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      opinions Philippa Snow 12 juillet 2017

      mais où sont passés les excentriques de la mode ?

      Avant la récession, avant le Brexit et avant Trump, l'outrage et l'excès intriguaient autant qu'ils amusaient. Mais l'état actuel du monde a peut-être sonné la fin des fantasques de la mode.

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      Article initialement publié dans i-D UK. 

      Contrairement à la folie, l'excentricité est un exercice aussi coûteux qu'il est chronophage. Je m'explique : il y a peu, en parcourant un article sur les bibliothèques personnelles de dix personnes très riches et célèbres, j'apprenais que Karl Lagerfeld comptait 300 000 bouquins dans la sienne. Un chiffre à relier aux 200 millions de dollars qui vivent sur son compte en banque, et qui m'a fait penser à un fait divers récent ; l'histoire d'un homme, mort écrasé par les six tonnes de sa collection de pornos. Folie ou excentricité ? Imaginons qu'un collectionneur d'art soit tué par une des œuvres pornographiques de Jeff Koons et La Cicciolina, l'événement en serait-il moins tragique ? Plus poétique ? L'excentrique, c'est celui qui est assez riche et assez chic pour qu'on en oublie sa folie. C'est donc aussi celui qui ne comprend pas comment et pourquoi le reste du monde vit comme il vit.

      Lagerfled est presque une œuvre d'art lui-même. Une performance aussi raffinée que les vêtements qu'il crée et la mode qu'il dessine. Un mythe qui s'est construit au fil du temps grâce à son talent, ses jugements arrêtés et son maniement précis et savoureux de l'over-the-top. Personnellement, je suis fan de son look, de ses saillies de méchant de dessin animé. Inconditionnellement fan, au point d'avoir acheté le livre The Karl Lagerfeld Diet, de l'avoir abondamment usé, puis rangé au propre dans une étagère en hauteur. Mais franchement, comment ne pas être fan d'un homme capable de voler le chat de son mec et mannequin pour transformer l'animal en une mascotte quasi industrielle, compte Instagram à l'appui ?

      C'est vrai que le personnage semble parfois déconnecté de certains aspects de la vie, du réel. Un décalage surligné par des phrases du genre : « Il y a des gens moches et très bien. Mais ce que je déteste, ce sont les gens à la laideur vraiment obscène. Le pire, ce sont les hommes laids et petits. Les femmes peuvent être petites, mais pour un homme c'est impossible. Ils ne pardonnent jamais à la vie d'être petits… Ils sont méchants et tout ce qu'ils veulent c'est te tuer. » Mais (encore un « mais ») comment ne pas tomber d'admiration devant les gens qui se bâtissent leur propre monde et qui y vivent ? Il y a pire crime que de vivre dans sa tête, non ? Et puis transposer ses désirs les plus intimes ou les plus tordus en quelque chose de concret, de palpable, qui efface tout le reste, c'est finalement le rêve de tout créatif.

      L'intérêt de la mode réside dans tout ce qu'elle a d'irréel, dans sa capacité à faire en sorte que le monde entier paraisse "moins qu'elle". 

      Les artistes ont tous en eux quelque chose d'enfantin, quand ils s'expriment par la colère, dans des élans monomaniaques. Mais le faible degré de politiquement incorrect autorisé par le monde dans lequel nous vivons rend obsolètes tous les acteurs d'une mode fantasque et « cruelle ». Ils sont une espèce en voie de disparition, presque… démodée ? Comme il est démodé de croire, avec Karl, « qu'il n'y a que les grosses mamans qui bouffent des chips devant la télé pour être scandalisées par la minceur des mannequins. » Du livre sur le régime de Lagerfeld, je me souviens de deux consignes : manger du cheval et de la soupe de cactus. Et on est loin des pages les plus perchées du bouquin, ce qui en dit beaucoup sur les raisons de son succès et de mon achat. Et ce qui finit de nous convaincre du fait que Lagerfeld n'est pas franchement qualifié pour conseiller une jeune femme lambda sur son régime. Mais c'est justement là-dedans que réside l'intérêt de la mode, dans tout ce qu'elle a d'irréel, dans sa capacité à rendre la vie quotidienne fade en comparaison. Comme toutes les formes d'art, la mode est une échappatoire, elle est pensée pour être la moins fonctionnelle et la plus abstraite possible. Jamais la mode ne devrait être prise comme une prescription applicable au réel, au « civil ». Et ce décalage entre mode et réalité devient flagrant quand ses ambassadeurs s'expriment dans la presse.

