'un paradoxe : il est rythmé par de longs trajets en voiture, en scooter ou à pieds. De ballades et d'errances. Mais d'un autre côté, vos personnages refusent d'avancer : face aux défis que vous leur lancez, ils sont incapables de choisir la voie de la liberté, de l'entraide ou de l'émancipation. Pourquoi ?
Chacun de mes personnages arrive à un moment de son existence où le passé le hante ou l'empêche de faire un choix. D'un point de vue formel, le film fait le choix du mouvement : il entraîne le spectateur dans un voyage du nord au sud, d'une capitale en perpétuelle construction, aux campagnes les plus reculées. Il entremêle les générations, les accents, les dialectes. En fait tout bouge, sauf les personnages. C'est le drame du film. Je voulais aller à l'encontre de ce que sont mes personnages. Que le spectateur se perde, qu'il soit contraint de se frotter à l'inconnu, qu'il accepte de ne pas savoir où aller. Ce que mes personnages refusent ! Face à une situation qu'ils ne connaissent pas, ils flippent. C'est le point commun entre les trois : tous ont peur de l'errance. C'est un constant global sur l'Algérie d'aujourd'hui mais on pourrait l'étendre au monde en général : les Algériens ne sont pas les seuls à se complaire dans une bulle, à préférer le confort au goût du risque.

Est-ce un problème plus global selon vous ?
Le système tout entier est fait de telle sorte qu'on ne réfléchisse pas trop à sa condition. Du coup, même les personnages le plus jeunes de mon film ont une vision cloisonnée, traditionaliste du bonheur : un travail, un mariage, une famille. En Algérie, on martèle aux jeunes de « faire des études ». D'ailleurs on ne leur dit pas « faites de bonnes études ». Juste des études. Les jeunes obéissent mais sentent qu'elles ne sont pas de qualité. Ils ont beau avoir leur diplôme en poche, ils ne sont pas toujours bien formés. La jeunesse se sent paralysée car elle doit souvent se cantonner au domaine qu'elle a étudié. Personne ne dit jamais à cette jeunesse : « Rêve, vis tes passions, tes désirs. » Au contraire, il est admis qu'il faut réfréner, canaliser ses désirs pour réussir et s'insérer dans la société. C'était déjà le cas à mon époque. Personne ne comprenait pourquoi je voulais faire du cinéma, fabriquer des films. On me disait « pourquoi tu ne fais pas un bon métier ? ». Ce qui en Algérie sous-entend devenir avocat ou médecin, comme le fils du père de mon premier récit. Lui veut arrêter ses études. Il n'a clairement pas envie d'être médecin. Mais ses parents le poussent à continuer, malgré ses réticences. Derrière ce conflit familial anodin, deux conceptions de l'existence s'opposent. Le fait qu'on ne sache pas quoi faire, qu'on hésite ou qu'on se questionne est considéré comme un véritable problème. Alors que c'est normal de douter à cet âge !

Etrangement, ce sont les personnages féminins de votre film qui font des choix : partir, s'installer, poser des ultimatums. Les hommes, toutes générations confondues, ont l'air de s'en tenir aux décisions des femmes de manière assez passive…
Oui, lorsqu'elles disent quelque chose, elles le font. Leur parole est acte. Sur ce terrain-là, les femmes sont plus fortes. Et pourtant, on les cache, on les rend invisibles. Les hommes tergiversent trop et se laissent happer par le cours des choses. Ils mettent trop de temps à agir: le premier personnage a le temps de voir un mec se faire tabasser, de fuir, de culpabiliser et d'attendre pour revenir sur les lieux du crime. Et comme souvent, c'est trop tard.

Les femmes sont très vite placées hors de leur bulle de confort, malgré elles. Elles gagnent en maturité plus vite. Les hommes de leur côté, sont entretenus par leur mère avant de se faire entretenir par leur femme. Ils restent des enfants toute leur vie. O s'attendrait à ce que ce soit l'inverse dans une société patriarcale. La vérité, c'est qu'on se protège derrière la figure du chef masculin, alors que dans les faits, les femmes sont bien plus responsables. Ce sont elles qui prennent les décisions en Algérie. Ce ne sont pas forcément les bonnes : beaucoup d'Algériennes participent à une certaine forme de stagnation en perpétuant des idéaux traditionalistes et rétrogrades. Elles sont l'élément du maintien de l'ordre établi. Beaucoup acceptent le sort qu'on leur a réservé. Elles ne se donnent pas le droit de rêver. Le pragmatisme l'emporte. L'idée du bonheur et celle de la morale vont de pair.

