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      société Emmanuelle Ducournau 1 février 2016

      les vacances au bled font partie du patrimoine national français

      Alors que le débat sur la déchéance de nationalité présente une fois de plus la double culture comme un problème, nous avons rencontré Jennifer Bidet, sociologue et enseignante à l'ENS, qui a consacré sa thèse à cette pratique, démontant tranquillement l'idée d'une identité nationale unique pour lui opposer un panorama fluide et métissé.

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      « J'ai passé un bon mois dans c'qu'on appelle le tiers-monde. Et si j'avais assez d'oseille j'ramènerais tout l'monde ». Avec Tonton du bled (1999) et ses « Lé Lé La », le 113 a inscrit la translation estivale des enfants d'immigrés vers le pays d'origine de leurs parents dans l'imaginaire collectif. Les vacances au bled font partie intégrante de la culture française, inspirent le cinéma (Il était une fois dans l'Oued, Né quelque part) et - enfin - les chercheurs. Jennifer Bidet, sociologue et enseignante à l'ENS Paris a ainsi choisi de concentrer sa thèse sur les Vacances au bled de descendants d'immigrés algériens. Alors que le débat sur la déchéance de nationalité présente une fois de plus la double culture comme un problème, renvoyant certains Français à l'idée qu'ils seraient moins légitimes que les autres, la chercheuse invite à quitter les présupposés d'une identité abstraite pour observer des pratiques concrètes. Dans les faits, c'est comment le bled ?

      Qu'est-ce qui vous a amenée à travailler sur les vacances au bled ?
      J'habitais dans le quartier « arabe » de Lyon, où sont concentrées les agences de voyages spécialisées sur les pays du Maghreb. Et tous les ans au printemps, dès l'ouverture des billets de bateau notamment, il y avait un monde fou. Je me suis dit que c'était le sujet à traiter. Il correspondait à mon souci d'aller contre le fait d'étudier toujours les descendants d'immigrés du point de vue de leur insertion en France, et du point de vue de leurs problèmes - de logement, d'emploi, à l'école. Ma thèse s'appelle Vacances au bled de descendants d'immigrés algériens. Trajectoires, pratiques, appartenances, et s'inscrit en réaction aux discours incessants sur la loyauté des descendants d'immigrés, toujours interrogés sur leur identité, leurs sentiments d'appartenance. « Se sentent-ils français ? », « Mais ils encouragent l'équipe d'Algérie ! », « Se sentent-ils plus musulmans que français ? », comme si cela devait s'opposer. Contre ces discours qui tentent de deviner ce que les gens ressentent, j'avais envie d'observer des pratiques. Concrètement, quand on va dans le pays où sont nés ses parents, où on a de la famille, où on parle une autre langue, où les modes de vie sont différents, qu'est-ce que ça nous fait ? Matériellement : avec qui on passe du temps ? Comment on s'habille ? Où est-on logé ? Quels sont les loisirs ? Une approche terre-à-terre pour s'éloigner de questions abstraites sur les « origines » auxquelles sont toujours renvoyés ces enfants d'immigrés.

      Ces séjours en Algérie de descendants d'immigrés ont-ils diminué en trente ans ?
      On croit que les vacances au bled étaient bien plus fréquentes dans les années 80, mais elles ne sont pas du tout en déclin. On peut même parler d'un regain d'intérêt au regard des entrées aux frontières et des pratiques sur place. L'enthousiasme est manifeste. Aller en Algérie, ce n'est pas qu'une injonction parentale à laquelle on échapperait une fois adulte. J'ai rencontré des groupes de jeunes qui, comme pour n'importe quelles vacances de n'importe quel groupe de jeunes, étaient super contents de s'y retrouver tous les étés.

