Les débuts des légendes du hip-hop new-yorkais en photo 

Jamil GS a photographié JAY-Z, Kelis, ou encore Mary J. Blige à leurs débuts, et aujourd’hui il rend ses images accessibles sur son nouveau site The Dope Hip-Hop Shop.

par Grant Rindner
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14 Juin 2021, 12:05pm

Depuis ses premières heures dans les années 1970, la visibilité dans le hip-hop a été quasiment aussi importante que le fait d’être écouté. Et dès que le genre est devenu mainstream, avec des artistes comme le Wu-Tang Clan ou JAY-Z qui sont de véritables forces dans la pop culture, c’était encore plus important que les fans puissent savoir qui était à l’origine de ces tubes ou de ces modes. Et c’est là qu’interviennent les photographes légendaires du hip-hop comme Jamil GS.

Né à Copenhague, avec comme père la légende du jazz Sahib Shihab et comme mère la Danoise Maiken Gulmann, l’enfance de Jamil a été profondément multiculturelle et il s’est originellement plongé dans le hip-hop comme graffeur et b-boy. Après la mort de son père, il a déménagé à New-York pour commencer à prendre des photos, notamment son premier gros job : photographier la street fashion des femmes Boricua dans le Bronx pour i-D en 1994. Il est devenu connu pour les portraits de musiciens comme D’Angelo, Juvenile ou encore Queen Latifah, et son travail de longue haleine en Jamaïque.

BORIQUA woman photographed in a jewelry store by jamil gs

La photographie de Jamil est toujours élégante et pleine de personnalité, et il a immortalisé non seulement les débuts de beaucoup de musiciens, mais aussi les dimensions stratosphériques qu’ils ont atteint une fois que le rap est devenu un genre global dans la culture populaire. C’est évident avec ce portrait sanguin de Mary J. Blige en 1997, c’est évident quand il photographie une jeune Faith Evans pour i-D, et c’est bien sur évident avec ce portrait grandiose de JAY-Z devant le World Trade Center, cliché disponible sur son nouveau site, The Dope Hip-Hop Shop.

« La plupart des photos que j’ai prise à l’époque étaient faites avec un tout petit budget. Mon but était d’élever tout ça et de faire plus de place pour le hip-hop, mais aussi pour les personnes noires et les personnes de couleur en général. Elles n’étaient pas mises à l’honneur à l’époque, et surtout pas dans les medias mainstream » explique Jamil.

mary j. blige lying down on a couch photographed by jamil gs

Avec The Dope Hip-Hop Shop, Jamil vends certaines de ses images les plus marquantes sous forme de posters ou de T-Shirts à un prix accessible, tout en montrant son travail à travers le temps, les premières photos datant de 1995. Alors que le rap est devenu une musique de plus en plus populaire sur les réseaux sociaux, et que les artistes ont désormais un espace pour partager des photos et des vidéos, le fait même de documenter sa vie est devenu une constante du genre. Mais les fondations de cette esthétique dominante dans le hip-hop ont été en partie posées il y a des décennies avec le travail que Jamil et ses semblables ont fait pour des médias comme The Source, XXL, The FADER ou encore Rolling Stone. Ces jeunes photographes issus de la diversité ont participé à remettre le hip-hop en contexte, d’un genre souvent incompris à une célébration unique de la culture noire, d’abord aux États-Unis et ensuite partout dans le monde.

On a discuté avec Jamil de l’ouverture de sa nouvelle boutique, de la manière dont la relation entre rap et photographie a évolué et enfin du feu photographe légendaire Chi Modu.

JAY Z photographed in front of a yacht in nyc in 1995 by jamil gs

Considérant le nombre d’artistes avec qui vous avez travaillé, comment avez-vous choisi les images qui allaient être disponibles sur The Dope Hip-Hop Shop ?

Je fais des expositions depuis longtemps, et j’ai l’habitude de vendre des tirages directement aux acheteurs, collectionneurs, ce genre de chose, mais c’était le moment pour moi de m’organiser autrement. Puisque les tirages sont considérés comme une oeuvre d’art, leurs prix suivent généralement, donc j’essaie de trouver un moyen pour que ce soit plus accessible pour plus de gens.

Et en ce qui concerne le choix, honnêtement, je suis encore en train d’apprendre à le faire. Je pensais commencer par ordre chronologique. C’était donc JAY-Z en 1995, puisque c’était l’un des premiers shoots que j’ai fait dans l’industrie. C’est la base, le début d’un ère. Il y a eu toute une évolution entre les débuts du hip-hop, et l’ère du hip-hop, et c’était aussi une période importante pour la photographie.

Comment décririez-vous l’évolution des rapports entre hip-hop et photographie depuis vos débuts ?

La photographie n’était pas valorisée à l’époque, c’était juste une nécessité. Personne n’avait conscience de l’importance de documenter les choses à l’époque, ces artistes sur scène. J’étais un énorme nerd de hip-hop, mes écouteurs vissés sur les oreilles en permanence mais je ne sais pas si ces artistes considéraient la photographie et l’art en général de la même manière. Pas avec la même attention qu’aujourd’hui.

