Dans le radar i-D : Kits, label intime et artisanal

Basé à New York, le styliste et créateur français Pascal Mihranian travaille une mode sensorielle à la frontière de l’art contemporain, dans une démarche d’upcycling.

par Claire Beghin
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01 Septembre 2020, 8:30am

Tout styliste qui se respecte a toujours dans ses affaires ce qu’on appelle un « styling kit », à savoir une sélection d’accessoires et de vêtements basiques à dégainer en cas d’urgence sur une séance photo : épingles à nourrice, sous-vêtements nude, fil et aiguilles, t-shirt blanc, jean droit, scotch… tout ce qui est susceptible de sauver les meubles en cas de panne d’inspiration, de vêtement mal ajusté ou d’oubli quelconque. Ironiquement, dans les studios où sont photographiés les vêtements des plus grandes marques au monde, ce sont ces éléments neutres et passe partout qui sauvent souvent la mise. Et Pascal Mihranian, fondateur de la marque Kits, qui a travaillé comme studio manager chez Rick Owens avant d’assister des stylistes comme Carine Roitfeld ou Michaela Dosamantes, est bien placé pour le savoir.

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Courtesy of Kits / Photo par David Fanfani

« Vu l’esthétique de Carine Roitfeld, on avait toujours des valises entières de collants sur les shooting. » nous raconte-t-il au téléphone depuis son appartement du Lower East Side, à New York. En 2018, il lance Kits, avec l’idée de développer une marque artisanale à échelle humaine, qui joue avec les éléments du styling kit, où chaque pièce est développée et produite à la main selon des techniques de patronage alternatives : des t-shirts blancs Hanes ou Fruit of the Loom mis à plat et assemblés les uns aux autres, du denim réemployé, des collants étirés et fixés sur des toiles blanches pour envisager une nouvelle approche des lignes du corps… la démarche tient presque de l’art contemporain. Et pour cause, ce n’est pas tant le vêtement en tant que pièce de mode qui intéresse Pascal Mihranian, mais plutôt son statut d’objet.

Le vêtement comme objet d’étude

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Courtesy of Kits / Photo par David Fanfani

« C’est la symbolique du vêtement qui m’intéresse, et la fétichisation qu’on peut en faire. Par exemple, il y a une époque où tous les mecs en boite portaient des t-shirts blancs, comme pour dire ‘Je suis cool, je ne veux pas trop m’habiller, je veux être sexy’. Il y avait ce truc désirable du mec en t-shirt blanc qu’on a fini par fétichiser. Je m’interroge sur ce que ça veut dire, sur le message que peut porter un vêtement. » En résulte des collections ultra sensorielles, où le t-shirt se pose en trompe-l’oeil sur le corps et où des morceaux de collants s’assemblent en une robe ou un top, comme une seconde peau. Dès la première saison, la marque tape dans l’oeil de Carol Song, directrice de la mode d’Opening Ceremony, où il avait effectué l’un de ses premiers stages et dont la boutique new-yorkaise ultra pointue est alors une vitrine inespérée pour les jeunes créateurs. « Ils ont acheté toute la première collection, on a même pu imaginer nous-même un espace dédié à la marque dans la boutique. »

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Courtesy of Kits / Photo par Beata Duvaker

D’abord implanté dans un atelier du quartier de Dumbo, à Brooklyn, Pascal Mihranian et son équipe - majoritairement des amis proches - ont depuis élargi leur terrain, avec un atelier à Bushwick et un autre à Paris. C’est depuis New York qu’ils continuent de développer l’ADN de Kits, et si la crise du Covid-19 a, forcément, freiné un peu la cadence, notamment auprès des retailers, il continue de préparer l’avenir. « Comme le marché du wholesale n’est plus vraiment praticable, je suis en train de développer le e-shop pour passer en direct-to-consumer. » dit-il. « C’était un grand confort de passer par le wholesale, avec un nombre établi de pièces à produire et pas d’investissement sur stock, on pouvait se permettre de rester discrets. J’aimais ce sentiment d’intimité, surtout pour des pièces proches du sous-vêtement. » Qu’à cela ne tienne, il s’adapte et espère ouvrir au mois d’aout la totalité du e-shop. Une seule pièce est pour l’instant disponible, un débardeur unisexe en patchwork de collants dont tous les profits seront versés à l’Emergency Release Fund de New York, qui finance les cautions des personnes noires et trans « qui se font arrêter pour rien tous les jours, comme une machine à fric pour récolter des cautions. C’est quelque chose qui me tenait vraiment à coeur. »

L’énergie new-yorkaise

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Courtesy of Kits / Photo par Beata Duvaker

En attendant la suite, Pascal Mihranian conserve quelques jobs de stylisme pour financer ses collections. Il se fournit en collants auprès de grossistes du Lower East Side, les travaille lui-même à la main et se nourrit de l’énergie de la ville pour continuer d’écrire son histoire, en marge des circuits traditionnels de la mode. « J’ai grandi à Paris, mais j’ai vite été fasciné par New York, une ville très progressiste, diverse, ouverte à l’expérimentation. À Paris, il y a beaucoup de marques auxquelles aspirer, mais ici, la high fashion n’est presque que commerciale. Le processus de création est donc très libre pour les jeunes designers. On est confronté à une scène underground très diverse qui change notre manière de voir les choses, les milieux culturels se mélangent beaucoup. » Un contexte idéal pour s’affranchir des modèles établis et faire évoluer la mode vers un propos moins commercial et plus artistique. « J’avais envie de transmettre ces idées à travers le vêtement. » conclut-il. « En tant que styliste, quand on voit ces montagnes de pièces, on se dit qu’il y en a un peu trop. Ça donne forcément envie de se tourner vers l’upcycling. Il y a déjà assez de vêtements, alors autant jouer avec ! »

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Courtesy of Kits / Photo par Beata Duvaker
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Courtesy of Kits / Photo par Andrew Nuding
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