      Justement, les vacances au bled sont-elles des vacances comme les autres ?
      Ça dépend pour qui. Les personnes que j'ai rencontrées sont toutes des descendants d'immigrés, c'est-à-dire nés en France pour la plupart, de deux parents Algériens qui ont immigré pendant les Trente Glorieuses. J'ai interrogé des gens dits de « 2e génération » entre 18 et 50 ans. Mais ils n'ont pas tous la même expérience de ces vacances. Pour certains, les vacances en Algérie sont des vacances classiques, au sens ludique. Comme ces jeunes de 15-25 ans rencontrés à Sétif : ils aiment se retrouver entre potes, aller à la plage, se voir dans des cafés, aller en boîte. Ou encore ces trentenaires qui ont fait des études supérieures, sont habitués au tourisme culturel en Europe, et qui font en sorte de passer en Algérie des vacances comme les autres en allant visiter le site archéologique de Djemila ou les musées d'Alger ; ce qu'ils ne faisaient pas avec leurs parents. Il y a une autre catégorie qui présente ces séjours comme vraiment « à part ». Eux s'offrent, ailleurs, des vacances « comme tout le monde » entre loisirs et repos, mais tous les deux-trois ans, ils vont en Algérie pour garder le lien avec les ascendants, faire plaisir aux parents, voir les tantes éloignées. Et s'ils ont des enfants, leur montrer l'Algérie, en activant une double mémoire : celle des origines de leurs grands-parents et celle de leurs propres vacances d'enfance.

      Ma thèse s'appelle Vacances au bled de descendants d'immigrés algériens. Trajectoires, pratiques, appartenances, et s'inscrit en réaction aux discours incessants sur la loyauté des descendants d'immigrés, toujours interrogés sur leur identité, leurs sentiments d'appartenance. « Se sentent-ils français ? », « Mais ils encouragent l'équipe d'Algérie ! », « Se sentent-ils plus musulmans que français ? », comme si cela devait s'opposer.

      La recherche d'authenticité est importante pour une partie de vos enquêtés, comment cela se manifeste-t-il ?
      Je pense à Férouze, 30 ans, assistante sociale, qui adore faire revivre ses souvenirs d'enfance à sa nièce : trainer en pyjama arabe à la maison, manger la galette traditionnelle. Elle est à fond dans le revival. Dormir dans une maison au confort moderne, les nouveaux centres commerciaux, ça ne l'intéresse pas. Elle cherche une authenticité, un peu fantasmée aussi. J'ai passé du temps dans sa famille : ses tantes qui vivent en Algérie mangeaient toutes le couscous avec une cuillère, la seule qui mangeait avec ses mains, c'était Férouze.

      Ces séjours peuvent être chargés d'une plus grande signification, vous parlez de quête identitaire pour certains…
      Certains formulent un discours très articulé autour des origines : « Ces vacances me permettent de me poser des questions sur mon identité, ma famille, c'est une quête identitaire, la recherche de mes racines ». Il s'agit souvent de gens qui ont fait des études supérieures, qui ne vont pas beaucoup en Algérie, qui ont pris des distances avec leurs « origines », au sens à la fois social et national. Ils essayent de reconstruire de manière consciente un lien avec ce pays, lien plus distendu que pour d'autres. A l'inverse, ceux qui sont allés régulièrement en Algérie, qui ont des liens forts avec la famille sur place, avec des copains, n'ont pas besoin de se demander « est-ce que je suis algérien, qui suis-je, où suis-je ? » Alors que Férouze, qui n'y a pas été pendant 15 ans à cause de la guerre civile des années 90, investit ses séjours d'une forte dimension réflexive. « Que veulent dire mes origines ? Qu'est-ce qui me rattache à ce pays ? » Elle interroge clairement le lien national : « Concrètement, l'Algérie c'est d'abord mes grand-mères, mais sans elles, qu'est-ce qu'il reste ? » Elle l'ignore. Dans un registre plus ambivalent, il y a l'exemple de ces cinq frères et soeurs très diplômés, qui disent tous avoir eu « besoin » d'y retourner parce que « nos parents se sont battus pour l'indépendance de ce pays ». Mais ça été un one shot parce que les filles ont été « saoulées » d'être assignées aux espaces domestiques en Algérie, et le frère a trouvé la corruption « insupportable ».

