Images by Reva Bhatt (à gauche) and Dina Aziz (à droite)

Ces femmes revendiquent leur identité sud-asiatique à travers leur beauté.

Ces femmes originaires d'Asie du Sud et vivant dans le monde entier jouent avec les différents codes de beauté pour exprimer leur identité, et vice-versa.

par Meera Navlakha
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30 Mars 2020, 6:15am

Images by Reva Bhatt (à gauche) and Dina Aziz (à droite)

Ce n’est pas une surprise, les notions de beauté ont été définies, à travers l’histoire, de façon plutôt traditionnelles. Certains cultures adhèrent à des idéaux physiques et esthétiques, ancrés depuis toujours dans leurs sociétés. Ce phénomène n’est pas différent en Asie du Sud. Dans toute la région, le concept de beauté traditionnelle existe dans un seul schéma souvent bien prédéfini. Mais comme le dit Reva Bhatt, "on est en 2020, les choses évoluent." Cette styliste et directrice artistique de 27 ans est l’une des nombreuses femmes originaires du sud de l’Asie qui bouleversent les codes habituels de beauté, en fusionnant des éléments culturels ancestraux et des inspirations contemporaines. Cette nouvelle génération mène une révolution silencieuse dans le monde de la beauté, en explorant les cultures qui les caractérisent.

Reva se décrit comme "une fille de la diaspora", elle a été éduquée dans une famille d’immigrants indiens de la Silicon Valley, dans un quartier majoritairement asiatique. Sa famille retournait en Inde chaque été, une période qui crée en elle un fort sentiment de nostalgie. Mais jusqu'au lycée, Reva ne pensait pas qu’elle faisait partie d’une minorité. Elle prit alors conscience d’avoir grandi en tant que "indienne de service" et des complexités liées cette identité. C’est au cours d’une crise identitaire qu’elle traverse qu’elle a décidé d’explorer et d'intellectualiser son apparence. Elle place alors un bindi sur son front, entre ses sourcils, et elle dessine une aile d’eyeliner avec du khôl foncé, dans le style bien connu des actrices de Bollywood.

"J’adore la beauté classique Indienne,” dit elle. “Je me sens vraiment bien quand j’adopte ce style, mais je voulais le réinterpréter à ma manière. Donc j’utilise souvent des bindis, mais des bindis énormes. Je prends des motifs de la mythologie Hindou. J’accède à cet univers en utilisant des formes abstraites, des couleurs".

"Mon style vestimentaire et personnel est né de la rencontre entre mon identité de femme d’Asie du Sud, et celle de femme vivant aux États Unis. J’ai commencé par assortir mon côté américain avec mon côté indien. Le résultat est vraiment fort," affirme Reva. “Nos identités sont tellement composites qu’il est normal que leurs différentes caractéristiques interagissent. Tant d'éléments en elles coexistent. J’ai réalisé que je n’avais pas besoin de porter un sari pour prouver que je suis Indienne. Même mes cheveux courts en ce moment constituent une expression de la beauté d’Asie du Sud.”

Reva a trouvé dans la beauté un moyen de jouer avec son identité et de s'immerger dans sa propre culture. Son héritage culturel est au cœur de son apparence et, comme Reva elle-même, il est "double". Son histoire reflète celles de tant d'autres influenceuses, mannequins ou créatrices, dans cette diaspora sud-asiatique en pleine croissance. Pour elles, la beauté constitue un reflet de leur pays.

Haya Abid, connue sous le nom de Biddy, s’insère aussi dans ce phénomène de "third culture kid", ces jeunes qui grandissent dans une culture autre que celles de leurs parents. Un phénomène qui semble infuser le monde de la beauté. Haya est d’origine Indienne mais elle a grandi à Hong Kong, et vit maintenant à Los Angeles. Le maquillage est pour elle une façon d’aborder son identité mixte.

