Pourquoi les statues nous confrontent à un passé difficile à regarder en face ?

Depuis quelques jours, alors que des rassemblements suite au meurtre de George Floyd sont aussi organisés en dehors des Etats-Unis, des statues associées à l’esclavagisme et au colonialisme tombent comme des dominos en Europe.

par Kenza Aloui
|
11 Juin 2020, 11:58am

A Bristol (Edouard Colston) dimanche dernier, à Londres (Robert Milligan) et Anvers (Léopold II) mardi. Who’s next ? En France, le déboulonnage des statues est souvent présenté comme une vilaine importation américaine. En réalité, la question mémorielle dans l’espace public se pose partout et dépasse la fixation faite sur les statues. Elle touche aussi la signalétique urbaine, les noms donnés aux écoles, aux rues, aux places. Invitée à s’exprimer sur le plateau de C Politique sur le cas de Colbert, ministre de Louis XIV, Rokhaya Diallo, essayiste et militante antiraciste, déclare : “Lorsqu’on donne des noms d’écoles ou des noms de rue à des personnes, on les célèbre comme des héros et des héroïnes.”

Colbert, qui a donné son nom à des dizaines d’écoles en France, avec une statue à son effigie à l’Assemblée Nationale à Paris, est le fondateur de Compagnie des Indes Occidentales qui a commercialisé des esclaves. Colbert a également rédigé le Code Noir en 1685 qui définit le statut juridique des esclaves dans les colonies françaises (Antilles, Guyane et île Bourbon) et les déclare “bien meubles” (article 44).

L’article 38 du Code Noir s’attarde sur les châtiments corporels réservés aux esclaves qui tentent de fuir :

“L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lys sur une épaule; s'il récidive un autre mois pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé, et il sera marqué d'une fleur de lys sur l'autre épaule; et, la troisième fois, il sera puni de mort.”

Pour Louis-Georges Tin, président du Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN), la figure de Colbert “ne peut pas être emblématique des valeurs républicaines” c’est pourquoi il appelle à retirer Colbert de l’espace public français. Il résume la complexité du débat dans le titre d’une tribune publiée dans le journal Libération : “Vos héros sont parfois nos bourreaux.”

Dans le cas de Colbert, sa contribution-clé à l’entreprise esclavagiste (l’esclavage est reconnu comme crime contre l’humanité en France depuis 2001) est passée sous silence dans l’espace public pour se remémorer la grandeur de Colbert dans sa fonction de ministre d’état du Roi Soleil. En plus d’une statue rue de Rivoli, Paris compte une rue et un passage Colbert. Héros/bourreau, l’ajustement de l’éclairage historique change drastiquement l’aura du personnage, remettant en question les hommages rendus dans l’espace public.

La rue et la station de métro Dugommier dans le 12ème arrondissement, portent le nom d’un général de l’armée française partisan de l’esclavage et lui-même grand propriétaire d’esclaves... Le maréchal Bugeaud qui a sa statue et son avenue dans la capitale, a été Gouverneur général de l’Algérie où il écrase la résistance dans le sang de plusieurs massacres dans le cadre de la “pacification” du territoire. On se souvient de Jules Ferry, qui a un boulevard et un lycée à son nom à Paris, comme le ministre de l’Instruction Publique par qui l’école est devenue gratuite et laïque et obligatoire. Il a également établi les protectorats français de Tunisie et du Vietnam. En 1885, il déclare à l’Assemblée Nationale : “Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures…” Pour les auteurs du Guide du Paris colonial et des banlieues, la liste est encore longue. Ils voient dans cette toponymie urbaine “une leçon au peuple de Paris” à désapprendre consciencieusement.

Une fois ces héros éclaboussés par des faits historiques qui font mal aux yeux, il ne s’agit pas forcément de détruire ou de supprimer les références qui leur sont faites, mais plutôt de les compléter, de les ajuster. Pour Kafra Sira Diallo, fondateur et directeur de l’association Mémoires et Partages dont la première campagne autour de la signalétique urbaine date de 2009, débaptiser et déboulonner n’est pas forcément la solution. Il s’agit d’éduquer la mémoire plutôt que de l’effacer, de prévenir en comblant l’ignorance du grand public sur l’origine des ces crimes et ceux qui les ont pensés et orchestrés à l’aide de panneaux explicatifs, en créant de nouveaux monuments et musées pour abriter et respecter ces mémoires. L’association organise des tours à Bordeaux, une ville qui a construit sa richesse sur le commerce triangulaire, pour donner un sens à ces noms de rues, de statues. Mémoires et Partages interpelle à ce sujet les candidats aux élections municipales dans d’autres villes au passé esclavagiste comme Biarritz, La Rochelle, le Havre ou Marseille.

À Londres, le maire Sadiq Khan a engagé une réflexion dans ce sens en annonçant la création d’une commission qui doit oeuvrer à une meilleure représentation des minorités racisées, des femmes, de la communauté LGBTQ et des personnes en situation de handicap. Il a déclaré mardi : «La diversité de notre capitale est sa plus grande force, pourtant, nos statues, le nom des rues et des espaces publics reflètent une époque révolue».

En Angleterre, aux Etats-Unis, en Belgique, en France et ailleurs, les tensions actuelles autour du déboulonnage des statues éclaire un conflit de mémoires propre à chaque pays, mais dont l’appréhension est indéniablement bousculée par des moyens de communication globalisés qui, de facto, ont le pouvoir d’interconnecter réflexions individuelles, mobilisations collectives et prises de décisions politiques.

Les résistances en bloc à l’ouverture même d’une discussion pour questionner, recontextualiser, rectifier, les bases d’une mémoire partagée dans l’espace public soulignent la difficulté de regarder l’histoire en face, de descendre ses héros de leur piédestal, de faire de la place à d’autres, de déboulonner ces statues pour les déplacer dans des musées qui acceptent la mission indispensable de les accueillir, pour qu’elles soient comprises plutôt qu’admirées.

En décentrant notre regard de ces statues, en désacralisant leurs effigies qui sont, après tout, le reflet d’une époque passée, on peut décider de ce que l’on souhaite honorer, condamner, transmettre, pour construire une mémoire collective plurielle et en mouvement.

Tagged:
Paris
statues
esclavagisme
colonialisme