Courtesy of Maxime Bony

Le mannequin Ali Latif évoque son adolescence avec "La mauvaise réputation"

Le jeune mannequin et musicien franco-tunisien lance les hostilités musicales avec "La mauvaise réputation", premier extrait de "520", un nouvel EP à venir en décembre.

par Patrick Thévenin
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15 Octobre 2021, 4:16pm

Courtesy of Maxime Bony

A 24 ans à peine, Ali Latif a déjà vécu mille et une vies. Tunisien d'origine, grandi dans le sud de la France, il s'est imposé il y a quelques années comme un mannequin star dans un monde - la mode - dans lequel le nombre de modèles arabes se compte sur les doigts d'une main. Affiché en XXL à Times Square pour H&M, shooté pour Versace ou en couverture de Vogue, Ali remet les mains dans ses passions préférées - la musique et le rap - avec "La mauvaise réputation", un titre de rap contemporain - teinté de références orientales et d'un hommage à Brassens - lyrique et envoûtant. A l'image du clip, tout en sensualité et tensions intériorisées, entre Tunisie et Sud de la France, qui revient sur l'adolescence d'Ali et annonce un premier EP à sortir en fin d'année.

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​Courtesy of Maxime Bony

Tu viens d'où ?

Ali Latif : Je suis né en Tunisie 1997 à Metline, un petit village de pêcheurs dans le nord. Mon père est parti en France dans les 70 pour construire la maison de Brigitte Bardot, il faisait partie de la première vague d'immigration et on l'a rejoint plus tard avec ma mère et mes deux frères, ma sœur est née plus tard. Je suis arrivé à Roquebrune-sur-Argens, un petit village du sud de la France, à 7 ans.

Tu as commencé à t'intéresser tôt à la musique ?

Dès l'âge de 4 ans, en Tunisie j'économisais pour acheter des cassettes, j'étais déjà un grand fan de musique de musique arabe. J'écoutais Oum Kalthoum, Abdel Halim Hafez, Fairuz. En arrivant en France, j'ai découvert le rap mais aussi Brassens, Brel, Aznavour ou Ferré que mon père écoutait beaucoup. Mais le rap a été ma plus grosse claque !

Un morceau fétiche ?

"Homme de l'ombre" de Lunatic, le premier groupe de Booba, le couplet est indémodable, c'est certainement le meilleur rap français jamais écrit. Vers 10 ans, quand j'ai commencé à mieux parler le français, j'ai commencé à écrire mes propres textes parce que c'était la seule musique qui parlait de ce que je vivais au quotidien. Pas le shit, la drogue ou les violences, mais le ressenti de la pauvreté.

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​Courtesy of Maxime Bony

Quand as-tu commencé à écrire ?

Je me faisais chier au lycée, j'avais l'impression de ne rien apprendre en dehors des cours d'histoire et de français. J'avais 11 ans, pas d'ordinateur à la maison, je téléchargeais des instrumentaux sur internet à la médiathèque. Au début je recopiais les textes des rappeurs connus puis au bout d'un moment j'ai commencé à écrire les miens. J'ai monté un groupe, Les Sales Gosses, on a fait nos premières sessions de studio, sorti nos premiers sons sur Youtube. J'ai énormément appris, j'ai pu faire des open-mic et les premières parties de rappers aujourd'hui connus comme Naps ou El Matador. A 16 ans, j'ai décidé de continuer en solo, j'avais quitté l'école, je faisais la plonge dans le centre de vacances où ma mère travaillait comme femme de ménage et j'ai réalisé que ce n'était pas ma vie que je voulais et j'ai débarqué à Paris.

Tu avais un point de chute ?

Je devais vivre chez un cousin, mais il avait des problèmes de loyer et quatre jours après, les huissiers ont débarqué. J'ai passé un bon mois dehors, j'étais SDF, on m'a volé ma valise, j'ai perdu mes papiers d'identité, je sautais d'auberges de jeunesse en auberges de jeunesse, à ne pas être sûr de ce que j'allais manger, de ce que j'allais faire le lendemain et j'étais à deux doigts d'abandonner et de rentrer chez mes parents. Puis j'ai trouvé un boulot dans une boulangerie et un jour, pendant la Fashion Week de 2016, un agent américain m'a repéré et trois mois après j'étais à Los Angeles pour mon premier shooting alors qu'un an avant je vivais dans la rue.

Comment se sont passés tes premiers pas dans la mode ?

C'était tellement loin de ma culture, je n'étais pas à l'aise du tout, je ne savais pas poser, mais c'était une opportunité à saisir. Quelque mois après j'étais en shooting avec Steven Meisel et Donatella Versace à New York pour ce qui est certainement une des plus grandes campagnes qu'un mannequin tunisien ait pu faire. J'ai enchaîné avec Coach, H&M, Vogue Hommes, le Vogue Espagne et ma vie a littéralement changé en 2018, j'étais top new face et mes efforts ont fini par payer.

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​Courtesy of Maxime Bony

Pourquoi avoir freiné le mannequinat ?

J'ai pris des claques musicales aux États-Unis avec des concerts de jazz, de rap et de gospel. J'ai compris que j'étais prêt à retourner en studio, et je m'y suis mis à 2000%. J'ai formé une équipe, on est parti en Tunisie avec le producteur qui a réalisé mon premier EP on a passé des mois à tout apprendre, jusqu'à pouvoir faire nos propres chansons, nos propres enregistrements et trouver notre univers et notre style.

Tu définirais comment ta musique ?