      L'une de vos enquêtées évoque le débat sur l'identité nationale en 2009 pour expliquer son « besoin d'Algérie ». Est-il fréquent que des questions politiques influent sur l'envie de bled ?
      Leila a 28 ans et est en fin de thèse quand je la rencontre. Gamine, elle a un rapport très distant à l'Algérie. Dans son HLM de Savoie, elle est entourée de familles « plutôt marocaines » dit-elle, mais elle se sent différente. A l'école, elle joue au foot avec les « français-français », sur sa photo de classe en filière littéraire, c'est « la seule rebeu ». Lors de ses rares vacances au bled, enfant, elle s'ennuie ferme. C'est à Lyon, où elle part faire ses études, qu'elle rencontre Loubna, descendante d'immigrés algériens aussi, qui devient sa meilleure amie et qui, elle, va tous les ans en Algérie. Le bled commence à travailler Leïla. Prise dans la poussée patriotique déclenchée par les matchs de foot opposant l'Algérie à l'Egypte en 2009, elle consacre son premier vrai salaire à l'achat d'un billet pour l'Algérie. Au même moment, elle se dit en effet irritée par les discours médiatiques sur l' « identité nationale » relancés justement à l'occasion des manifestations de liesse des « Algériens de France » suite à la qualification de l'Algérie pour la Coupe du Monde 2010. « Il y avait des discours qui disaient 'c'est inadmissible de voir des drapeaux algériens'. Je me disais 'je vais rentrer, ça me fera du bien de voir mon pays'… enfin, mon autre pays, c'est mes deux pays ! » Le contexte politique fait donc partie du paysage, il entre en résonance avec des facteurs personnels qui renvoient sans cesse certains au fait qu'ils ne sont pas Français comme les autres. Brahim l'a vécu dans sa chair. Il a 12 ans quand la Guerre du Golfe éclate et ne se considère alors pas spécialement comme « arabe » ou « algérien ». A ce moment-là, dit-il, « j'en avais rien à faire, moi ce que j'aimais c'était les films américains. Explose la guerre en Irak et là on me dit, choisis ton camp. Je ne comprends pas, parce que moi je suis Français, je regarde des films américains. Et d'un coup, on me dit, mais non t'es arabe, donc il faut être pour Saddam ». Il se sent acculé. On voit comment certains ont été marqués personnellement par des moments clés de l'actualité nationale et internationale.

      J'en avais rien à faire, moi ce que j'aimais c'était les films américains. Explose la guerre en Irak et là on me dit, choisis ton camp. Je ne comprends pas, parce que moi je suis Français, je regarde des films américains. Et d'un coup, on me dit, mais non t'es arabe, donc il faut être pour Saddam.

      Comme c'est le cas en ce moment avec le débat sur la déchéance de nationalité, qui distingue les Français qui peuvent perdre leur nationalité des Français qui ne peuvent pas la perdre...
      Il faudrait faire des enquêtes sur l'impact de ces débats. Même si la déchéance de nationalité n'est prévue que pour les gens inculpés pour terrorisme, cet univers des possibles fait que certains Français se sentent une fois de plus renvoyés à l'idée que leur allégeance n'est pas pleine et entière, qu'il y a un doute. J'ai l'impression que nos dirigeants ne connaissent pas toujours la réalité de la double nationalité. Sur les franco-algériens notamment. Par les accords d'Evian, en 1962, qui mettent fin à la guerre d'Algérie, l'État français et l'État algérien décident que les enfants d'Algériens nés sur le territoire français à partir du 1er janvier 1963 seront français de naissance. Mais parallèlement, un nouvel État algérien s'est créé, et il a défini un droit de la nationalité basé sur le droit du sang. Dès lors, un individu qui naît en France de parents algériens est non seulement français mais aussi algérien. De droit, parfois sans même qu'il le sache. Donc ce débat sur la binationalité est un peu absurde puisque l'idée en filigrane, c'est : s'ils ont choisi d'être aussi algériens, ils ne sont pas vraiment loyaux à la France. Alors qu'ils n'ont pas vraiment « choisi » d'être algérien, ils ont hérité cette nationalité de leurs parents - et indirectement de l'histoire de la colonisation aussi, mais ce serait trop long à développer. En tout cas, potentiellement, tous les enfants d'Algériens en France ont la nationalité algérienne.

