Courtesy of Manuel Obadia-Wills

Rêveur et onirique : le r&b d’Oklou rend le monde plus mystérieux

Si son nom suscite l'excitation des fans de R&B et d’expérimentation, Oklou n'avait jamais sorti de long-format. C'est désormais chose faite avec Galore, qui confirme l’onirisme d’une artiste persuadée que sa poésie se trouve dans ses synthés.

par Maxime Delcourt
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23 Septembre 2020, 11:33am

Courtesy of Manuel Obadia-Wills

À 27 ans, Marylou Mayniel n’affiche encore aucun album sur le C.V., mais quiconque a déjà entendu sa voix et ses claviers éthérés le temps de quelques secondes ne peut que se souvenir d’elle. « Oklou parvient à s’affirmer comme l’une des artistes françaises les plus prometteuses de sa génération », affirme Trax Magazine, tandis que les médias anglo-saxons semblent être également tombés sous le charme de ses mélodies qui connectent le R&B à l’expérimental, l’underground au mainstream. Cela lui a valu quelques formules définitives qui l’ont un peu mise mal à l’aise par le passé : « Au moment de la sortie de mes premiers morceaux, en 2015, je venais d'arriver à Paris, resitue-t-elle, la voix basse mais pleine de certitudes. J’avais besoin de diversité, de fourmillement et je sentais qu’il y avait un petit buzz qui se créait autour de ma musique. On disait que j’étais l’avenir du R&B français alors que je n’avais composé que quelques titres. Il fallait que je prenne du recul sur ce qui était en train de se passer, que je tempère les choses pour comprendre ma musicalité. »

De ses premières vidéos, publiées sur YouTube en 2013, à l’EP The Rite Of May (2018), Oklou a fait du chemin et dévié nettement de celui auquel elle aurait pu se prédestiner : celui d’une jeune artiste passée par le conservatoire de Poitiers et diplômée d’une école de musique à Tours. « J’avais envie que ma vie soit dans la musique, j’étais avide de découvertes et je voulais trouver la bonne énergie, celle que j’allais explorer dans mes morceaux. C’est à peu près au même moment, au début de ma vingtaine, que j’ai découvert les travaux d’Oneohtrix Point Never et de toute une scène dite expérimentale qui me permettait d’assouvir ma curiosité. Celle d’une fille qui aimait le classique mais qui passait aussi trois soirs par semaine dans la SMAC de sa ville pour aller voir des groupes inconnus jusqu’alors. »

Oklou voit alors dans ces groupes un moyen de découvrir d'autres mondes, de s'évader. Il n’a finalement toujours été question que de ça chez la Française : s’échapper d’une condition, fuir les convenances et tourner le dos aux catégories figées. Si bien que, les tourments de l’adolescence derrière elle, Oklou se met rapidement à expérimenter à son tour, mélangeant les mélodies R&B avec de la trance, s’essayant au DJing, nouant des contacts au sein du collectif Nuxxxe (Coucou Chloe, Sega Bodega, Shygirl) et s’installant à Londres. Une expérience légèrement amère, car éloignée de ses proches, dont elle dit ne pas conserver un souvenir mémorable, « tout simplement parce que je n’étais pas dans la bonne attitude pour nouer des relations ou développer des amitiés. J’avais des contacts, mais je me la suis jouée casanière, comme si, au fond, j’avais besoin d’être un peu seule. » On comprend alors que la Française a connu quelques mois délicats par le passé et que l’enregistrement de Galore a été envisagé comme une thérapie. Elle ne s’en cache pas : « Il y a un an, j’étais super triste et j’avais besoin de parler, de me lancer à fond dans la réalisation de ce projet. »

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Courtesy of Manuel Obadia-Wills

Sur sa lancée, Oklou confesse volontiers que la signature chez Because Music a également joué un rôle essentiel, ne serait-ce qu’en raison du contrat paraphé avec le label parisien, qui lui interdisait désormais toute forme de procrastination. Une bonne chose pour celle qui dit avoir du mal à « mettre un point final » à des projets tant qu’elle n’est pas contrainte par une deadline ou des gens qui comptent sur elle – notamment Casey MQ, qui l’a aidé dans l’écriture des morceaux présents sur Galore.

À bien y regarder, ce sont pourtant bien deux de ses œuvres passées qui ont permis à Oklou de réaliser une telle mixtape, volontairement plus pop que ses travaux précédents, mais surtout extrêmement narrative, presque cinématographique par instant. Un : « Toyota », un morceau enregistré aux côtés de Flavien Berger et chanté pour la première fois en français, avec, en tête, une volonté d’explorer davantage son amour pour la pop music. Deux : Zone W/O People, un jeu vidéo contemplatif pour lequel elle a travaillé aux côtés du DJ et producteur Krampf, composé la musique et pris confiance en ses qualités de musicienne. « Pour Galore, j’avais envie de développer à nouveau un propos narratif, de retrouver ce sentiment singulier qui te fait dire que tu es la seule personne qui aurait pu écrire ce projet, et d’envisager ces chansons comme un tout qui raconterait une longue histoire. J’en avais marre de réaliser des EP’s, il fallait que je m’impose un format plus long, avec un fil rouge, toussa. Et pour ça, rien de mieux que de travailler une musique très visuelle, où la voix et l’instrumental sont pensées comme un tout, où chaque chanson peut renvoyer à une scène ou à une série d’images. »

Musicalement, Oklou confesse volontiers se passionner pour la scène queer actuelle, « que je trouve très inspirante dans sa quête de liberté », et les BO capables de sublimer des images avec à peine deux ou trois instruments, telle It Follows de Disasterpeace. Cela s'entend à l'écoute de Galore où « god’s chariots », « nightime » ou « unearth me », sous les apparences trompeuses du dénuement, s'entendent comme des merveilles de sophistication et de densité. Avec, toujours, cette volonté de ne pas trop se dévoiler, de mettre l’intimité à bonne distance. « C’est sans doute pour ça que je chante en anglais, dans le sens où ça me permet de préserver une certaine intimité, de conserver une forme de pudeur que ne me permettrait pas l’utilisation de ma langue natale ».

Il y a donc un contraste intéressant entre la musique d'Oklou, finalement mystérieuse, et sa personnalité quotidienne, qui semble davantage guidée par la franchise – un trait de caractère pas si courant en interview. On aime ainsi l’entendre dire qu’elle se sent « lâche » lorsqu’elle utilise l’anglais plutôt que le français dans ses chansons ; on est surpris de la découvrir finalement « peu transcendée » par le texte de « Toyota », pourtant poétique ; on l’écoute attentivement parler de son enfance à Tours, « une ville de droite où je m’ennuyais » ; on tombe des nues lorsqu’elle prétend n’avoir rien d’une geek malgré les nombreuses heures passées en studio ; enfin, on ne parvient pas à conclure notre entretien lorsqu’elle explique sa passion pour la musique d’Arca, « LA véritable star de la musique expérimentale actuelle », évoque son amour pour les BO de dessins animés et déclare ne pas vouloir « être une reusta, je veux simplement l’argent nécessaire pour m’acheter une maison ». Pour l’heure, son rêve paraît toutefois plus modéré : « Je me vois bien être dans un petit studio et travailler sur des musiques de films. J’adorerais développer la relation entre la musique et l’image, ça demande beaucoup de précision, beaucoup de travail, et je crois que j’ai envie de tendre vers cet exercice. »

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