Courtesy of Banksy

Un docu passionnant se penche sur le mystère Banksy

Il est l’artiste le plus populaire et le plus anonyme de notre époque. Provocateur et cynique, enfantin comme militant, engagé aux côtés des combats sociétaux actuels, Banksy méritait un documentaire. C’est chose faite avec "Banksy Wanted".

par Patrick Thévenin
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17 Juin 2020, 8:00am

Courtesy of Banksy

Le 5 octobre 2018 lors d’une vente aux enchères à Sotheby’s, l’artiste contemporain Banksy créait la sensation, ou plutôt le scandale, avec une de ses œuvres les plus célèbres, La Petite fille au ballon, s’autodétruisant juste après le coup de maillet du commissaire priseur et sa vente à 1,185 million d'euros. Panique dans la salle, brouhahas de courtiers d’art choqués, téléphones en mode caméra, les images de la toile à demi-lacérée par un dispositif caché dans le cadre et actionné sans aucun doute par une des personnes présentes lors de la vente, ont fait le tour du monde, suscitant autant l’indignation chez certains spécialistes de l’art, comme les rires auxquels l’artiste anglais nous a depuis plus de trente ans habitué. C’est le point de départ pris par « Banksy Wanted », documentaire français réalisé par Aurélia Rouvier et Seamus Haley (en sélection officielle du Tribeca Festival de New York cette année), pour essayer d’en savoir un peu plus sur ce qui s’apparente au plus grand mystère de l’art actuel à travers une foule d’interviews : des galeristes, d’anciens agents qui ont travaillé avec lui, des escrocs sans pitié qui ont essayé de se faire de l’argent sur son dos, des journalistes partis à sa recherche comme s’il s’agissait d’une mission divine. Mais aussi une compilation importante d’images d’archives empruntées aux journaux télévisés, vu que Banksy a fait des médias qui lui courent après sans cesse depuis plus de 20 ans, sa plus belle salle d’exposition.

Un gamin issu de la scène street-art de Bristol

On date les premières apparitions des œuvres de Banksy dans les années 90’s à Bristol, ville anglaise berceau du trip-hop, où il y serait né en 1974. Très vite, passionné par la technique du street-art, il en fait son moyen d’expression en graffant avec le collectif DryBreadZ Crew, tout en revendiquant son inspiration auprès de l’artiste français, grand nom du street-art, Xavier Prou, aka Blek le Rat. Plutôt axé sur le pochoir, que le graffiti pur et dur, l’artiste commence à utiliser la ville comme un terrain de jeu, développant une technique qui va devenir au fil des temps un procédé récurrent chez lui, quand des années plus tard il va apposer ses dessins sur les murs des plus grandes capitales du monde. Mais aussi dans des endroits stratégiquement politiques comme la bande de Gaza ou dans des villes minières anglaises où la crise économique fait exploser le taux de chômage. Mais c’est vraiment à partir de 2002, quand il s’installe à Londres, que l’intérêt – ou plutôt l’obsession – autour de la personne de Banksy va débuter. Il faut dire que c’est la capitale, que le nombre d’habitants y est largement supérieur à Bristol, que les galeries, les critiques d’art et les musées y sont légion, que les médias sont excessivement présents, que Banksy y dissémine ses œuvres et que surtout, personne ne sait qui se cache derrière cet étrange provocateur.