      Une partie de l'élite algérienne tient des propos très violents à l'égard des jeunes vacanciers français, comment l'expliquez-vous ?
      Je me suis fait des amis à Alger, qui travaillent pour une multinationale, et un ami d'ami me dit un jour : « Il paraît que tu travailles sur le tourisme ici, c'est intéressant, ça ». Je dis oui, sur les vacances des descendants d'immigrés. « Ah. C'est beaucoup moins intéressant en fait. » Il enchaîne sur des propos très durs : « De toute façon les immigrés, c'est ni des Français ni des Algériens, on ne sait même pas ce que c'est. Toi t'es une vraie Française, tu parles bien, tu présentes bien, tu te la pètes pas. Eux, ils savent pas parler français, ils se tiennent mal, etc. » Derrière la dénonciation d'une altérité culturelle indéfinissable - « ni des Français ni des Algériens » - en fait, c'était juste du mépris de classe. Ce qu'il aimait en moi c'était que j'étais de classe moyenne supérieure, intello et habillée en lin. J'ai trouvé ce même dédain dans un complexe touristique privé de la région de Bejaïa, à Capritour. On y retrouve deux populations qui normalement ne devraient pas se côtoyer. D'un côté, des jeunes franco-algériens qui habitent en France des quartiers populaires, ont fait des études plutôt courtes, qui aiment passer les vacances « en équipe », et qui, parce que l'Algérie c'est moins cher, se payent quelques jours de fête dans une résidence luxueuse. De l'autre, il y a cette fraction de l'élite algérienne qui a les moyens de s'offrir, en famille, ce complexe onéreux pendant trois semaines. Quand ces jeunes qui parlent fort, fument et font la fête croisent les familles aisées, le mépris de classe est aussi puissant que visible. Ces classes populaires françaises, par le différentiel de niveau de vie entre la France et l'Algérie, se retrouvent « surclassées ». Dans l'avion, quand on est surclassé, on a accès aux 1eres classes mais on n'a pas forcément les codes pour boire du champagne avec le petit doigt en l'air. C'est pareil. Ils n'ont pas les codes et, aux yeux des classes favorisées, ils dénotent.

      Vous vous êtes concentrée sur une bande de jeunes à Sétif, à quoi ressemblent leurs vacances ?
      Je les ai rencontrés un soir lors d'un concert sur la place principale de Sétif. Des garçons et filles de 15-25 ans, ma présence les amuse. « Si tu veux nous revoir, on se retrouve tous les soirs à 17h, rue de Constantine, après on va au parc, on te montrera le café ». Le lendemain, ils me font la visite de Sétif, m'indiquent le nouveau magasin Adidas, puis me montrent le lieu du massacre du 8 mai 1945, me racontent ce qu'ils en savent. Les membres de la bande passent généralement la journée dans leur famille respective et se retrouvent tous les jours après la sieste. A Sétif, il n'y a pas la mer, pas grand-chose à faire, alors ils se baladent, achètent des dominos, des chichas et se posent dans le parc d'attraction. Dans ce parc, il y a un café qui ne paye pas de mine, c'est leur lieu étendard, une « légende » me disent-ils. Le spot où, sans se donner rendez-vous, se retrouvent un mec de la banlieue de Lyon, un de région parisienne, une fille de Lille. Ils finissent l'après-midi là, parfois avec un coca pour 10, car les plus jeunes ne sont pas encore autonomes financièrement. Au fil des heures le groupe évolue, des plus âgés, 25-30 ans, s'y greffent, après avoir passé la journée en famille, à gérer des travaux pour leurs parents, rétablir une ligne téléphonique, etc.

