Courtesy of Clarisse Hahn

Clarisse Hahn redonne leur dignité aux Princes de Barbès

Hahn s’infiltre dans les communautés masculines pour mieux décoder les rituels qui assurent leur cohésion et leur fonctionnement. Elle expose à Arles un travail fascinant sur les garçons qui traînent autour du métro Barbès.

par Patrick Thévenin
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12 Août 2021, 10:48am

Courtesy of Clarisse Hahn

Un brun barbu, la petite trentaine, torse nu et allongé qui joue tendrement avec ses deux petites filles, une bande de jeunes magrébins qui s’empiffrent de junk food sur une table improvisée sous le métro aérien de Barbès, un garçon qui se fait faire les poches (du moins on l’imagine) par deux autres mecs entre deux voitures pendant que d’autres à côté s’échangent de main en main des billets, un jeune gars aux yeux cernés qui exhibe les nombreuses cicatrices qui strient son ventre, un garçon nu qui dissimule une érection sous un t-shirt négligemment jeté sur ses cuisses, une bande de mecs affalés sur des scooters qui crânent et font les fiers sur un bord de trottoir… Ce sont quelques-unes des photos de l’artiste multidisciplinaire française Clarisse Hahn, prises en plein quartier de Barbès, qui expose « Princes de la rue » aux rencontres d’Arles de la photographie, le rendez-vous incontournable de tous les amoureux et amoureuses de l’image.

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Courtesy of Clarisse Hahn​

Infiltrée au cœur des communautés masculines

Depuis de nombreuses années Clarisse Hahn, qui écrivait sur l’art avant de passer par les Beaux-Arts, a fait de l’observation et de l’infiltration, déclinées en photographies, films et installations vidéo, le centre névralgique de sa pratique artistique s’intéressant aussi bien au quotidien d’un service de gériatrie (1999), à l’actrice porno Ovidie (2000), à une communauté de protestants (2005), à des jeunes femmes emprisonnées (2012) ou à des rituels évangéliques au Mexique (2015). Tout autant de sujets aux antipodes les uns des autres mais qui témoignent tous d’un sens de l’observation sans pareil, d’un travail de longue haleine (elle peut ainsi passer plusieurs années sur un même sujet), d’une curiosité sans faille pour les détails qui agissent comme autant de révélateurs, d’une passion exacerbée pour les comportements humains des minorités et d’une approche quasi sociologique de sa discipline. Clarisse Hahn tissant patiemment et au fil des années un travail fascinant, un work in progress en somme, qui s’infiltre au cœur des communautés humaines histoire de mieux creuser les codes comportementaux et les règles sociales qui régissent et imprègnent leur manière de fonctionner.

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Courtesy of Clarisse Hahn​

C’est dans cette perspective que Clarisse Hahn a commencé en plus de ses nombreux autres travaux la série des Boyzones en 1998, un travail au long cours que l’artiste interrogée résumait ainsi dans l’hebdomadaire Marianne : « C’est un travail que je mène depuis longtemps centré sur des groupes d’hommes un peu partout dans le monde : France, Turquie, Mexique… À travers des photos ou des vidéos, j’examine ce que le corps révèle de soi, les différentes attitudes corporelles et langagières qui s’installent et évoluent en fonction du groupe dans lequel on se trouve. Les communautés m’intéressent particulièrement : nous avons tous tendance à nous modeler selon les personnes qui nous entourent. C’est un mécanisme de protection, de défense sociale. J’ai cherché à mesurer l’écart entre l’attitude qu’il faut avoir dans la rue et celle qui peut se déployer dans l’intimité, interroger la tension qui habite ces jeunes en permanence. »

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Courtesy of Clarisse Hahn​

Le panache des Princes de Barbès

Dans le cadre des Rencontres photographiques de Arles, qui cette année s’emparent de sujets on ne peut plus d’actualité (la masculinité, le genre, l’isolement, la résilience, le corps noir, etc.) et en parallèle de l’immense exposition « Masculinités » qui interroge la construction de la masculinité et de la virilité à travers le regard d’une centaine de photographes plus ou moins jeunes et connus, Clarisse Hahn présente un nouvel épisode de sa série des Boyzones avec l’exposition « Princes de la Rue » qui se concentre sur ces jeunes garçons qui occupent les alentours du métro Barbès. Ce quartier parisien en constante mutation, où se mélangent les couches sociales, où se bousculent les bobos qui gentrifient peu à peu le quartier et les exclus de la société, où se croisent vendeurs de cigarettes contrefaites, dealers à la petite semaine, boucheries hallal, biffins à même le sol, vendeurs de kebabs et de pizzas, mecs qui stagnent toute la journée. Et où le mercredi et le samedi l’immense marché populaire situé sous le métro aérien draine de tous les alentours le véritable Paris populaire entre ses nombreux étals et ses vendeurs à la criée. Habitante de la Goutte d’Or depuis de nombreuses années, Clarisse Hahn aura passé plus de trois années à observer, suivre et gagner la confiance de ses garçons fiers et farouches et pour qui la rue est un terrain de vie, histoire de les photographier en évitant les clichés faciles ou volés à la sauvette. Pour réussir au final à sympathiser avec eux et se faire accepter - alors qu’elle est la seule femme du groupe - et les photographier dans des moments d’intimité, des espaces de grâce, des temps suspendus, où ils ont déposé la sorte d’armure qui leur permet de s’imposer dans la jungle urbaine et accepté d’exposer au regard de l’autre leur tendresse dissimulée, leur empathie débordante, leurs blessures à vif et leur faiblesse masquée. 

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Courtesy of Clarisse Hahn​

Ce mélange entre sphère intime et espace public est évidemment ce qui fait toute la force, le trouble et la beauté des photos de Clarisse Hahn et particulièrement de cette série « Princes de la Rue » : arriver à s’imposer et se faire accepter en tant que femme dans un univers résolument masculin, et délivrer un regard sans jugement, mais bienveillant et pudique et, fait rare, toujours à la bonne distance de son sujet. Un œil qui donne à voir le panache, la superbe et la virilité triomphante de ces Princes du bitume tout en interrogeant la dureté de leurs conditions de vie, documentant les codes et rituels dont dépend leur survie, mais surtout en leur offrant un regard qui mélange tout à la fois tendresse, bienveillance et désir. 

Clarisse Hahn : « Princes de la Rue » jusqu’au 26 septembre 2021 à Arles.

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