Courtesy of Michael Schmidt

Personne n’a photographié Berlin comme Michael Schmidt

Le Jeu de Paume propose la plus grande rétrospective jamais consacrée à ce maitre de la photographie allemande qui a fait de Berlin son terrain de prédilection et d’exploration sociale.

par Patrick Thévenin
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15 Juillet 2021, 1:57pm

Courtesy of Michael Schmidt

Des façades de bâtiments industriels à foison, des barres d’immeubles au loin vues à travers une fenêtre, des friches urbaines entourées de grillage laissées à l’abandon, des portraits d’hommes et de femmes surpris dans leur quotidien le plus banal, des parkings vides et immenses, des détails d’échafaudages métalliques, des bureaux dans le plus pur style soixante-dix, des clichés d’une jeunesse qui se cherche une bouteille de bière à la main, des édifices prêts à s’écrouler d’un moment à un autre, des carcasses de voitures abandonnées, de la nourriture produite à la chaine sous cellophane : pendant plus de vingt années le photographe Michael Schmidt n’aura eu de cesse de photographier son Berlin natal, son architecture, ses habitants et ses modes de vie. La partie ouest de la ville essentiellement et principalement les quartiers populaires de Kreuzberg et Wedding, le tout traité dans un noir et blanc fascinant qui se décline en une palette de gris, comme le reflet parfait de cette ville étrange, immense, fantomatique et qui ne ressemble à aucune autre, une ville défigurée par les bombardements et marquée au fer rouge de la défaite du régime nazi.

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Courtesy of Michael Schmidt

Berlin, son terrain de chasse

La ville de Berlin, Michael Schmidt la connait comme sa poche, il y est né le 6 octobre 1945 alors que la guerre vient juste de se terminer, il y a trainé gamin au gré des déménagements de ses parents, puis gendarme mobile de formation l’a arpenté dans tous les sens pour son travail. Dès l’âge de vingt ans, armé d’un petit appareil photo qu’il s’est offert, un Exakta Varex, il commence à se passionner pour la photo, loin d’imaginer en vivre un jour. Il photographie la ville, sans but précis, au gré de ses déambulations pour son travail de gendarme, puis adhère un temps à l’Association des photographes amateurs de Kreuzberg, qui l’aide à publier et exposer ses premiers clichés. Mais Michael Schmidt n’est pas très à l’aise dans ce club, même s’il y apprend les bases de la technique photographique qu’il va développer à l’extrême par la suite, c’est un solitaire qui a déjà une idée précise, très formelle, quasi rigide et documentaire, de la manière dont il veut photographier comme il le déclarera plus tard : « Quand je photographiais la pluie, ça ressemblait à de la pluie, mais quand eux la photographiaient, ça ressemblait à des perles de verre. »

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Courtesy of Michael Schmidt

Une démarche avant tout sociale

En 1973, épuisé par un travail qu’il n’aime pas, il quitte la police, mais a déjà commencé à poser les bases d’une future carrière dans la photo, donnant des cours dans une université, travaillant pour la Zefa, une agence de presse pour qui il aborde la couleur pour la première fois et vers laquelle il reviendra plus tard dans sa carrière, le noir et blanc, et toute la gamme entre ces deux teintes, restant ses couleurs de prédilection. Une officine pour laquelle il dresse un catalogue, peu montré encore aujourd’hui, de clichés répondant à des listes pratiques : fleurs, chats, enfants, courses cyclistes, portraits de jeunes filles, enfants d’immigrés… et qui entrent parfaitement dans le cadre de la démarche sociale qui anime sa passion. Décidant de vraiment faire de la photographie son métier, il candidate pour des magazines comme Stern ou Spiegel, qui vont passer soigneusement à côté de son talent, et finit par se tourner vers la municipalité de Kreuzberg, son quartier de prédilection, qui lui commande un livre sur le quartier. D’autres arrondissements suivent, le Sénat également, et cette première commande instaure une règle propre à Michael Schmidt : toujours accompagner une exposition de ses photos d’un ouvrage, comme pour prolonger plus loin la thématique mais surtout laisser une trace aux générations futures.

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Courtesy of Michael Schmidt

La suite du parcours de Schmidt est un travail constant et méthodique, qui creuse toujours le même sillon documentariste et social, s’intéressant à la jeunesse punk et paumée qui commence à apparaître aux détours d’une rue, aux familles d’immigrés débarqués à Berlin dans l’espoir d’une vie meilleure, à la nature et notamment les forêts qui entourent Berlin, à la communication visuelle utilisées par les entreprises et les partis politiques allemands, aux berlinois et aux berlinoises dont il montre l’effet de la normativité sociale imposé aux corps par les vêtements, à la nourriture industrielle… Avec toujours cette idée fixe en tête : montrer comment l’environnement et l’humain sont intrinsèquement liés comme il l’écrira en 1976 dans le catalogue de l’exposition Berlin-Wedding : « L’humain est au centre de l’environnement. Il est façonné par lui et il le façonne. (…) Je veux montrer la façon dont il vit, là où il travaille, ce qu’il fait de son temps libre. » Une ligne directrice fixe qui ne l’empêchera nullement de faire évoluer sa technique photographique, jouant sur la profondeur de champs, le grand format, recadrant de vieilles photos pour leur donner une autre signification ou en isolant certains détails…

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Courtesy of Michael Schmidt

Un labyrinthe d’émotions

Aujourd’hui, alors que Michael Schmidt nous a quitté en 2014, qu’il est considéré comme un des plus grands photographes allemands du XXème siècle et est devenu une référence pour toute une génération de jeunes artistes, le Musée de Paume, pour sa réouverture, a l’excellente idée de proposer la plus grande exposition jamais offerte en France à ce photographe de génie, avec une rétrospective chronologique qui se déploie à merveille sur les deux étages gigantesque de ce musée en plein cœur des Tuileries. Une exposition fascinante dans laquelle il faut se laisser porter et emporter par cette multitude de photos qui naviguent entre documentation et abstraction, et qui malgré une linéarité de façade, se dévoilent bien plus complexes. Dévoilant un Berlin méconnu, celui d’une époque où la ville est la grande oubliée de l’Europe et n’a pas encore acquis la renommée branchée dont elle bénéficie aujourd’hui et où le Mur instille une ambiance sombre, spectrale et cotonneuse. La décision de ne plus photographier Berlin à la chute du Mur le 9 novembre 1989 est de ce point de vue significative et éclaire particulièrement le travail de Michael Schmidt. Reste aujourd’hui un travail considérable sur cette ville qui, toujours aujourd’hui, ne ressemble à aucune autre et est un point de chute pour la jeunesse rebelle du monde entier, une série de photos qui prouve à quelle point Berlin a changé, s’est transformée et gentrifiée tout en gardant quelques poches de résistance de ci de là comme une friche abandonnée, une fissure dans un mur, une façade d’immeuble ayant résisté au temps, une herbe folle poussée entre deux pavés. En somme une cicatrice de son passé en forme de zeste d’humanité, comme celles, émouvantes, qu’on peut voir sur le corps des femmes photographiées par Michael Schmidt pour la série « Frauen ».

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​Courtesy of Michael Schmidt

Michael Schmidt : « Une autre photographie allemande » jusqu’au 29 août au Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, 75001 Paris.

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