Les i-D music news de la semaine

Nigo devient producteur, Denzel Curry est prêt à prendre le trône du rap US et Rosalía roule sur le patriarcat. i-D fait le bilan de ce qu'il faut écouter en ce moment.

par Maxime Delcourt
|
28 Mars 2022, 4:28pm

Les multiples vies de Nigo

Paraît-il qu'il faut dix ans de travail pour réussir du jour au lendemain. Aussi séduisant soit cet adage, on doute que Nigo soit d'accord. Chez lui, tout est allé très vite : en 1995, à seulement 25 ans, il crée Bape et renforce un peu plus le rapprochement entre la culture hip-hop (symbolisée ici par le streetwear) et la haute couture. Depuis, le styliste japonais a fondé deux marques avec Pharrell (Billionaire Boys Club, Ice Cream), tenté l’aventure musicale avec les Teriyaki Boyz, collaboré avec Adidas ou Levi’s, pris en charge la direction d'Uniqlo, traversé une crise de la quarantaine et rejoint les rangs de Kenzo en tant que directeur artistique.

Aujourd’hui, Nigo souhaite inscrire son nom au sein d'une liste de producteurs qui comptent, et choisit pour ça de s’appuyer sur son entourage proche : Pharrell, bien sûr, mais aussi Tyler, The Creator, A$AP Rocky, Pusha T, Kid Cudi, etc. Ça ne suffit pas à faire d'I Know Nigo un album de premier plan, mais ça donne vie à quelques moments forts de hip-hop (« Punch Bowl », « Come On, Let’s Go »), remplis à ras bord de maîtrise et d’idées de production. Surtout, ça vient confirmer la principale qualité du styliste japonais : sa soif d’exploration.

En studio, Superpoze nous explique l’enregistrement de son troisième album, Nova Cardinale

« Après avoir publié deux albums, en 2015 et 2017, j’ai beaucoup tourné et produit pour d’autres (Lomepal, Nekfeu, Eddy de Pretto). Reste que j’ai toujours gardé en tête l’envie d’enregistrer un disque me permettant de poursuivre mon chemin de musicien. Pour la première fois de ma vie, je savais même à quoi devait ressembler Nova Cardinale, je l’avais en tête. Tout le défi a donc été de tendre au maximum vers ces pensées, de faire le tri parmi toute la matière accumulée ces dernières années. À l’été 2020, j’ai compris que tout était là, qu’il ne restait plus qu’à me lancer. J’ai d’abord composé des maquettes, ce que je ne faisais pas avant, puis je suis allé enregistrer tout ça pendant quatre semaines, entre novembre et décembre 2020, dans de beaux studios, comme Pigalle ou Motorbass. Ainsi, 2021 a été entièrement consacré au mixage. Je suis un obsessionnel du son, j’attache beaucoup d’attention aux détails, alors j’ai souhaité que Nova Cardinale sonne très acoustique malgré la présence d’un certain nombre de synthés et de boîtes à rythmes, qu’il y est de la dynamique, beaucoup de nuances, etc.

Après avoir collaboré avec quelques rappeurs ou composer pour le cinéma et le théâtre, tout l’enjeu a également été de donner vie à des musiques qui ne servent rien d’autres qu’elles-mêmes, de redonner en quelque sorte de la valeur à la musique instrumentale. Mon album, je le sais, nécessite un engagement de la part de l’auditeur, mais une fois qu’on est plongé dans mon univers, j’ai l’impression que l’on découvre un monde très riche, pensé de bout en bout, qui convoque des instruments anciens (la viole de gambe) et des mélodies romantiques. Surtout, j’ai souhaité qu’il s’écoute dans sa globalité, avec des moments lents et d’autres plus intenses, comme pour contraster avec notre monde, où tout va très vite, où les playlists dictent nos écoutes.