Un style naïf, populaire et engagé

La force de l’art de Bansky est de se servir de la popularité du street-art, qui dans les années 2000, après avoir été longtemps combattu et pourchassé à acquis ses lettres de noblesses, de jouer sur une iconographie à la fois simple, naïve, populaire, avec souvent une pincée d’humour anglais sarcastique et grinçant. Ses œuvres utilisent un langage à la fois extrêmement familier, des gimmicks parfois clichés, des symboles évidents (les rats, les ballons…) des messages forts et cinglants, mais surtout elles sont excessivement faciles à comprendre pour les gens, loin, très loin des installations souvent prises de tête de l’art contemporain. Bref elles parlent et s’adressent à tout le monde et en s’accaparant des sujets très engagés politiquement. Comme la libération de la Palestine, le snobisme du marché de l’art auquel Banksy fait régulièrement des doigts d’honneur, la destruction de Venise par le tourisme de masse, le soutien au opprimés du monde entier, l’hommage aux migrants ou récemment au personnel soignant lors de la crise du coronavirus, et bien sûr un combat constant contre le néo-libéralisme qui détruit chaque jour un peu plus notre monde. C’est cette image, de personnage près du peuple et des délaissés de la société, qui fait que Banksy soit autant adulé du grand public qui l’imagine issu de la classe moyenne et comme une personne ordinaire comme eux, même si ce n’est pas vraiment le cas quand on sait à combien s’arrache désormais la moindre œuvre de Bansky en salle des ventes. Mais ce sont aussi ses facéties et son côté agit-prop, qui lui offrent cette sympathie du public, quand il accroche à la Tate Gallery ses propres œuvres déjouant la surveillance sous haute technologie des institutions muséales, quand il créé le Dismaland, sorte de parc d’attractions horrifiques de mourants et de migrants, quand il se déguise en peintre du dimanche à Venise vendant des croûtes représentant les énormes paquebots qui menacent l’équilibre de la lagune, quand il dessine deux policiers se roulant une énorme pelle, quand il imprime et distribue des faux billets de 10 livres à l’effigie de la princesse Diana ou quand en pleine bande de Gaza il peint un énorme chat, un immense LOLcat, soit l’objet le plus partagés par l’internet mondial. Car et c’est sa force, en plus de son anonymat : être un enfant du web qui va très vite utiliser le pouvoir de frappe des réseaux sociaux comme aucun autre artiste, comprenant très vite que l’internet est la plus grande exposition à ciel ouvert qu’aucune galerie ou musée ne pourra jamais lui offrir. Pas étonnant dans ces conditions que Bansky soit l’artiste dont le compte Instagram affiche le plus de followers, soit 9,5 millions d’abonnés pour 0 abonnements !

Une chasse à l’homme impitoyable

Mais l’aspect le plus intéressant du documentaire, pour ceux qui connaîtraient mal les circonvolutions de la mythologie Banksy, est l’acharnement développé par certains journalistes, voire détectives, pour essayer de briser son anonymat. Au cours de ces dernières années, certains et certaines ont ainsi déclaré qu’il s’agissait de Robin Gunnigham, graffeur issu de Bristol qui aurait travaillé longtemps avec Banksy, puis d’autres ont affirmé, en se basant sur les tournées mondiales du groupe Massive Attack et l’apparition des œuvres de Banksy tout autour du globe, qu’il s’agissait de Robert Del Naja (alias 3D) le leader du groupe, avant qu’une autre enquête affirme que c’était le dessinateur Jamie Hewlett qui œuvre dans le groupe virtuel Gorillaz aux côtés de Damon Albarn de Blur (pour lequel Banksy a d’ailleurs réalisé une pochette d’album). Traqué par la police, des fins limiers, des journalistes en mal de reconnaissance, des paparazzis, des geeks et de purs inconnus, l’anonymat de Banksy à l’heure où tout le monde veut être célèbre, même si ce n’est que 15 minutes comme l’annonçait la fameuse prophétie de Warhol, dérange aux entournures. En même temps que sa manière d’échapper aux téléphones portables et aux vidéos de surveillance qui sont partout ne cesse d’intriguer, au point que certains en sont à se demander si il n’y aurait pas toute une nébuleuse Banksy, comme une petite armée disséminée tout autour du monde et prête à opérer quand il le faut. Comme le dit un témoin dans le documentaire : « les gens l’ont adulé, l’ont créé et veulent désormais casser le mythe. » quand un autre ajoute « Est-ce que Banksy aurait eu cet impact si on savait qui il était ? Non ! » Super-héros du street-art, militant engagé, dénonciateur du capitaliste mais en même temps parfait rouage des dérapages du marché de l’art, Banksy est une énigme contradictoire, qui s’affiche autant qu’il se cache, omniprésent comme mystérieux, un pied dans le marché multi-dollars de l’art, un bras dans sa critique facile. Un concept marketing en or à lui tout seul qu’on étudiera dans les écoles de commerce dans vingt ans, en suivant scrupuleusement cette citation signé du maître et qui clôt merveilleusement ce documentaire fascinant : « Si tu as quelque chose à dire et que tu veux être entendu alors tu dois porter un masque. »

« Banksy Wanted » en avant-première sur Mycanal le 17 juin et diffusion le 24 juin à 21 heures sur Canal+.

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