C'est un patchwork de plein de choses, mon producteur est tunisien comme moi, notre son est basé sur la musique arabe, celle qu'on écoute depuis petit, il y a même des samples qui viennent de Grèce, mais c'est aussi mélangé aux classiques français."La Mauvaise Réputation", c'est un morceau de Georges Brassens dont je reprends le refrain "Au village sans prétention j'ai la mauvaise réputation." Ça parle des 12 ans que j'ai vécu à Roquebrune et tout ce que j'ai ressenti pendant ces années de galère : le rejet, la pauvreté, la différence.

Le clip a une esthétique très particulière loin du cliché du bad boy au pied d'une tour.

Les tapis qu'on a mis un peu partout, c'est un clin d'œil à mes origines, on a tourné dans le village où j'ai grandi. Il ne faut pas me juger sur ma gueule, mes fringues, ou parce que j'ai fait de la mode, je suis différent aujourd'hui, mais pendant 18 ans ans j'ai été le mec à survêt Lacoste qui trainait. Donc demain je peux faire un clip de rap en bas d'une tour HLM parce que c'est moi aussi, mais pour "La mauvaise réputation" j'avais envie de beaux plans, de couleurs sombres qui reflètent le mood du village En dehors de l'été où il y a du soleil et des touristes, le reste de l'année c'est mort, y a personne, on a envie de se mettre une balle dans la tête tellement c'est la merde, le chômage, les petits jobs.

La personne qui t'a le plus inspirée dans la vie ?

Mon père. Parce que déjà il m'a donné la chance de venir en France, si j'étais resté en Tunisie ma vie ne serait pas du tout la même. J'ai vécu au bled, je connais la galère que c'est, j'ai des cousins, des amis du village dont je viens en Tunisie, qui sont partis pour Lampedusa et se sont noyés en route, des gens qui ont perdu la vie pour venir en Europe.

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Le vêtement dont tu ne peux pas te passer ?

Le débardeur, l'été je suis en débardeur tout le temps, dans le clip aussi ! Les Tunisiens mettent toujours un débardeur sous les vêtements, les chemises etc., une chose que j'essaie de ne plus faire car je trouve que c'est hyper moche. Mais l'hiver par exemple, comme en dessous de mes gros pulls ça ne se voit pas je ne m'en prive pas (rires).

Un objet fétiche ?

Le téléphone malheureusement, aujourd'hui dès qu'il n'y a plus de 4G on commence à réfléchir.

Ta couleur préférée ?

Le vert comme l'espoir. C'est aussi la couleur de l'Islam, je suis de confession musulmane même si je ne me considère pas comme quelqu'un de très pieux, mais ça restera en moi toute ma vie.

Si tu n'avais pas fait ce métier tu aurais fait quoi ?

J'aurais aimé être footballeur, je l'ai été, mais là je fume un peu trop pour m'y remettre. Pendant longtemps mes trois passions c'était rap, foot et cinéma. Depuis tout petit je savais que je ferais ça et rien d'autre, même si j'ai bossé et j'ai fait d'autres jobs. Mais je me suis rendu compte en faisant de la maçonnerie, de la vente ou de la plonge que ce n'était pas pour moi. En fait, depuis que j'ai quatre ans je veux déjà briller.

Une ville où tu rêves d'habiter ?

Si je ne vivais pas à Paris qui pour moi est la plus belle ville du monde, celle qui me faisait rêver enfant, je dirais Rome définitivement.

Un film que tu peux voir des dizaines de fois ?

"Rocco et ses frères" de Visconti. Je l'ai vu en arrivant à Paris, car je viens d'un village qu'on appelle Roco, j'ai pris un choc et c'est de là que vient le titre de mon premier morceau. Ils fuient la misère de l'Italie, le sud pour aller au nord pour travailler et moi j'ai quitté la Tunisie avec ma famille pour aller en France. Eux c'était la boxe, nous c'était le foot. C'est rare de s'identifier à un film, de se sentir autant représenté, t'as l'impression que ça a été fait sur mesure pour toi, que c'est vraiment ta vie.

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​Courtesy of Maxime Bony

Ton pire défaut ?

Je suis très têtu, je suis un bélier donc je suis têtu dans le bon sens, c'est à dire que si tu me dis c'est impossible ou que je n'y arriverais jamais, ça me donne encore plus de force. On me ferme la porte, je passe par la fenêtre, on ferme la fenêtre, je passe par la cheminée, on ferme la cheminée et je passe par le trou des chiottes, je trouve toujours une issue.

Ta plus grande qualité ?

La générosité, un peu trop peut-être.

Qu'est-ce qui te fait le plus peur ?

Perdre mes parents, je me dis toujours que si je ne réalise pas mes rêves ce n'est pas grave, mais la mort de mes parents c'est complexe.

La fringue la plus chère chez toi ?

Oh, il y'en a pas mal, mais je pense que c'est une vieille veste Comme des Garçons qui date des années 2000, une veste en jean blanche incroyable.

Une chose dont tu aimerais te débarrasser ?

Je passe à autre chose très vite. Je ne suis pas matériel, je me débarrasse des choses très facilement, j'aime qu'il y ait du renouveau tout le temps, ma vie doit être mouvementée.

Quelqu'un avec qui tu rêves de travailler?

Je pourrais citer une personne différente dans mes trois domaines, préférés, la musique, le cinéma et la mode. J'aimerais bien travailler avec Saint Laurent car je me suis fait refouler de leur boutique quand j'étais jeune à Saint Tropez. Autrement je rêve de tourner avec Bryan Cranston de "Breaking Bad" et avec Camille Cottin que j'adore. Musicalement, si je pouvais travailler avec toute la bande Ed Banger, le label de Pedro Winter, ce serait le rêve.

 
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