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      culture Gino Delmas 25 novembre 2015

      le quartier gitan de perpignan par fuzi

      L'ancien graffeur a passé des années à prendre en photo les étranges graffitis du vieux Perpignan. Il présente ce précieux travail dans un ouvrage tiré à 100 exemplaires relié à la main.

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      Encore aujourd'hui il n'est pas rare de croiser son nom écrit sur les murs des tunnels du métro ou aux environs d'une gare parisienne. Avec sa bande, les UV TPK (pour "Ultra Violent The Psychopathe Killer"), Fuzi a retourné la capitale entre le milieu et la fin des années 1990 à coups de rame de métro saccagées, d'embrouilles et de lettrages simplistes. Avec leur attitude violente et leur style, Fuzi et ses potes ont ouvert la voie d'un autre graffiti. Dans le sillage de son "ignorant style", une approche primaire du graffiti, où le trait se débarrasse des fioritures pour aller à l'essentiel. Proche de l'art brut, ce dépouillement a essaimé, et il est aujourd'hui monnaie courante. L'après-graffiti est parfois difficile à gérer pour des gars habitués à niquer le système à longueur de journée. Fuzi a pris le taureau par les cornes. Et il l'a dépouillé. Tout en prenant ses distances avec le graffiti, il s'en est servi pour expérimenter. Sculpture, écriture, peinture, tatouage, toujours en autodidacte, avec son style unique. Quand il vient tatouer à Paris, son agenda se remplit en quelques heures. Depuis ses 15 ans, il dessine et prends des photos. Ses bouquins d'illustration ou de photo, comme Ma ligne, un recueil de clichés de rames de métro ravagées, se sont arrachés comme des petits pains. Il publie ces jours-ci son 7ème ouvrage, une plongée dans les murs défoncés des quartiers gitans de Perpignan, une enclave chaotique à quelques encablures du centre du monde autoproclamé par Dali. Entre Fuzi et la rue, l'histoire ne date pas d'hier.

      Tu viens du graffiti, raconte nous comment tout ça a commencé.
      J'ai commencé à la fin des années 1980. Moi je peignais plutôt sur les métros et les trains. Je faisais que ça. Rapidement on a monté un "groupe" avec des potes, UV TPK (Ultra Violent The Psychopathe Killer), qui a pris de l'ampleur pour devenir mythique au milieu des années 1990. C'était un moment ou l'euphorie autour du graffiti retombait après une dizaine d'années. On a amené une certaine fraicheur dans le milieu hyper codé, sclérosé du graffiti. Au niveau de l'attitude, avec un coté "hardcore" et au niveau du style. Moi mon truc c'était l' "ignorant style", un trait sans technique, une approche très régressive. C'était ce que j'aimais dans le fiti-gra, ce coté instinctif, comme au tout début du mouvement à NY. J'ai fait du graffiti pour être libre, donc l'oppression des codes me saoulait. On a brisé les stéréotypes avec une approche atypique, chacun avec sa spécificité, mais dans mon cas c'était cette référence à l'art brut. Sans filtre, une expression directe et primitive. Aujourd'hui c'est quelque chose d'assez commun mais à l'époque c'était loin d'être le cas. On a été vilipendé, mais on était un peu violents, donc on a cassé quelques bouches et on a imposé notre style. C'était une prise de risque à l'époque pour mes potes et moi. Et ca c'est répandu.

      À quel moment ça se calme ?
      Autour de 2000, après plus de 10 ans de peinture et d'une vie vraiment intense, où j'ai jamais triché, j'y ai mis tout mon coeur, j'ai eu envie de ralentir un peu le rythme. Bon il y a eu quelques arrestations, la case prison, aussi, donc ça aide. A un moment j'ai décidé de bouger de Paris. J'ai pris le train vers le sud et la dernière station avant l'Espagne c'était Perpignan. Je m'y suis installé, dans un appart juste à coté d'une salle de boxe. J'ai eu envie de m'y mettre, de trouver cette discipline, pour couper avec ma vie d'avant. J'ai tout fait, muay thaï, kick boxing, j'ai été en Thaïlande, et même quelques combats pros. Mais j'avais 25 c'était un peu tard pour me lancer. Et en parallèle, j'ai testé tous les moyens d'expression possibles. Illustrations, sculpture, peinture, écriture, tous en autodidacte. J'aime bien explorer les choses par moi-même, garder la fraicheur de mon vécu. Je postais tout ce que je faisais sur un blog et apparemment ca touchait pas mal de gens. J'éditais quelques bouquins aussi.