"J’ai l’impression d’avoir un dédoublement de la personnalité", dit la jeune fille de 25 ans. "J’avais honte de ma culture quand j’étais enfant. Je n’assumais pas mon héritage Indien, à part dans le cercle restreint de ma famille et de mes amis. J’ai commencé à exprimer cette partie de moi-même grâce au maquillage." Maintenant, Haya dit que son visage se sent “nu” les jours où elle ne porte pas de bindis, et elle cite le cinéma de Bollywood des années 90 comme sa plus grande source d’inspiration. Son travail en temps que créatrice de contenud l’autorise à adapter ces influences. "Je regarde tout le temps des vieux films de Bollywood, j’analyse Aishwariya Rai et je me prépare pour sortir en me mettant du eyeliner, du rouge à lèvre bien rouge, et en montrant bien mes petits cheveux de devant... mes parents me disaient toujours de maintenir un lien avec ma culture, et de ne jamais laisser cette connection disparaître. J’ai l’impression que c’est ce que je fait maintenant," souligne-t-elle.

Être originaire d’Asie du Sud mène naturellement à certains choix esthétiques, certains moins explicites que d’autres. Kripali Samdariya, une mannequin de 23 ans basée à Mumbai, estime qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de tenter des choses en matière de maquillage. Son utilisation du maquillage est purement expérimentale, une vraie étude créative pour voir quels looks lui prodiguent un sentiment de bien être. Son Instagram documente son art: paupières aux couleurs bonbons, aux tons lavande ou indigo, ou eyeliner bleus à l’orée des yeux. Elle ajoute aussi des anneaux dans le nez, traditionnels en Inde, parsemés d’émeraudes et de perles. “J’ai l’impression qu'historiquement, les Indiens - hommes ou femmes - ont été restreints en matière d’expérimentation et de création à travers le maquillage,” dit-elle. “Les gens jugent trop. Mais on est en train de se débarrasser de cette mentalité rigide. Notre génération fait ce qu’elle veut, que ce soit subtil ou voyant, l’idée c’est de porter ce qui nous va le mieux.”

Pour la plupart, ces jeunes femmes considèrent qu’exprimer leur identité typique d’Asie du Sud est une question de fierté. Marjhan Emaan Kausar, une habitante de Singapour à moitié Pakistanaise, s’est rendue compte de la richesse de son patrimoine au fil des années. Elle décrit son esthétique comme étant à vif, et profondément chargée d’images du Pakistan. “Je met beaucoup de maquillage foncé, des couleurs chaudes qui me rappelle le Pakistan,” dit elle. Et même dans ses ensembles plus influencés par la mode Occidentale, Marjhan incorpore des éléments emblématiques d’Asie du Sud. Certains jours, elle met des fleurs délicates dans ce cheveux, achetés dans des marchés aux fleurs de Little India; d’autres elle travaille avec des artistes de henné Mehendi à Singapour, qui ornent ses mains de cet art corporel temporaire.

"Il y a le maquillage qu’on appelle kajal, sur lequel j’insiste beaucoup parce que cela fait vraiment partie de notre culture. Les marchés, les bazars, les textiles - tous ces aspects du Pakistan figurent dans mon esthétique."

“Les vêtements et le maquillage que je porte m’aident vraiment à connecter avec mes racines,” approuve Dina Aziz, une blogueuse du Bangladesh de 21 ans basée à Londres. "Je m’efforce de mélanger des éléments de maquillage traditionnels, surtout quand je porte des habits traditionnels bengalis. Il y a des rituels de beauté Bangladeshis que j’aime bien faire aussi, à base de produits organiques comme la noix de coco et l’huile d’olive. Je fais également des masques pour le visage et les cheveux à la maison."

Dans des sociétés où la beauté est souvent une commodité, de nombreuses forces traditionnelles ont empêché les femmes de se libérer des préjugés ou des usages attendus d'elles. Mais ce phénomène est en train de changer. Des comptes Instagrams comme @rani.aesthetic et @desibadiess jouent un rôle fédérateur au sein de la scène créative d’Asie du Sud. Pour elles, le secteur de la beauté constitue à la fois un facteur de résistance et d'acceptation de soi. Accepter ses racines à travers le maquillage envoie un signal visuel fort de sens, et valorise ce qui fait la culture d’Asie du Sud et sa force. Et tout cela, en laissant chacune libre. Comme le dit Reva, "Je pense vraiment qu’on a un devoir d’amplifier les voix de nos ancêtres. Je recherche la terre mère, je recherche cet univers."

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