J’ai 29 ans, ça fait dix ans que je publie des projets, et je suis fier de dire que j’ai réussi à composer un disque qui doit autant à mon travail pour le cinéma, dans le sens où j’ai tout enregistré sur une même session ProTools, avec un séquencier comme c’est souvent le cas pour les longs-métrages, qu’à mon ancrage dans les musiques électroniques, avec ces mélodies progressives, ces motifs qui se répètent et ces synthés. Nova Cardinale, c’est tout simplement un album qui façonne un monde imaginaire capable de répondre au nôtre, et qui invite à prendre le temps. »

Entrer dans le monde « Fucked Up » de Kobo

Un berceau, un bébé qui pleure, des images en noir et blanc, une créature horrifique et une mélodie stridente : non, « Fucked Up » n'est pas une nouvelle version d'Eraserhead, mais bien le nouveau clip de Kobo, dont on attendait avec impatience le retour, jamais vraiment remis de l'écoute de Période d'essai, son premier album sorti en 2019. Trois ans, c'est pourtant le temps qu'il a fallu au Bruxellois pour faire évoluer son style, ici porté par une énergie rock, une production musclée et un clip qui rappelle que Kobo est bel et bien l’artiste le plus talentueux qu’ait engendré Bruxelles depuis Damso.

L’instant cover : MOTOMAMI de Rosalía

Au-delà du casting de son troisième album, digne d’un blockbuster hollywoodien (The Weeknd, The Neptunes, James Blake), c’est aussi la puissance de sa pochette qui fait de MOTOMAMI un évènement marquant. Dans une pose rappelant celle de La naissance de Vénus de Botticelli, la Catalane apparaît nue, sensuelle, les ongles XXL, presque militante avec ce casque de moto d'où s'échappe une longue chevelure noire. Une fois encore, on sent Rosalía obsédée à l'idée de réconcilier les cultures anciennes (visuellement, la Renaissance italienne ; musicalement, le flamenco) et la modernité, les codes de la masculinité (le casque de moto) et ceux de la féminité (la pose, les ongles colorés, etc.), la pureté d'un corps dénudé et la violence du titre, écrit en rouge, dans un style sauvage, hérité du graffiti. À la vue du clip de « Saoko », où elle apparaît aux côtés de différentes bikeuses, une autre interprétation est possible : Rosalía est tout simplement prête à rouler sur le patriarcat.

Anna Majidson raconte les coulisses de son deuxième EP, La rivière

« La rivière a beau être mon deuxième EP, c’est le premier où j’ai l’impression de présenter véritablement mon son. J’avais une idée assez claire des textures musicales, du choix des producteurs à inviter, de ce que Blasé, Lewis Ofman, Sacha Rudy ou Twigg pourraient apporter à ma musique. L’idée, en gros, était de confronter les cultures françaises et américaines, ce qui explique pourquoi « Fin » est à la fois produit par Sacha Rudy, qui porte en lui un héritage de la variété, et Tev’n qui puise son inspiration dans la néo-soul anglaise. J’ai vécu douze ans en Amérique du Nord, mon père est américain, ma mère française : je voulais avoir un rendu authentique, faire de La rivière le miroir de mon identité. Parfois, je m’inspire donc de Françoise Hardy, notamment dans cette façon de tenir une même ligne mélodique à partir d’une seule note. D’autres fois de Brandy, qui m’a beaucoup influencé dans sa manière de travailler, de créer un mur du son avec sa voix : d’ailleurs, ça s’entend à l’écoute de “Natasha”, où énormément d’harmonies ont été réalisées à partir d’une seule voix, la mienne.

À propos de “Natasha”, il me paraissait d’ailleurs évident d’utiliser ce titre comme premier single : j’aime la façon dont la basse dicte le morceau, ce jeu sur les harmonies, l’histoire que je raconte, et ce côté désenchanté dans la voix, notamment permis grâce l’utilisation de la langue française, où l’on valorise la vulnérabilité, la mise à nu. Ce qui est marrant, c’est que je partage cette approche avec David Numwami, présent sur mon EP. Je l’ai rencontré dans un hôtel à Bruxelles, et on a tout de suite beaucoup ri. Chez moi, tout passe par l’humour. Je sais que ça ne s’entend pas forcément dans ma musique, mais, si on y réfléchit, il y a quand même cette notion de légèreté, de naïveté et de jeu dans mes morceaux. C’est juste que j’utilise déjà suffisamment l’humour comme bouclier au quotidien pour ne pas répéter le même schéma dans ma musique. Encore une fois, je n’ai pas envie de tourner le dos à l’émotion, de refuser la vulnérabilité. Cet EP en est la preuve : il est au service de mes sentiments. »

Entrer en clash avec McDonald’s aux côtés de Pusha T

À chaque fois qu'il sort les armes, le rappeur virginien devient une version hip-hop de Léon, ce personnage de « nettoyeur » incarné par Jean Reno au cinéma. Comprendre : un mec prêt à dézinguer quiconque via des rafales de rimes, aussi virulentes que millimétrées. Après Drake, dont il avait révélé l'existence d'un enfant caché, c'est McDonald's qu'il attaque de front avec « Spicy Fish Diss », où tout y passe : son dégoût du Filet-O-Fish comme les droits d'auteurs qu'il aimerait recevoir pour avoir imaginé il y a près de 20 ans le célèbre single « I'm Lovin' It ». C’est évidemment très drôle, et ça en dit long sur la forme actuelle de Pusha T, dont l’album arrive.