      Ce débat sur la binationalité est un peu absurde puisque l'idée en filigrane, c'est : s'ils ont choisi d'être aussi algériens, ils ne sont pas vraiment loyaux à la France. Alors qu'ils n'ont pas vraiment « choisi » d'être algériens, ils ont hérité cette nationalité de leurs parents - et indirectement de l'histoire de la colonisation aussi.

      Ces cafés fétiches des jeunes Français en vacances à Sétif sont-ils plus permissifs que la moyenne ?
      Oui, ils n'ont pas pignon sur rue, ont même une réputation sulfureuse. On suspecte qu'il y ait de la prostitution. On y croise des couples non mariés qui se cachent d'ordinaire, ce sont des lieux où on peut se jouer des règles. Il n'y a pas d'alcool sur la carte bien sûr, mais éventuellement pour les initiés, il y a une flasque de whisky dans une pièce cachée une fois le rideau fermé. Mais tous ne boivent pas, et ça ne fait pas partie de la sociabilité visible. L'alcool, on peut en boire plus facilement dans les clubs privés, les grands hôtels, plutôt de la côte.

      Apparaît d'ailleurs toute une mythologie des virées à la plage entre potes…
      L'enjeu est d'avoir les moyens de se payer la virée. Je me souviens de Selim, 19 ans, fils d'ouvriers, qui vit dans une cité de la banlieue lyonnaise, tout fier de raconter ses quatre jours à Oran avec un pote. Il a flambé au Sheraton, épuisé son budget du mois (1000 euros), enchaîné les plages à 8 euros, pris en photo les notes de resto : salade du chef, escalope, pâte au saumon… En entendant ça, les petits de 14 ans étaient comme des fous. Ce genre de virée devient généralement possible quand on a commencé à travailler, autour de 20 ans pour ceux qui ont fait des études courtes.

      À propos de ces virées luxueuses, vous parlez de « compensation ». Dans quelle mesure font-elles office de soupape ?
      Après m'avoir vanté le faible coût de la vie en Algérie, Selim me confie : « Ici, c'est la vie de rêve. Moi, pour vous dire, j'vais en claquettes aux soirées ! Ça change de la France, hein ? ». Moi, la discrimination au faciès en boîte de nuit je ne la connais qu'en théorie. Lui, il la vit. De fait, rentrer en boîte en claquettes prend une dimension symbolique très forte. Donc l'enjeu n'est pas seulement de profiter du différentiel de niveau de vie pour claquer de l'argent, se payer des trucs qu'on n'a pas en France, prendre des taxis, manger souvent au restaurant, faire du jet ski. Encore plus que l'inversion des hiérarchies économiques, c'est celle des hiérarchies sociales qui fait de l'Algérie une destination appréciée par Selim. Ainsi, d'autres comme lui disent se sentir moins illégitimes dans les espaces valorisés algériens (plages privées, complexes, boîtes de nuit, mais aussi centre-ville) que dans les espaces valorisés français. Ce type de vacances peut être interprété comme une forme de compensation à la marginalisation économique et sociale subie en France par une partie des descendants d'immigrés algériens.

      Être une fille en vacances en Algérie, est-ce que ça change quelque chose ?
      Il ne faut pas opposer les vacances des garçons et celles des filles : hommes et femmes partagent des pratiques communes, que ces vacances soient plutôt passées entre amis, en famille, ou destinées à rechercher ses « racines ». Mais il est vrai que souvent les filles disent : « à l'adolescence, on a découvert qu'on était des filles. Gamines, on faisait ce qu'on voulait ». Pour les garçons, au contraire, c'est le moment où ils s'autonomisent, vont voir des potes dans la ville voisine. Les filles n'ont pas exactement la même mobilité. Du reste, les travaux de sociologie qui s'intéressent à l'encadrement des sorties des enfants par leurs parents montrent que, quel que soit le milieu social en France, l'origine culturelle ou la religion, il y a de fortes différence entre filles et garçons. Les filles, on craint toujours pour leur sécurité. A Sétif, les jeunes filles de la bande doivent négocier un peu autrement leurs sorties. Dans un espace public très masculin où, quand on est une femme, on peut difficilement se poser en terrasse ou s'asseoir sur un banc, elles développent des stratégies : elles se déplacent en groupes mixtes, ou avec un copain du quartier, qui est un peu le garant. Quand je les retrouvais le soir dans la rue centrale de Sétif, elles s'étonnaient : « Mais t'es venue toute seule ? »