Dans votre dernier film, Les Jours d'Avant, vous retraciez le quotidien de votre génération qui, adolescente, a vécu la révolution au milieu des années 1990. Cet épisode de l'histoire algérienne a-t-il laissé chez cette génération un sentiment d'échec ? Une impossibilité de croire au changement ?
En fait, tout a commencé en 1988. Le 5 octobre 1988 a été marqué par de nombreuses manifestations qui nous menaient vers des élections où le parti conservateur islamiste allait gagner. L'armée est intervenue pour empêcher la tenue du second tour et il y a eu beaucoup de morts des faits de cette répression. Forcément, on est marqués à vie par ce genre d'événements. D'autant plus quand on est adolescents. L'adolescence marque elle aussi dans l'existence, un changement brutal : c'est le moment où l'on se cherche, où l'on se définit en tant que personne, où l'on se forge une conscience politique. Or, à la suite de ces événements, ma génération a dû renoncer à beaucoup de choses. Y compris la quiétude et la tranquillité de vivre normalement comme un adolescent normal. On vivait dans la peur d'être visé par un groupe extrémiste ou d'un attentat juste parce qu'on parle ou s'habille différemment. C'était ça tous les jours. C'était encore pire lorsqu'on vivait à la campagne. Je vivais à Alger, dans une des cités qu'on aperçoit dans Les Jours d'Avant et j'ai choisi de partir. Heureusement, l'appel de l'émancipation a été plus fort que la peur.

« En Attendant les Hirondelles » est un titre qui laisse présager la perspective d'un printemps. Est-ce une référence aux printemps arabes qui ont secoué la Tunisie, le Maroc et l'Egypte en 2010 et que l'Algérie n'a pas vécus ?
Le titre m'est apparu dès la genèse du film et j'ai commencé à écrire le scénario avant que ne surviennent les printemps arabes. J'avais le sentiment qu'il fallait que les choses bougent. Pour moi, les printemps arabes ont nourri plus de désillusions qu'ils n'ont engendré d'espoir. On a cru que le changement allait venir de l'extérieur. Mais ça ne se passe pas comme ça : le changement, le vrai, ça prend du temps. Le désir du changement doit d'abord s'opérer de manière individuelle. Une révolution en adéquation avec les normes et idéaux hiératiques d'un pays n'a aucun sens. Il faut que l'on se questionne individuellement sur le désir du changement : on y va ou non ? On prend le risque ou pas ? C'est une question qui n'a pas été réellement posée. Donc en attendant de trouver la réponse à cette question, j'ai choisi de la transposer au détour de trois récits, trois parcours et trois générations d'Algérien(nes).

Entre deux récits d'adultes, le spectateur assiste à l'histoire d'Aïcha et Djalil, 28 ans, dont l'amour est impossible. Etait-ce un choix conscient de votre part, de placer la jeunesse au centre du film ?
Oui, je me sens proche de cette génération, peut-être plus que les deux autres. C'est une génération muselée par l'ordre ancien qui lui montre le chemin admissible, accepté par la société. On la renvoie toujours à la raison, à la morale, à ce qui est juste et bon selon les traditions. Aïcha préfère la raison à l'errance. Elle place la réussite au-dessus de ses sentiments amoureux.

Ce récit est le seul à être syncopé de plusieurs envolées lyriques et fantastiques : une scène où l'un et l'autre dansent et s'échappent du quotidien, une autre où des dizaines de jeunes, excentriques et métissés, sortis de nulle part, interrompent leur conversation en dansant dans le désert face caméra…
Ce sont effectivement des parenthèses, des appels d'air : ils apportent de l'énergie et de l'optimisme pour les deux personnages. J'ai préféré qu'on voie à l'écran une jeunesse qui danse et qui chante, plutôt que de mettre le spectateur face à une histoire d'amour, qu'on devine impossible. C'était aussi l'occasion pour moi de montrer cette jeunesse, parce qu'elle porte en elle un peu d'espoir. De façon générale, je me sens proche des jeunes – parce que je le suis encore un peu moi-même – et parce qu'à cet âge, je rêvais beaucoup. C'est le rêve qui m'a permis de faire du cinéma. Parce que le cinéma, c'est l'endroit du rêve par excellence. J'ai longtemps pensé que tout ça était trop loin de moi, qu'il m'était inaccessible : à l'époque, on tournait encore en pellicule, je n'étais pas dans le bon milieu, au bon endroit, je ne connaissais aucun réalisateur. J'ai attendu l'avènement du numérique pour me saisir d'une caméra et tourner, tourner. J'ai réalisé plusieurs courts-métrages. Et je me suis mis à écrire alors que je détestais ça. Bref, j'ai compris qu'on n'allait pas m'amener un scénario sur un plateau pour que je le réalise, qu'il fallait que je m'y mette et que je m'entoure.

Qu'il fallait sortir de votre zone de confort ?
Exactement.

Quel est le message que vous aimeriez transmettre aux nouvelles générations ? Doit-on croire qu'elle se démarquera de ses aînées ?
De belles choses se font, à tous les niveaux, d'un point de vue créatif ou politique. D'autres me dépriment franchement. J'alterne entre ces deux états contradictoires. Ce n'est qu'une conception personnelle de l'avenir, je n'ai aucune idée de quoi sera fait le futur. Mais j'ai la certitude qu'il faut continuer à faire des films sur la jeunesse, qu'il faut savoir rester jeune pour avancer. Plus on vieillit, plus on peut se sentir loin des jeunes générations. Il faut accepter que certaines choses nous échappent, tout en portant un regard bienveillant sur cette jeunesse. Les jeunes m'apportent beaucoup de joie, de fraîcheur, au quotidien. Je dis « jeune » au sens de l'esprit. On peut être jeune et rétrograde et inversement, vieux et progressiste. L'important est de ne pas céder à la rigidité, ne pas tomber dans l'amertume. Vieux ou jeune, il s'agit d'épouser le mouvement.

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