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      opinions Marie Kirschen 15 octobre 2015

      l’afro-féminisme en france, un état des lieux

      Depuis quelques années, ces féministes noires sont de plus en plus visibles en France et entendent bien répondre à la fois au racisme et au sexisme. Loin d’être une mode, ce mouvement est éminemment politique.

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      C'est la dernière polémique en date. Une photo qui a déclenché la colère sur les réseaux sociaux. Pour la sortie du film Les Suffragettes en Angleterre, Meryl Streep et ses collègues ont été photographiées par Time Out London arborant fièrement un t-shirt à slogan : "I'd rather be a rebel than a slave ", soit "je préfère être une rebelle plutôt qu'une esclave". Vraiment, Meryl ? Cette citation de la suffragette Emmeline Pankhurst a, dans le contexte de 2015, bien du mal à passer. Comment les personnes responsables de ce shoot n'ont-elles pas réalisé que la référence à l'esclavage - et a fortiori le fait de le présenter comme un choix - est extrêmement problématique ?

      En juillet dernier, c'était Nicki Minaj qui se chamaillait sur Twitter avec Taylor Swift, en pointant du doigt la façon dont son corps noir était étiqueté "vulgaire" quand les pauses sexy de ses consoeurs blanches et sveltes ne choquaient personne. Au même moment, Lou Doillon s'improvisait donneuse de leçons dans El País contre la chanteuse d'Anaconda et son alliée au fessier libéré Kim Kardashian ("ma grand-mère a combattu pour autre chose que le droit de porter un string"), oubliant un peu trop rapidement qu'elle avait elle-même déjà bien souvent tombé la chemise. La nudité serait-elle BCBG chez certaines (les blanches), mais antiféministe chez les autres (les noires) ? Derrière ces anecdotes, ô combien révélatrices, on retrouve un élément commun: la manière dont les blanches et le féminisme traditionnel échouent à prendre en compte le vécu des femmes noires.

      Comme Mrs Roots, Many Chroniques, Kiyemis, toutes blogueuses afro-féministes, les femmes noires sont nombreuses à avoir fait l'expérience de cette "invisibilisation". Et à ne se retrouver ni dans les collectifs féministes traditionnels (qui oublient leurs revendications), ni dans les groupes antiracistes (où les hommes occupent toujours les postes de pouvoir). "On nous demande de choisir : soit lutter contre le racisme, soit contre le patriarcat. Mais on ne peut pas choisir entre être une femme ou être noire !" décrit Many Chroniques, 31 ans. "La discrimination que va vivre une femme noire ne sera pas la même que celle que va vivre une blanche" développe Mrs Roots, de sept ans sa cadette. "Il y a tout un bagage colonial qui fait que nous sommes vues comme agressives, sauvages, nous sommes animalisées." L'afro-féminisme envisage, lui, la situation des femmes noires comme étant à l'intersection de deux discriminations. Voire plus quand ces femmes sont également musulmanes, lesbiennes, trans…

      Depuis quelques années, le courant afro-féministe français connaît une nouvelle jeunesse. La raison ? Internet. Sur les réseaux sociaux, sur les plateformes de blogs, des jeunes militantes prennent la parole et témoignent de leurs expériences, digressent sur Audre Lorde, Sojourner Truth, Angela Davis, interpellent les médias qui dérapent.

      De ces échanges est née une vraie émulation. Des collectifs afro-féministes se sont créés : Mwasi, à Paris l'année dernière (qui a notamment organisé un cortège d'Africaines et d'afrodescendantes lors de la marche du "8 mars pour toutes") ; Les Peaux Cibles qui se lancent actuellement à Rennes. Depuis 2013, le site Dollystud entend, lui, donner une visibilité aux lesbiennes et bisexuelles afro-caribéennes. En février dernier, une conférence afro-féministe proposait une tribune uniquement composée de femmes noires - un fait assez rare pour être relevé. "En France, quand on donne la parole aux afrodescendantes, c'est juste pour la partie 'témoignage'", décrypte la réalisatrice Amandine Gay, 30 ans, à l'origine de cette soirée.

      Je voulais montrer qu'on était tout à fait capables d'avoir un discours politique structuré. Nous n'avons pas besoin que d'autres parlent à notre place.