      Et le tatouage tu as commencé comment ?
      Dans ma culture de banlieusard, la tatouage représente les taulards, c'est un truc que tu as mérité, avec une vraie signification. J'avais envie d'apporter le coté hip-hop, comme ça se faisait un peu chez les Ricains, comme signe de ralliement à un gang, et avec les chicanos. Ca me parlait tout ça, et là dessus mon pote Kiss s'est mis à tatouer. Il y a 10 ans environ j'ai eu envie d'essayer, sauf qu'il faut remettre les choses dans leur contexte, à cette époque, c'était un monde super fermé par rapport à maintenant. C'était compliqué de choper une machine et même des conseils. J'ai acheté une machine chinoise et je me suis entrainé sur mes jambes. Puis sur des potes. Dans mon coin avec mon style. Un jour Kiss me dit que mes dessins feraient de bons "flash", des tatouages que les tatoueurs achetaient et reproduisaient en masse. J'ai trouvé le concept d'avoir le même tatouage que quelqu'un dégueulasse, alors j'ai détourné le concept en faisant du "flash tattoo" sauf que je tatouais que mes dessins, une seule fois. Donc tous mes tatouages sont des oeuvres uniques et ca a saoulé par mal de monde à l'époque parmi les tatoueurs. Mais internet aidant, ça a vite explosé. Je tatouais dans mon appart, dans le métro, dans des galeries.

      Parles-nous un peu de l'Ignorant style qui est une sorte de fil rouge de ton esthétique.
      C'est une manière de procéder. Ca aide d'avoir des noms. Mais ca a toujours été un pied de nez. Quand j'ai commencé à peindre avec ce style en 1995, t'avait des mecs qui se foutaient de ma gueule, qui croyaient que je graffais comme ça parce que j'avais pas de technique, alors que j'avais 10 ans de pratique derrière moi. C'était un front kick dans ce qui se faisait. Un je m'en foutisme esthétique. Je suis pas forcément attaché à la paternité du terme, mais si on veut dire ca de mon style, ça me va. Je dessine depuis que j'ai 15 ans, et ce travail de dessin s'est nourri du graffiti. Mon style de tatouage est donc très lié au graffiti. L'outil bombe, je l'utilisais en one shot. Une seule ligne. Un flow. Si tu te loupes, t'es foutu. C'est pareil pour mes tatouages.

      Et la photo ?
      Tout est cohérent. Dans tout ce que je fais, il y a rapport au graffiti. Dès que t'en fais un tu le prends en photo. Avant c'était plus compliqué que maintenant. Il fallait choper un argentique et des pellicules, je les volais le plus souvent. Un métro ou un train qui ne circule pas, si tu n'as pas de photo, il existe pas. Le Graal, c'est d'avoir une photo de ton train qui roule. Donc j'ai pas mal pratiqué. Petit à petit tu progresses, dans le cadrage, tu intègres les bâtiments derrière, la perspective du tunnel. Des petites choses qui font que la photo est chanmé. Mon univers pictural s'est construit comme ça. Je photographiais tous les jours. La photo se nourrit de tout ce que je fais à coté. Dans le bouquin Ma Ligne, j'ai voulu montrer l'ambiance que je ressentais quand je faisais les métros.

      Quand t'es-tu dis que t'allais prendre en photo les quartiers gitans de Perpignan ?
      Quand je suis tombé sur ces quartiers pour la première fois. La spécificité de Perpignan, c'est que les gitans sont sédentarisés au coeur de la ville depuis la seconde guerre mondiale. Le centre ville était un quartier juif, vidé par la déportation, les gitans s'y sont installés et ils y sont toujours. La municipalité ne sait pas trop comment réagir, donc ils laissent mourir le quartier. Plus personne n'y va à part les gitans. Il y a un vrai décalage entre la population de la ville et eux. La plupart ne parlent que le Gitan catalan, même pas le Français, donc aucune interaction. Mais plus que le côté social, ce qui m'a intéressé, c'est le coté visuel. J'y ai trouvé des graffitis que je n'avais jamais vu ailleurs. Il y a le coté primitif du fiti-gra, sans culture, sans filtre. Ceux qui les font n'ont pas lu Subway Art, ne connaissent pas Basquiat. Ma première démarche a été d'immortaliser ça.

