Courtesy of Nicolas Kuttler 

Retro X : « Je veux juste être réel »

À la tête d’une compilation censée célébrer un mouvement musical et d’un nouvel album solo : Retro X a visiblement décidé de marquer l’été de tous les amateurs de rap exigeant, sombre, perpétuellement en quête de nouvelles propositions mélodiques.

par Maxime Delcourt
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07 Août 2020, 9:00am

Courtesy of Nicolas Kuttler 

On a beaucoup écrit sur l'état de forme du rap français ces dernières années, sur cette profusion d’artistes qui cumulent des vues et des streams par millions et de la modernité des productions, toujours plus défricheuses, toujours plus hybrides, de moins en moins en retard sur le voisin américain. Malheureusement, ce « nouvel âge d’or », comme il est désormais coutume de l’appeler, a également sa zone d’ombre avec tous ces artistes qui émergent et se contentent de dupliquer des recettes savamment apprises chez leurs aînés dans des projets sans risques, uniquement bons à embrasser les tendances actuelles.

C’est peut-être parce que l’on sent qu’un certain nombre de rappeurs et rappeuses refusent de tourner le dos aux conventions que la musique de Retro X se distingue plus nettement encore. On y perçoit un vocabulaire singulier (« digi », par exemple), les mots d’un artiste qui refuse de perdre pied face à l’étrangeté de l’existence, des mélodies insaisissables, car partagées entre l'héritage du « rap de rue » et des productions plus atmosphériques, presque cinématographiques. Pourtant, le Parisien, qui confesse passer six mois de l’année à l’extérieur de la capitale, dit ne pas chercher particulièrement à se distinguer, simplement à apporter une nouvelle vision, bien conscient que le rap continue d’être stigmatisé en France : « Contrairement aux États-Unis ou en Angleterre, le mot rap a ici une mauvaise vibration, affirme-t-il, sans aucune hésitation. C’est pour ça que j’ai créé l’emodrill, qui est pour moi une alternative au rap, un mouvement où la vibration musicale est accompagnée d’une émotion. »

Aujourd’hui, l’emodrill donne son titre à une compilation - pilotée par Retro X mais réalisée aux côtés d'artistes postés à l'avant-garde du rap hexagonal (Jorrdee, Lala &ce, Captain Roshi, Le Juiice) - et en indique bien la teneur. Plutôt sombre, effet. Reste que limiter les 25 morceaux de ce projet à son esthétique lugubre serait injuste, tant, de « Ma vie est un film » à « Sold Out », Emodrill : le nouveau western brouille les pistes, puisant autant dans le cloud rap et la drill de Chicago que dans les musiques de film et la variété française. « Je m’imprègne du monde dans lequel j’évolue. J’ai grandi en écoutant aussi bien MC Solaar et Kyo qu’en regardant les clips de MTV ou en écoutant les tubes qui passaient à la radio. Inconsciemment, mon cerveau a reformulé tous ces souvenirs 100% français. »

Quant à ceux qui s’interrogent sur la dualité inhérente au terme « emodrill », partagé entre mélancolie et nervosité, apaisement et dynamisme, Retro X sait répondre : « Emodrill, ça résume bien ce que l’on est, les obsessions de notre génération. C’est un mix entre deux émotions. C’est pour dire que l’on aime autant les choses trash que les choses raffinées. La société voudrait que l’on choisisse entre l’un ou l’autre, mais quelqu’un peut très bien aimer tirer au fusil et lire des bouquins. Rien n’est incompatible, chacun a le droit à son libre-arbitre, c’est ça l’emodrill. »