      Par exemple, Anna Dello Russo du Vogue Japon, pour expliquer la versatilité de sa garde-robe, peut déclarer à un journaliste du New York Times qu'il lui est impossible de porter un vêtement pris en photo. « Donc il me faut toujours plus de vêtements. » Elle peut aussi s'épancher sur la meilleure façon de voyager, et ériger en loi le transport de « tous ses accessoires dans un panier turquoise avec des armatures baroques en or. » On ne fait pas plus précis. Des citations amusantes à l'époque, en 2010, mais qui perdent légèrement de leur saveur aujourd'hui, en phase post-Trump et mi-Brexit, alors que la guerre de classes et les inégalités ne cessent de s'aiguiser. Dans la même veine, mieux vaut éviter de parler de guerre avec certaines icônes de la mode. L'année dernière, la journaliste de Cosmopolitan Joanna Coles révélait qu'alors qu'elle s'apprêtait à interviewer Valentino Garavani en 2007, l'entourage du couturier l'a sommée de ne pas le sortir de sa bulle de confort. « On m'a dit ''Joanna, s'il te plaît, ne parle pas de la guerre en Irak'', » a-t-elle raconté au New York Times. La raison ? « Mr. Valentino n'y connaît rien. Il ne lit pas les journaux, il ne s'intéresse qu'aux bonnes nouvelles. Mr. Valentino est un homme de la beauté, et il doit rester dans le monde de la beauté. » J'aimerais faire la même chose, mais la violence, le terrorisme, la misère et toutes les inégalités qui recouvrent la planète ne s'effacent pas au moment où on arrête de les regarder - ce serait pratique. La responsabilité s'accorde mal avec le fantasme et le nombrilisme. C'est peut-être pour ça qu'aujourd'hui on préfère empêcher de parler publiquement les rêveurs éveillés de la mode. 

      Malheureusement, bannir ces gens-là de l'espace public n'est pas facile. Parce que c'est justement ce décalage qui les rend si séduisants. En ce qui me concerne, j'ai toujours adoré lire la vie et les aventures de la légendaire Marchesa Luisa Casati, adorée dans l'industrie de la mode pour avoir été, selon le magazine AnOther, « un génie de malice avec un fort penchant pour l'exhibisionnisme. »

      La responsabilité s'accorde mal avec le fantasme et le nombrilisme. C'est peut-être pour ça qu'aujourd'hui on préfère empêcher de parler publiquement les rêveurs éveillés de la mode.

      On raconte dans le même article qu'à l'apogée de sa vie, « elle déambulait dans Venise uniquement vêtue d'un manteau de fourrure, accompagnée de ses guépards de compagnie tenus en laisses diamantées… Quand sa boîte à bijoux ne suffisait pas à agrémenter sa tenue élaborée, elle transformait son boa constrictor ou ses paons blancs en accessoires de mode… Sa peau était d'une extrême blancheur, et rendue encore plus pâle par les doses de belladonna, un remède homéopathique souvent toxique, qu'elle s'appliquait pour garder ses pupilles sombres et dilatées. »

      Elle fut enterrée avec un Pékinois empaillé et maquillée d'une paire de faux cils. Tom Ford décrit la Marchesa Luisa Casati comme « le premier dandy européen du début du 20ème siècle, » une raison suffisante pour tomber amoureux de cet incroyable personnage. Ce que l'on en raconte moins, c'est que lorsque la Grande Dépression frappe, elle comptabilise 25 millions de dollars de dettes, et son train de vie commence à déplaire, à paraître excessif, de mauvais goût et daté. Comme beaucoup d'autres excentriques mis face aux difficultés économiques, elle n'aura pas réussi à s'enfermer dans le seul monde de la beauté. La vie, la vraie, a tendance à passer par la fenêtre quand on lui claque la porte au nez. En faisant des recherches sur elle, je suis tombé sur un article d'un numéro du New Yorker de 2003. Mon abonnement ayant expiré depuis un moment, je n'ai pu qu'en lire le résumé. Et c'était déjà pas mal.

      Pour faire court, on lisait dans ce résumé tout ce que la vie de la Marchesa a pu avoir de folie, de sensualité mais aussi de drame. Sa vie est une fable transposable à celle de nombreux autres excentriques ayant traversé l'histoire. Elle est surtout la preuve que les mondes de la beauté et l'économie réelle font rarement bon ménage. Sur la fin de sa vie, on peut lire : « Elle essayait tellement d'être unique qu'elle a fini par entrer dans une case… Elle n'était plus qu'un spectacle éphémère, dénué de pensées et de sentiments, qui passait son temps à s'habiller pour produire un effet sensationnel. » L'article est bien évidemment illustré par Karl Lagerfeld, comme un aveu d'une lignée dont il serait le dernier descendant. Cultivé et lecteur comme l'est Lagerfeld, on ne doute pas qu'il en ait saisi toute l'ironie. Pour s'en assurer, il suffit de citer une phrase que Vogue lui attribue : « J'ai vraiment les pieds sur terre. Mais pas sur cette terre-là. »

      Crédits

      Texte Philippa Snow

      Image du film Ready to Wear (1994)

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      Tags:opinions, mode, karl lagerfeld

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