3 raisons d’écouter Melt My Eyez See Your Future, le dernier album de Denzel Curry

  • Parce que le rappeur de Floride, dans le clip de Walkin, indéniablement l'un des moments forts de son cinquième album, tue John Wayne au pistolet laser, et que l’on n’a toujours pas trouvé une manière plus cool de s’attaquer au mythe américain.
  • Parce qu'à l'heure de la trap, de la toute-puissance d'Atlanta et des productions testées en strip-club, Denzel Curry opte pour le contrepied, réhabilite le sample et puise des échantillons dans la soul tropicale, la musique d'illustration, la drum’n’bass ou le jazz.
  • Parce qu'on trouve sur Melt My Eyez, See Your Future des artistes que l'on n’imaginait plus à même de figurer au tracklisting d'un album majeur du rap américain : Buzzy Lee, T-Pain ou encore Saul Williams. En bonus, le Floridien a même l'intelligence de convoquer l'esprit d'Akira Kurosawa, c'est dire la liberté, la profondeur et la singularité de sa musique.

Maka, nouvelle sensation du rap belge

La première fois que l’on a entendu parler de Maka, c’était il y a trois ans via un échange de mails avec son manager, Ozhora Miyagi, connu pour ses productions pour Booba, SCH ou même A$AP Ferg. On prenait alors conscience qu’une nouvelle génération de rappeurs belges commençait à émerger, à se structurer, et que Maka pourrait en être l’une des ses incarnations. On est d’autant plus rassuré d’apprendre que le Liégeois ne s’est pas pressé de publier Sortez les couverts vol.1, son premier véritable projet. Depuis ses débuts, en 2013, Maka a en effet pris le temps de trouver son style, de le peaufiner et d’expérimenter différents types de productions. Sortez les couverts vol.1 est ainsi très riche musicalement, très joueur.  À l’image de « Joujoux », où le Belge a la bonne idée de varier les flows : un instant, il harmonise sa haine ; celui d’après, il balance crûment des pensées intimes, pour un résultat qui séduit jusqu’aux oreilles de Timbaland, ce qui a dû toucher le petit cœur de Maka, élevé par les tubes produits par le Virginien.

Si l’anecdote est sympa, elle ne doit pas faire oublier l’essentiel : en six morceaux, Sortez les couverts vol.1 impose un rap ouvert, entre élucubrations gangsta (la sainte trinité armes-drogues-billets verts est ici respectée) et mélodies entêtantes. « Quand ça nous parle de business, on fait jamais le minimum », clame-t-il, le ton fier. Preuve que l’on tient là un jeune ambitieux.

Sur le tournage de « Ceci n’est pas un cliché », le dernier clip de Charlotte Adigéry et Bolis Pupul

« Avant de tourner cette version, on avait pensé à sept autres clips différents, malheureusement impossibles à mettre en place. Alors, un jour, alors qu’il ne restait plus que trois ou quatre semaines avant de rendre le projet, on a eu l’idée d’une vidéo où l’on proposerait une autre vision de ces clips où l’on voit des groupes faire semblant de chanter en live. On s’est basé sur une simple lumière, et on a décidé de proposer une succession de mèmes avec différents looks susceptibles de symboliser, de façon très stéréotypée, différents genres musicaux. D’où l’importance de notre styliste, qui a parfaitement compris notre envie : avoir des looks crédibles, à la fois sérieux et rigolos. Elle a énormément bossé sur ce projet, et donné vie à nos idées de personnages : un artiste mystérieux qui a toujours une clope à la main, type Gainsbourg, un look rock inspiré par les groupes des années 2000 (The Strokes, The Raveonettes, The Kills), des clins d’œil à Charles Mingus ou Ella Fitzgerald, etc. Tout ça a été tourné en une journée, dans les studios de notre label, Deewee, à Gand. C’était très rapide, mais ça traduit bien notre ambition et notre rapport aux clips. Less is more, voilà notre ligne de conduite. »