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Courtesy of Nicolas Kuttler

Il est beaucoup question de liberté lorsque l'on écoute Retro X, que ce soit dans ses morceaux ou en interview. Une liberté qu'il s'accorde volontiers, mais dont il semble vouloir faire bénéficier son cercle artistique, persuadé d'avoir créé avec Emodrill : Le nouveau western une œuvre bien trop rare au sein du rap français, plus réfractaire qu'auparavant aux projets collaboratifs : « Je pense qu’en France, les rappeurs sont encore trop préoccupés par eux-mêmes. Nous, en revanche, on voit les choses différemment, on se dit que ces albums réalisés à plusieurs sont une nécessité, qu’il faut penser à l’avenir de notre culture et notre mouvement, qu’il faut être le plus connecté possible aux choses de la vie. » On lui demande alors ce à quoi il fait allusion (aux relations amoureuses ? Aux aléas du quotidien ? Aux différents combats sociaux ?), et sa réponse fuse : « Pour moi, l’un des points communs entre tous les humains, c’est le ciel. Il est accessible à tous, tous les jours, et ce partout dans le monde. Il suffit de lever les yeux. Alors, oui, le ciel apparaît de façon différente à chacun, mais on a tous plus ou moins la même réaction en le voyant. S’il devient noir demain, par exemple, tu peux être sûr que ça va complétement changer notre comportement ».

À cet instant, on comprend que Retro X est tellement fasciné par le ciel, « ses nuages et ses couleurs », qu’il ne pouvait faire autrement que de lui dédier le titre de son dernier album solo, composé et enregistré en parallèle à Emodrill : le nouveau western. Une nécessité à l’entendre : « Ça me permettait de me focaliser sur moi de temps à autres, de développer des thèmes plus personnels et donc de trouver un équilibre, aussi bien dans mon travail que dans mon quotidien. » Il marque une pause, reprend son souffle, puis résume son discours en une punchline : « Je veux juste être réel, je ne revendique rien d’autre ».

Pour cela, Retro X dit réfléchir de façon pointilleuse à chaque production, se revendique volontiers jusqu’au-boutiste et confesse se prendre la tête pour que chacun de ses mots soit prononcé dans le bon contexte, « comme un danseur qui répète sans arrêts pour comprendre les petits détails à même de faire la beauté de sa chorégraphie. » Quant à la vulgarité qui émane par instant de ses textes, celle-ci ne doit pas être mal interprétée : « Parfois, j’emploie le mot « pute », mais c’est surtout pour désigner un comportement ou un état d’âme, je ne vise pas spécifiquement la gent féminine avec ce mot. Je ne prétends pas être un descendant d’Enrique Iglesias, mais je respecte bien trop les femmes pour les résumer à un tel statut. » Bavard, passionné et toujours prêt à laisser divaguer son esprit, Retro X en profite pour préciser le fond de sa pensée, tout en s’éloignant un peu du sujet initial : « Je dois bien avouer être fasciné par la voix des femmes et par la façon dont elles portent la vie. Je pense notamment à ces berceuses qu’elles nous transmettent bien souvent depuis le plus jeune âge, qui nous guident et qui continuent de nous accompagner plus tard dans la vie. C’est presque un dialecte extraterrestre. »

La vérité, c’est que Retro X semble tout voir par le prisme de l’art et, comme toute personne créative, prend un malin plaisir à conceptualiser les choses. Ce dont il ne se cache pas : « Mon objectif, comme Steve Jobs ou Andy Warhol, c’est de faire de mes œuvres une porte compréhensible du monde extérieur pour l’être humain ». Des intentions à la réalisation, le fossé est parfois trop grand pour les artistes, qui ne transforment pas toujours cette matière première en mélodies efficaces, se contentant de masquer leur manque de créativité derrière des formules vaguement conceptuelles. À l’écoute de Le ciel et Emodrill : le nouveau western, soit 47 morceaux, il y a bien évidemment des moments plus faibles, des morceaux où l’on sent que Retro X, 26 ans à peine, n’a pas encore réussi à formuler le plus justement possible son ambition. Mais la force de ces deux projets, ce qui les différencie du paysage rap hexagonal, c’est de parvenir malgré tout à façonner une musique d’une fascinante singularité, remplie à ras bords d’obsessions et de convictions personnelles. « Ceux qui m’écoutent et me prennent au sérieux ont accès à ma vision du monde », conclut-il, tout en laissant planer un mystère : « Si les gens trouvent ma musique trop sombre, comment perçoivent-ils celle les autres rappeurs ? »

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Courtesy of Nicolas Kuttler
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