Leçon de style et ode à la puissance de la mode : la collection Rick Owens AW22 a dépassé les attentes

Le créateur a présenté l’une des collections les plus puissantes et émouvantes de la semaine, en forme de grand banquet multisensoriel.

par Mahoro Seward
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07 Mars 2022, 9:37am

La mode produit des créations qui ont besoin d’être vues pour être appréciées, que ce soit en personne ou par images interposées. Lorsque vous venez chez i-D pour lire un article, vous voulez sans doute à la fois admirer les images des défilés et savourer notre prose de très haut niveau. Mais il faut bien admettre que, dans le cas du défilé Rick Owens qui s’est tenu hier à Paris, il nous semble presque impossible de vous transmettre fidèlement l’expérience qui était offerte au public.

Il faut tout d’abord expliquer qu’il était hier très difficile de rendre compte en photographie des nombreux et minutieux détails des silhouettes. En effet, bon nombre de mannequins défilaient muni·e·s de machines à brouillard portatives en forme de boîte à outils : elles crachaient en continu leur fumée jusqu’à former une épaisse brume, qui embuait les objectifs des photographes, provoquant chez elleux un grand désarroi et, à l’inverse, quelques ricanements de plaisir chez les spectateur·rice·s.

Model wears Rick Owens AW22

Au-delà de ce détail technique, ce défilé de mode était une expérience sensorielle envoûtante, un spectacle exquis où se mêlaient le visuel, les textures, les odeurs et le son. Les mannequins traversaient le rideau de brume qui tombait doucement du plafond en diffusant son parfum d’encens léger (créé en collaboration avec Aesop, et dont la sortie est prévue pour dans quelques mois), conférant une dimension cérémoniale si ce n’est mystique au défilé tout entier. Côté musique, cela faisait une éternité qu’une bande-son Rick Owens s’agissait d’autre chose que de la techno anarchique ou des bruits chaotiques et stridents : cette fois-ci, les mannequins déambulaient dans les envolées de cordes de la cinquième symphonie de Gustav Mahler : « Un morceau qui m’aurait semblé trop sentimental par le passé », écrivait Rick dans la lettre qui accompagne chaque saison son défilé, ici intégralement composée en lettres majuscules, « mais qui convient tout à fait à notre condition actuelle, marquée par la sobriété, et à la recherche de l’espoir ».

Parlons maintenant des vêtements, qui n’ont pas déçu les espoirs aiguisés par la beauté transcendante du décor : ils étaient magnifiques. La saison dernière, Rick avait travaillé autour d’une énergie féminine assez douce, mais il a cette saison voulu invoquer poésie et glamour. D’étroites et longues robes composaient de véritables statues couleur beige ou kaki poussiéreux, champagne ou encre de Chine, dont les drapés structurés (pour ne pas dire architecturaux) débordaient çà et là, recouverts d’innombrables sequins brillants, ou comme revêtues d’écailles — en écho à des cuirs de python et de poisson pirarucu formant des carapaces pour robes à enfiler d’un geste, en velours ou en jean fortement décoloré. La même élégance épurée se retrouvait dans les pulls en cachemire gris à col côtelé, manches évasées et épaules rehaussées, dans les capes d’équitation traînant jusqu’au sol, et dès le tout premier look à vrai dire : une grande cape en feutre d’alpaga crème enveloppant la silhouette aux épaules — la matière étant choisie en référence aux œuvres de Joseph Beuys, source d’inspiration récurrente pour Rick.

Model wears Rick Owens AW22

Cette prestance calculée et sereine était joyeusement chahutée par la pompe et l’extravagance camp de courts boléros évoquant les protections de joueurs de football américain, d’épaules d’où jaillissaient des cornes sataniques, de touches éclatantes de jaune citron, de manteaux couleur mandarine et de forme hexagonale, truffés de shearling bleuté ou de franges en crin de poney. L’ensemble était soutenu par plusieurs éléments empruntant aux thèmes de la protection, de l’armure, du blindage même, que l’on associe instinctivement à Rick Owens : motifs de chaînes imprimés sur de la soie, variations sur la botte Kiss version cuissarde, énormes doudounes matelassées rose bonbon. À l’heure où le monde entier traverse une crise venue d’un autre siècle, sans doute ce défilé Rick Owens apportait-il une réponse éclatante à tous·tes celleux qui remettent en cause la pertinence des défilés de mode.  Comme le confirmaient les larmes brillant aux yeux de nombreux spectateurs, c’était le genre de spectacle généreux qui rappelle à chacun·e la puissance émotionnelle à l’état brut que la mode, quand elle donne le meilleur d’elle-même, peut exprimer.

Model wears Rick Owens AW22
Model wears Rick Owens AW22
Model wears Rick Owens AW22
Model wears Rick Owens AW22
Model wears Rick Owens AW22
Model wears Rick Owens AW22
Model wears Rick Owens AW22
Model wears Rick Owens AW22

Crédits


​All images courtesy of OWENSCORP.

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