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      culture Malou Briand Rautenberg 21 octobre 2015

      lautréamont sous speed avec le jeune artiste jean-vincent simonet

      Rencontre fortuite avec le fer de lance d'une génération qui se moque des cadres et redéfinit les limites de la photographie.

      lautréamont sous speed avec le jeune artiste jean-vincent simonet lautréamont sous speed avec le jeune artiste jean-vincent simonet lautréamont sous speed avec le jeune artiste jean-vincent simonet

      Les photographies de Jean-Vincent Simonet ont le gout acide des lendemains de fête. Pas étonnant que son corpus d'images, Maldoror, trouve son inspiration en Lautréamont, le poète aux vers noircis à la nicotine et au spleen qui a insufflé l'art du désordre aux surréalistes après lui. Comme le poète, le jeune photographe a "l'angoisse de la page blanche". Il assemble, colle et confronte ses images dans une frénésie qui donne le mal de mer. Quand on l'appelle dimanche matin, sa voix est houleuse, fatiguée de la veille. N'en déplaise à certains, Jean-Vincent aime faire la fête - mais c'est aussi un gros bosseur, qui peut "s'enfermer des nuits entières, seul avec sa tablette graphique". Tout juste diplômé de l'ECAL à Lausanne, et à seulement 23 ans, celui qui se définit comme "un peintre digital" s'expose et s'exporte très bien : à FOAM (l'organisation internationale de photographie qui récompense chaque année les jeunes talents émergents) en ce moment à Amsterdam et à l'atelier néerlandais à Paris, dès novembre. Boulimique et insatiable, Simonet utilise la photographie pour peindre le brouillon du monde. Au-delà du réel et de la bienséance, il redéfinit les limites de la photographie - et à l'image de sa génération, se moque pas mal du cadre. 

      En allant sur ton site, toutes les photos se collent, s'assemblent et se bousculent. On vit la sensation du trop plein. C'est ce que Les chants de Maldoror t'inspirent ?
      J'étais hyper attiré par l'idée de voir tout se mélanger et se confondre. Et évidemment, Lautréamont m'a influencé. Quand on lit Les chants de Maldoror on est vite happé par son style, la force des mots. On ne capte rien mais on se laisse emporter, comme par la vague. Il y a la peur du vide, et comme pour l'écrivain, l'angoisse de la page blanche.
      Cette émotion se ressent dans mes accrochages d'exposition. J'avais besoin de remplir l'espace, qu'on ne parvienne plus à se situer. J'essaie d'estomper au maximum les repères par rapport au réalisme de la photo. Et je mélange beaucoup les techniques: le format 20/25, l'infrarouge et la retouche digitale hyper poussée. C'est encore deux extrêmes. Je pense que c'est de là que vient la force de mes photos.

      Beaucoup de tes photos sont dans les tons bleus, qu'est-ce qu'ils représentent pour toi?
      C'est vrai qu'il y a beaucoup de bleu! Je ne m'en étais pas rendu compte. Peut-être parce que je traite les photos d'une manière extrême. Et dans mes séries, on retrouve les mêmes jeux de couleur. Je fonctionne pas mal par phases: rouge, jaune, violet. Ça me permet d'affirmer une esthétique assez forte. Et pour Les chants de Maldoror, je ne sais pas… Je voyais le bouquin bleu. C'est une couleur poétique, romantique et un peu angoissante, non? Elle colle complètement à l'atmosphère du livre. Mais c'est aussi inconscient: je ne réfléchis pas à la couleur avant de photographier. Ma palette se crée au fur et à mesure. 

      Le corps nu chez toi, il est toujours distendu, disloqué, béant…la nudité t'inspire l'horreur?
      Je suis un grand fan d'Egon Schiele. Et j'aime observer les gens. De manière presque systématique, je fais poser mes proches. Ou des amis d'amis. Je bosse peu avec des inconnus. J'ai beaucoup pris mon ex en photo. Et son corps me plaisait parce qu'il était cagneux, androgyne. J'aime les corps qui sortent des canons. Et le processus photographique joue beaucoup sur l'émotion qui transparait à l'image: je travaille avec une chambre 4/5, c'est un appareil énorme. Le processus avant la prise est très long. Donc ça joue beaucoup sur ma relation avec le modèle en face de moi. Il est souvent désarmé face à cette grosse machine. D'où cette impression étrange, d'horreur parfois. Et puis j'aime pas les gens qui sourient sur les photos.

      Exposition de Jean-Vincent Simonet au FOAM Museum of photography 

      Tu dirais de tes photos qu'elles sont érotiques?
      Je suis dans l'érotisme à fond. Dans mon processus photographique, l'excitation du shoot est très importante. Et je suis un fétichiste des images. L'image sexuelle ou érotique fait partie de ce que je veux vraiment représenter. Il faut toujours la montrer dans un ensemble, jamais brute. C'est comme ça qu'elle se complexifie et montre autre chose qu'un simple corps. C'est en ça qu'elle est de l'ordre de l'érotisme. 

      Tu es constamment dans la transgression. C'est une vision politique de la photographie ?
      J'ai une vision politique du médium plus que de l'image. Je n'utilise pas la photo comme une revendication politique. Mais le médium photographique, si. Détruire les images, mixer les techniques, briser les conventions établies de la photographie, c'est ça qui m'intéresse. D'ailleurs, je me considère plus comme un peintre digital (même si je ne sais pas du tout dessiner!) que comme un photographe. À l'heure actuelle, la photo reste assez classique, établie. Beaucoup de gens se baladent sur les frontières et pour ça, le digital est un outil génial. La photo c'est une base pour moi. Mais je ne m'arrête jamais au résultat propre de la photo, il existe toujours un deuxième temps. Dans la chambre noire ou digitale. En fait, la réalité m'emmerde un max.
      Je suis armé d'un appareil photo, donc je ne suis jamais détaché de la réalité. Mais aujourd'hui les possibilités sont tellement incroyables,et je suis un vrai geek.

      Tu as une photo, en particulier, qui montre ce débordement du digital sur le réel ?
      Dans le chant premier de ma série Maldoror, une des mes images devient complètement surréaliste. C'était un sous-bois violacé que j'ai shooté à l'argentique. Avec ma tablette graphique, j'ai réalisé plusieurs couches sur l'image qui déforment la réalité. On n'est plus dans la forêt mais dans une sorte de chevelure un peu folle, toute en contrastes. Il y a du bleu, du rouge, du blanc. J'aime qu'on puisse se perdre. On ne sait plus du tout où on est sur cette image.

      Et tes projets pour la suite ?

      J'ai besoin de digérer mes images. Et Les Chants de Maldoror m'ont pris beaucoup de temps et d'énergie. J'expose à FOAM, à Amsterdam jusqu'au 25 octobre. Et je serai à l'atelier néerlandais à Paris à partir de novembre avec une vingtaine de photographes. Et je continue d'enseigner à l'ECAL cette année. On verra pour la suite, des images, c'est certain. 

      Jean-Vincent Simonet

      L'Atelier néerlandais

      Crédits

      Photographie : Jean-Vincent Simonet 

      Texte : Malou Briand Rautenberg

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      Tags:culture, photographie, jean-vincent simonet

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