      Tu t'y es pris comment concrètement ?
      Je me suis mis à prendre en photo tous ces murs, comme un archiviste. Je me mettais sur un mur et je photographiais chaque mètre, et j'ai fais toutes les rues, toutes les portes, toutes les cages d'escaliers. Ca m'a pris entre 2 et 3 ans en y allant assez régulièrement. Ce qu'il y a de fascinant, c'est à quel point les murs vivent dans ces quartiers. Tout ce qu'il y a dans le bouquin n'existe plus. Les Gitans vivent dehors, il s'en foutent, tout se dégrade. De la merde, de la pisse, parfois une couche de peinture. C'est une atmosphère complètement ouf.

      Et eux comment ils ont accueilli la démarche ?
      Dans ces quartiers là t'es pas toujours le bienvenu. Tu dois t'adapter. Je me suis fait embrouiller quelques fois. J'ai essayé de parler avec des vieux, d'expliquer le concept. Ils captaient pas l'intérêt, ils trouvaient pas ça beau. C'est pas une question d'intelligence mais de point de vue, on appréhendait pas les choses de la même manière. Mais j'ai fini par trouver la parade assez rapidement. Leurs seules relations avec l'extérieur sont liées à l'Etat : la police, les services sociaux ou la voirie. Donc dès qu'on venait me demander ce que je faisais je disais que je travaillais pour la municipalité. J'étais connu comme ça a la fin. J'ai pu retourner le quartier tranquille.

      Et tu as percé le mystère de ces graffitis?
      J'ai mis du temps à comprendre. En fait à chaque fois ce sont des listes de noms avec des numéros, un "=" et de l'autre côté une autre liste de noms avec d'autres numéros. "Kevin 14 = Brenda 11". Il faut savoir que les gitans se marient hyper tôt, dans des mariages arrangés. Et donc avant ça, c'est l'enfant roi, ils fument des clopes, ils sont totalement libres. Et c'est le seul moment de leur vie où c'est le cas. Après tout est géré par des règles de la religion ou de la communauté. Et donc ces listes, ce sont des enfants qui écrivent ce dont ils ont envie. Ils marquent leur nom leur âge et derrière le "égal" les filles ou les garçons qu'ils vont ou qu'ils aimeraient épouser. Ils ont tous les droits personne leur dira rien, donc ils écrivent ce qu'ils veulent. Ca n'existe que pour ces gens la, et j'ai jamais vu ça ailleurs que dans les quartiers gitans. Donc à ma manière j'avais envie de documenter, de sublimer ce coté défoncé du quartier. Comme dans Ma Ligne, j'aime bien la règle du livre d'art un peu dérangeant. Celui-ci s'étale sur 200 pages reliées à la main par un couple de passionnés, il n'y a que 100 copies.

      On a l'impression que l'oeil du graffeur ne se comporte jamais comme celui d'un passant normal en ville.
      Depuis près de 25 ans, mon cerveau a pris l'habitude d'explorer la ville. Je la vois dans ses failles. Dans le métro, je vois les portes que je pourrais emprunter. Toute ma vie je les verrai. Ce background m'amène à appréhender les choses d'une autre manière. Comme un peintre ou écrivain voit la vie différemment, avec sa propre sensibilité à ce qui l'entoure. Mon terrain de jeu c'est la ville. J'aime l'esthétisme du chaos, de la destruction, du vandalisme que j'y trouve. J'y vois une vraie beauté.

      « Quartiers Gitans de Perpignan », CJ'S Publications, 200 pages, 100 euros. Edition limitée à 100 exemplaires, signés et numérotés.

      Crédits

      Texte : Gino Delmas

      Photographie : Fuzi

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      Tags:culture, fuzi, graffiti, perpignan, quartier gitan, uv tpk

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