      Il y a toujours les « en France on se sent algérien, et en Algérie on se sent français » ou « On nous dit qu'on n'est ni d'ici, ni de là-bas, notre maison c'est la Méditerranée »

      Vous montrez que ces vacances sont très valorisées dans la sociabilité quotidienne en France. Le fait d'être Sétifien, notamment, est un fort vecteur d'identification.
      Oui, sur Facebook, on met le numéro de son département (19 pour Sétif). Beaucoup adjoignent à leur prénom « le staifi » ou « la staifia » (sétifien/sétifienne en arabe). Depuis que j'ai un profil « Jenie La Staifia », j'ai d'innombrables demandes d'amis, illustrant la grande propension à créer des liens « entre staifi ». En ligne, on évoque les meilleurs souvenirs de l'été passé, on anticipe les vacances d'après. La construction d'une mémoire collective est à l'oeuvre. Une mémoire circonscrite aussi car dès qu'ils se marient, ils sortent de cette sociabilité de copains. L'autre dimension de la mémoire collective concerne les vacances d'enfance des trentenaires dans les années 80, le folklore Tonton du bled en somme. Sur les forums type « Racontez-nous les meilleures anecdotes des vacances au bled », il y a des passages obligés : la voiture qui tombe en panne, les cousins qui piquent nos fringues, le Selecto, la distribution des cadeaux. Une mémoire à long terme, nostalgique de l'enfance.

      Est-ce que les descendants d'immigrés se sentent algériens en Algérie ?
      Il y a toujours les « en France on se sent algérien, et en Algérie on se sent français » ou « On nous dit qu'on n'est ni d'ici, ni de là-bas, notre maison c'est la Méditerranée ». J'ai tellement entendu ça que j'ai voulu dépasser les discours, voir les pratiques réelles. Elles sont bien plus nuancées. Brahim, par exemple, me dit « quand je vais en Algérie, j'ai le logiciel algérien, je ne veux pas me faire remarquer, je roule avec ma plaque 19, quand je parle arabe, personne ne calcule mon accent. » En fait, il négocie en fonction de la situation : est-ce que je me présente comme Algérien ou comme Français ? Un jour, il se fait verbaliser en Algérie parce qu'il est mal garé. « Au début je fais mon Français, je parle français, je dis que je ne connais pas les panneaux, que normalement vous devriez indiquer ça comme ça, bref je fais mon Français. Ca marchait pas du tout, alors je suis passé en arabe, j'ai dit rouya tout ça… ». En fonction des situations, on s'adapte.

      On constate à vous lire à quel point la question de l'identité est à la fois fluctuante et accessoire, posée parce que les autorités ou le débat public l'imposent…
      Il y a une multitude de manières de s'identifier, de donner du sens à ce qu'on est. On peut se sentir algérien pour la nourriture, français pour la musique, etc. Les gens ne se demandent même pas pourquoi ce serait important d'être Français, pourquoi l'identité se définirait forcément au niveau national. C'est absurde, il y a tellement d'échelles d'identification possibles. L'importance de la nation a seulement 200 ans. C'est difficile à appréhender parce qu'on a tous beaucoup intériorisé cette idée. Mais la nation n'est pas quelque chose qui a toujours existé, et qui a vocation à exister éternellement : c'est une construction historique, comme tant d'autres.

      Crédits

      Texte : Emmanuelle Ducournau
      Photographie : Extrait du clip "Tonton du Bled" de 113

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      Tags:société, opinions, bled, vacances au bled, identité française, alégérie, sétif, jennifer bidet, vacances au bled de descendants d'immigrés algériens, emmanuelle ducourneau

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