Depuis Chicago, Saba n’envoie que des bonnes ondes

Qu’il est bon d’observer Saba s’inspirer de Lupe Fiasco, originaire lui aussi de Chicago, sur Few Good Things, tout entier tourné vers l’introspection et la simplicité. Quel plaisir d’entendre un flow aussi moelleux, des beats aussi souples et des morceaux aussi bienfaiteurs que « Still », « Make Believe » ou « Simpler Time » : trois titres qui rappellent que Saba, 27 ans, est un rappeur obsédé par l’idée de prendre soin de nos oreilles sans pour autant s’interdire quelques idées neuves, et donc surprenantes, aux côtés de 6LACK, Foushée et Mereba.

Sur le titre partagé avec cette dernière, aux inclinaisons bossa-nova, le Chicagoane affiche sa réussite, sans que jamais cette opulence ne ressemble à de la vantardise : ici, il s’agirait plutôt de profiter de ces petits cadeaux que lui offre désormais la vie. À la fin de « 2012 », on entend même des oiseaux gazouiller : soit une certaine représentation de ces Few Good Things qui semblent faire tant de bien à Saba, jamais aussi à l’aise que lorsqu’il privilégie la douceur à la nervosité, la rédemption à la vengeance, le contrepied à la débauche de sentiments. « Je meurs d'asphyxie à cause du poids du monde / Alors que dans la salle d'attente, j'attends la naissance de ma fille », rappe-t-il avec ce flow laidback qui le caractérise. Ou comment, en deux phrases, symboliser sans en faire trop ses douleurs intimes en même temps que son train de vie apaisé.

Le coin lecture : Punchlines de Daniel Adjerad

« La richesse d'une énonciation », dit le sous-titre de cet ouvrage, publié aux éditions Le Mot et le Reste. Il y a effectivement une multitude de façons de percuter l'auditeur à l’aide d'une phrase : les double-sens, l'homophonie, les références sexuelles, la mise en abîme d’un égo, etc. Tout l'enjeu de Punchlines est donc d’offrir une définition de ce terme, utilisé à tort et à travers ces dernières années. Après tout, la punchline a toujours fait partie du rap (dès 1991, Kool Shen lâche ainsi : « Mon nom est Shen, inventeur de la sodomie verbale »). C'est juste qu'on ne l'a pas toujours nommée ainsi. En 96 pages, Daniel Adjerad pose donc un regard analytique sur cet énoncé, rappelant que les rappeurs n'ont pas leur pareil pour transformer leurs insultes, leurs pensées intimes, leur colère ou leurs émotions en une phrase fulgurante, pleinement compréhensible que si l'on distingue les sens implicites et enchevêtrés dans les lyrics.

La playlist 100% synthétique de Maud Geffray

Perfume Genius - « Describe  AG Cook Remix »

« J’aime beaucoup Perfume Genius et les prod d’AG Cook, producteur de PC Music. C’est pour moi un des meilleurs remix de l’année dernière ».

Arca & Shirley Manson - « Alien Inside »

« Le côté musical multifacettes d’Arca peut impressionner ou fasciner. Parfois, on s’y perd aussi un peu. Reste que ce track hyper introspectif est vraiment très beau ».

Sevdaliza - « Darkest Hour »

« J’aime beaucoup la deepness de son projet, à la lisière de la chanson, de la musique électronique, et même de la new wave parfois… »

Boy Harsher - « Give Me A Reason »

« Boy Harsher, en quelque sorte, c’est une valeur sûre. Leur univers musical m’a toujours parlé, et leur dernier titre est super bien. »

Scratch Massive - « Last Dance » 

« Il y a évidemment un peu de mon ADN musical dans Scratch Massive, qui est mon groupe en duo avec Sébastien Chenut. Avec ses sonorités synth pop, j’aime beaucoup ce morceau ».

Hannah Diamond - « Concrete Angel »

 « Ce track est une réinterprétation d’un gros tube de Gareth Emery passé à la sauce PC Music : une mélodie hyper efficace, une super prod électronique ».

Salem - « Starfall »

« Salem fait partie de mes coups de cœur des années 2010. Ils ont fait un retour assez discret il y a deux ans avec un nouvel album, dans lequel on trouve ce single, très beau ».

Kedr Livanskiy - « Ariadna »

« J’aime beaucoup le premier album de cette artiste russe, peut-être moins ce qu’elle a fait depuis, mais ce titre est une bonne source d'inspiration ».