Raekwon and Ghostface Killah photograhed in NYC in 1995 by jamil gs

Beaucoup de vos photos capturent quelqu’un dans son environnement. Aller dans le Bronx et shooter Showbiz & A. G. ou même Juveline autour de The Magnolia Projects. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de photographie, mais il y a aussi moins de contexte autour de la musique, principalement car tout sort sur internet. Est-ce un plus grand challenge de photographier des musiciens dans leurs contextes et ainsi rendre les images uniques ?
Oui c’est vrai, mais quelque chose de nouveau va aussi arriver. Quand il est question de hip-hop, il faut toujours se souvenir de son Histoire. Quand j’ai commencé à prendre en photo ces jeunes artistes, le hip-hop était encore un genre jeune, sous le radar. Il n’avait pas encore trouvé sa place. Beaucoup de gens, même dans les maisons de disque, ne croyait pas nécessairement dans sa durabilité. On était pas encore à l’époque des disques de platine, ni de l’industrie multi milliardaire. C’était tout frais. Les artistes n’avaient pas des décennies d’histoire derrière eux pour savoir réfléchir et se dire « O.K. comment je vais me placer au sein de cette histoire ? » Il y avait quelques opportunités bien sur, mais elles n’étaient pas nombreuses. JAY-Z n’avait pas encore pavé la voie. Les rappeurs n’étaient pas encore des businessmen milliardaires. Aujourd’hui, chaque rappeur voie la musique comme une opportunité et pourquoi pas après tout ? Peut-être que le but n’est plus d’être le meilleur rappeur, mais plutôt le meilleur businessman.

d'angelo photographed on an nyc street corner in 1995 by jamil gs

Il y a eu beaucoup d’intérêt et d’appréciation ces dernières années pour le travail que vous ou des photographes comme Chi Modu ont pu faire aux débuts de leurs carrières. Comment expliquez-vous ce timing ?
C’est lié à l’époque à laquelle on a commencé. Il y a eu un timing à New York et à L.A. et plus tard dans le sud. Mais les années 1990 à New York, c’était comme les années 1960 pour la génération de mes parents. C’était fou, libre, avant Giuliani. Je me dis aujourd’hui que c’était assez dingue.

Beaucoup du travail de cette époque capture cette énergie. Si on écoute la musique de cette époque, on peut le sentir dans le son aussi. Pour moi, à chaque fois que je vois ces images, ou que j’écoute ces sons, c’est comme un voyage dans le temps. C’est un moment précis que l’on peut revisiter. Pour quelqu’un comme vous, qui est né à cette époque, ça fait aussi partie de vous. Même si vous étiez gamins, vous étiez quand même là. Vivant. Vous avez absorbé cette vision d’une certaine manière, tu vois ce que je veux dire ? Donc ça va résonner en vous aussi. N’importe qui était là à New York, L.A., ou Miami, ils vont le sentir. Même en Europe, il y a des gens qui le sentent, ils sentent l’écho qui résonnent chez les autres.

USHER posing on the back of a boat in the 90s photographed by jamil gs

Vous aviez des liens avec les États-Unis, et vous avez passé beaucoup de temps là bas, mais est-ce que c’était facile de se faire accepter dans le monde du hip-hop dans les années 1990 en venant de Copenhague ?
C’est comme si quelqu’un allait dans le Queens en venant de Brooklyn, tu vois ? Si quelqu’un passe de downtown à uptown, tu es sur le territoire d’un autre. Je vivais downtown et la plupart des artistes venaient de Brooklyn. C’était neutre comme espace. J’étais jeune, la vingtaine, mais j’étais aussi b-boy. On avait le même âge avec les artistes. Certains d’entre eux, on se croisait en boite et tout. On faisait partie du même monde, on était jeune et on faisait des trucs de jeunes.

Je pense que c’était très clair que j’étais là pour mettre la culture en valeur. C’était ma mission. J’ai vu une beauté chez eux, et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour mettre en valeur cette beauté. Rien ne s’est perdu dans notre communication.

jay-z photographed on a lexus by jamil gs

Je lisais ce que vous avez écrit pour l’exposition American Royalty sur le concept de la photographie « Ghetto Fabulous », que vous vouliez « participer à emmener le hip-hop de la rue jusque dans les villas et les yachts ». Est-ce que vous pensez encore à ça quand vous photographier un artiste aujourd’hui ?
Non pas vraiment. J’essaie de me concentrer sur l’aspect humain. En fonction de qui est l’artiste, quel que soit leur style ou leur environnement, je suis vraiment focus sur la personne. « Ghetto Fabulous » prenait en compte cette notion de dignité aussi, c’est quelque chose que je veux vraiment tirer, accentuer. Je me dis, « C’est une session photo, c’est plus qu’un moment partagé. On peut toujours rendre l’environnement naturel mais la photo va durer une centaine d’années. Comment faut-il se présenter ? »

À ce moment de votre carrière, vous pouvez choisir vos projets, qu’est ce qui vous attire vers tel ou tel artiste ?
Je m’intéresse vraiment à la musique. La musique peut être spirituelle et ça peut être très important donc si quelqu’un porte cet élément, ou si je sens un potentiel dans ce sens, ça m’intéresse. J’adore entendre un nouveau son et me dire que c’est ouf.

Raekwon and Ghostface killah photographed in nyc in 1995 by jamil gs

Je sais que vous étiez très proche avec Chi, vous avez vraiment évolué ensemble, et je voulais vous donner l’occasion de vous exprimer à son sujet si vous le souhaitez suite à sa disparition.
L’un de ses surnoms était « The People’s Champ » et c’était vraiment ça. Je vendais des tirages, et des oeuvres avec le temps mais il a été essentiel dans la mise en place de The Dope Hip-Hop Shop. Il avait quelques années d’avance sur moi, et il était très organisé. Il me motivait beaucoup, je lui dois énormément pour ça.

Il s’est battu pour les photographes et leurs copyrights également. C’est pour ça que c’est notre champion. Il a fait des choses très importantes en plus de sa photographie qui est elle-même iconique. Son héritage va durer pour toujours.

Checkez les tirages rares, posters ou T-Shirts de Jamil GS ici sur The Dope Hip-Hop Shop.

Cet article a été initialement publié par i-D UK.  

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