Images courtesy of Prada

Prada fait défiler Hunter Schafer et Kendall Jenner dans son exceptionnelle collection AW22

En rendant hommage au passé comme au présent de la maison, Miuccia Prada et Raf Simons nous offrent leur meilleure collection à ce jour, habitée par un féminisme exubérant.

par Osman Ahmed
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25 Février 2022, 4:47pm

Images courtesy of Prada

« Qu’est-ce que Prada vous fait ressentir ? » : voilà l’une des questions que se posent actuellement Miuccia Prada et Raf Simons — et qu’iels nous adressent directement à travers leurs publicités. Difficile d’y répondre, d’autant plus que Prada n’a jamais pu se résumer à une chose ou une autre. Pas de symbole absolu comme la veste Chanel ou la silhouette en sablier de Dior, mais plutôt une posture, une attitude. Une harmonie délicate entre des tenues dépouillées et de riches éléments décoratifs, entre le raffinement du cachemire et l’accessibilité du nylon, entre l’avant-garde et l’air du temps — comme avec la tendance ugly-chic que Prada maîtrisait avant tout le monde. Depuis que les deux créateur·rice·s ont uni leurs forces en 2019, iels ont mis à profit leur écart générationnel et leur différence de genre pour expérimenter l’un et l’autre autour de leurs codes respectifs (qu’iels nomment même « idéologies » à l’occasion de cette collection). Cette grande question originelle, donc, n’a pas encore de réponse unique — et peut-être n’en aura-t-elle jamais ! —, mais on peut néanmoins se réjouir franchement des efforts du duo. Leur collection AW22 s’affirme comme leur meilleure proposition à ce jour, en forme de méditation sur le passé de la maison, revitalisé par son dynamisme actuel. Avec une extravagance jamais vue jusqu’ici, chacune des silhouettes semblait encourager chaque membre de l’assistance à découvrir par soi-même ce que Prada peut nous faire ressentir, et pourquoi pas, tout simplement, en revêtant ses créations.

L’une des pièces incontournables cette année était la jupe — on n’a d’ailleurs pas vu l’ombre d’un pantalon sur le catwalk. La jupe a toujours été un objet de fascination et d’expérimentation pour Mme Prada, tant et si bien qu’elle a même organisé une exposition dédiée à ce vêtement en 2004. Ici, on a pu voir des jupes pinceau tricolores se décliner en combinaisons associant satin froissé, maille en métal, soie incrustée de cristaux et même cuir lustré à fond, mais aussi une poignée de jupes plissées fabriquées d’une débauche de mètres de tissu épais mêlant laine et cachemire. La créatrice a un jour déclaré au New York Times que la jupe est pour elle « un symbole de féminité, que l’on peut aussi porter tous les jours ». Juste avant qu’elle avoue adorer le son que produit le bruissement d’une jupe (évidemment !), elle poursuivait par une phrase qui est peut-être l’une des plus incroyables déclarations qu’un·e créateur·rice ait jamais faite : « C’est l’équivalent du t-shirt pour moi ». De quoi nous donner matière à réflexion pour cette collection AW22…

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Car après tout, la féminité — ou du moins le corps féminin — a pu être utilisé comme une véritable arme dans les défilés de ces dernières saisons, flattant souvent des idées assez voyeuristes ou étriquées sur ce qu’est vraiment cette fameuse féminité. Miuccia et Raf nous proposent ici une alternative, et explorent la puissance des femmes et de leurs habitudes sans tomber dans les paresseuses catégorisations binaires qui ont si souvent cours dans la mode, où l’on oppose la bombe sexuelle entreprenante à la bibliothécaire prude et passive. Il ne s’agit pas cependant de renier la puissance voire l’outrance que peuvent déployer les femmes, à l’instar des hommes qui roulent des mécaniques à grand renfort d’œuvres pop art spectaculaires , de montres serties de pierreries ou de bolides racés. Prada fait bien sûr la part belle aux femmes qui n’ont pas peur de s’affirmer dans toute leur flamboyance voire d’afficher leur fortune, tout en se permettant l’audace de nous faire entrevoir leurs sous-vêtements en cachemire à travers les pans semi-transparents de ces fameuses jupes. On avait déjà pu s’enthousiasmer pour les mini-jupes ou plutôt micro-jupes des défilés Prada et Miu Miu à la saison précédente. Cette fois-ci, Mme P. n’a pas hésité à les faire disparaître ou presque : ne restent que des fragments évanescents de jupes, jolis chuchotis tissés de gossamer. 

Et si l’on reprend cet entretien, quel est l’autre vêtement plébiscité par la créatrice, à votre avis ? Eh oui, c’est évident, c’est le manteau. Des manteaux qui se faisaient ici quasiment monstrueux, par contraste avec les jupes si légères qu’ils enveloppaient. À raison, d’ailleurs : tout comme un manteau somptueux attire l’attention et peut toujours rehausser la sobriété d’un banal pull-over gris ou débardeur blanc, les manteaux du défilé assumaient fièrement cette mission d’exubérance. Des vestes en tweed aux larges épaules s’augmentaient de bouquets de plumes autour des manches ou de touffes rebondissantes de fausse fourrure. Des doudounes et autres bombers devenaient des sortes de lustres impressionnants, constellés de grappes de sequins formant comme des pétales. Des trenchs et des blazers croisés en cuir rappelaient les armures médiévales, mais se déclinaient en vert olive, terracotta et rose vif ! Des parkas à fermeture éclair s’encombraient d’énormes capuches garnies d’une abondance de shearling bien mœlleux et bordées de plumes supplémentaires (un look qu’arbora la nouvellement rousse Kendall Jenner). Autant de manteaux qui prennent une telle place et captent tellement l’attention qu’il vous faudrait, si vous aviez la chance d’en posséder un, l’accrocher en majesté près de votre chevet ou lui octroyer un placard voire un box pour lui tout seul.

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Si la jupe est donc le t-shirt de Mme P., alors les bas de sous-vêtements façon caleçon et les débardeurs à côtes (que l’on a pu voir portés par Kaia Gerber, Hunter Schafer et Amanda Murphy) sont, de manière assez littérale, les t-shirts de Raf Simons. Le créateur a souvent glissé de tels habits sous les costumes de garçon des premiers pas de son label éponyme. Peut-être est-ce ici une façon de ne pas céder à la fascination qu’inspire presque inévitablement Mme Prada et son élégance vestimentaire si féminine, d’autant plus qu’il pourrait aussi ressentir tout le poids des archives innombrables et de la longue histoire de la maison. Les débardeurs apportent en effet aux tenues une simplicité confortable qui donne confiance en soi — un peu comme une version juvénile des pulls en cachemire que Mme P. associe souvent à ses jupes. Et malgré la fragilité et le côté jeune-fille-en-fleur des jupes proches de pièces de lingerie fine, ces marcels et tank tops ajoutaient une note de séduction quasi butch à l’ensemble. Remémorez-vous cette photo iconique d’Anjelica Huston vêtue d’un débardeur gris, une cigarette à la main droite, et la gauche nonchalemment posée à l’entrejambe de son pantalon jodhpur. Ou bien pensez à la plupart des premières œuvres de la photographe Collier Schorr. De telles images exhalent une grande sensualité, bien sûr, mais sur un mode où se mêlent étroitement auto-affirmation et désinvolture, en écho à cette tendance lourde des derniers défilés de mode masculine, où les sous-vêtements étaient partout très visibles. Mais ce qui est encore plus malin de la part de Prada est que la collection parvient aussi à capter l’esprit du début des années 2000 où les jeunes femmes pouvaient marier une jolie jupe et un t-shirt blanc bien ajusté pour partir à l’assaut de bureaux huppés ou de comédies romantiques sirupeuses.

L’éclatant succès de cette collection tient peut-être à ce qu’elle rompt si spectaculairement avec la direction qu’empruntait celle de la saison dernière, où s’entrecroisaient des cuirs rares et luxueux, des pull-overs tout simples et de nombreux détails tirant vers une féminité très appuyée. De longue date, Miuccia Prada aime présenter des collections organisées autour d’un seul thème principal, et ainsi naviguer d’une idée à l’autre sans jamais se sentir coupable d’abandonner pour toujours tel ou tel concept. Si l’on considère que ce défilé était l’occasion pour la maison d’exprimer « l’idéologie Prada », on peut dire en fin de compte que c’est en revisitant son passé qu’elle y est parvenue. Et qui voudrait jeter la pierre à Raf d’avoir souhaité plonger tête baissée dans les archives de l’entreprise ? Comme il le dit lui-même : « Le passé a une grande valeur et nous voulons donc valoriser l’histoire de Prada, les moments où Prada s’est montré révolutionnaire, en y faisant écho dans cette collection. Il ne s’agit jamais de recréer à l’identique, mais de refléter des choses déjà connues, d’utiliser la grammaire ou le vocabulaire de Prada ».

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Raf Simons continuait à préciser ce rapport entre passé et présent de la marque : « Les moments d’innovation de Prada ont contribué à définir ce que nous jugeons beau aujourd’hui, et nous sommes justement en train de rédéfinir cela ». Le défilé a rappelé à toutes et tous combien la grandeur de Prada est historiquement liée à la détermination farouche de Miuccia, qui n’a jamais hésité à suivre son instinct et a créer des pièces qui étaient parfois tellement en avance sur leur époque qu’il fallait un peu de temps avant de pouvoir en saisir complétement le propos et l’ampleur, et d’en venir, forcément, à souhaiter émuler son esthétique. C’était le cas cette fois-ci encore : avec ses touches d’imprimés Formica, ses jupes froissées typiques de Prada, ses costumes de luxe empreints d’un certain côté sombre, la collection saluait le passé tout en allant résolument de l’avant.

D’ailleurs, l’idée que le passé puisse ressurgir dans toute sa fraîcheur était aussi brillamment démontrée par le casting de mannequins, dont plusieurs défilaient déjà pour la maison des décennies plus tôt : Erin O’Connor, Liya Kebede, Elise Crombez, Kinga Rajzak, ou Hannelore Knuts. Parfois, le succès tient à un nouveau contexte, à un nouvel écrin pour la même beauté. Comme le formulait le livret du défilé : « L’idéologie de Prada peut devenir une étymologie de la beauté — n’est-ce pas crucialement ce à quoi la mode travaille ? —, c’est-à-dire un processus qui entend définir ce que signifie la beauté, pour l’époque contemporaine ». Et cela vaudra aussi pour l’époque à venir, vous pouvez me croire sur parole !

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