      On pouvait également discuter intersectionnalité cet été, lors des universités populaires organisées par le collectif Les AssiégéEs. Autre petit événement : depuis ce mois-ci, l'ouvrage de bell hooks Ne suis-je pas une femme ? est enfin disponible en France... trente-quatre ans après sa parution aux Etats-Unis. Livre culte, il n'avait pourtant "jamais été édité en français, comme quasiment aucun livre dit du "black feminism", hormis une anthologie et les textes d'Audre Lorde", explique l'éditrice, Isabelle Cambourakis.

      C'est probablement un des plus gros freins au mouvement : le manque de sources disponibles en français. "On commence toutes avec le black feminism américain, constate Mrs Roots, parce qu'on a rien à disposition sur notre propre pays". Aux Etats-Unis, dès les années 70, les textes se multiplient, les militantes sont visibles, des collectifs se structurent, des universitaires noires produisent des ouvrages phares, qui marquent toute une génération. En France, le sujet reste bien plus confidentiel. 

      Du coup, quand elle a lieu, la redécouverte des auteures anglo-saxonnes se transforme en grand bol d'air frais pour les jeunes Françaises. "Quand j'ai trouvé les textes des Américaines, ça m'a complètement parlé", se souvient Kiyemis, une blogueuse de 23 ans. "J'ai eu l'impression qu'on mettait enfin des mots et des concepts un peu plus universitaires sur mon expérience quotidienne". Amandine Gay précise :

      Nous avons des grands intellectuels noirs subversifs en France : Frantz Fanon, Maryse Condé, Aimé Césaire… Mais ils ne sont pas étudiés à l'école.

      A l'université, ce n'est pas mieux. Les chercheurs sont très peu nombreux à travailler sur ces sujets. Et pour cause : "Quand tu es non-blanc et que tu veux travailler sur les non-blancs, on te fait vite comprendre que, si tu veux avoir une chance de réussir ta vie, il faut mieux passer à autre chose" constate la journaliste Rokhaya Diallo, auteure d'Afro !, où elle dresse le portrait de 100 Afropéens. "J'ai plein d'amis qui m'ont raconté que, lors de leur soutenance de thèse, on leur a dit qu'ils n'étaient pas complètement objectifs. Alors que les blancs n'ont pas, non plus, une vision neutre : dans ce système de domination, les relations sont interdépendantes."

      Derrière ces différences, des deux côtés de l'Atlantique, on retrouve deux modèles de société. Le modèle multiculturel américain, qui valorise les communautés. Et le modèle universaliste français, qui demande à ses migrants de se fondre dans le creuset républicain et agite en épouvantail le grand méchant "communautarisme". "L'assimilationnisme à la française a clairement montré ses limites" estime Amandine Gay, qui propose que l'on étudie les vécus noirs mais également que l'on s'interroge sur le privilège blanc. 

      Il y a une question de légitimité de la parole. En France, si je veux parler d'afro-féminisme, le fait que je sois noire me disqualifie. On va me préférer un sociologue blanc, spécialisé sur la question de l'autre. Dans le monde anglo-saxon, au contraire, ce sera une valeur ajoutée.

      Biberonnées avec les textes américains, les jeunes militantes ne réalisent souvent que dans un deuxième temps que l'afro-féminisme possède une vraie histoire française. "Ce n'est que récemment que j'ai découvert qu'il y avait eu une coordination des femmes noires en France, dans les années 70 et 80", décrit Kiyemis, encore toute étonnée de cette révélation. "Il y a un manque total de transmission, il y a une vraie nécessité à faire connaître cette histoire et à se la réapproprier" confirme la politologue Françoise Vergès, qui a participé à la création de cette coordination à la fin des années 70, avec Awa Thiam, auteure de La Parole Aux Négresse, et d'autres féministes. "Déjà à l'époque, on retrouvait cette idée que les blanches portaient une parole 'universelle' et qu'il fallait que l'occident sauve les femmes non-blanches des hommes non-blancs." C'est pour éviter que la parole des militantes de sa génération ne soit, elle aussi, oubliée qu'Amandine Gay a décidé de réaliser un documentaire, Ouvrir la voix, actuellement en montage. "L'histoire de nos luttes disparaît, on a toujours l'impression qu'on part de zéro. Il est donc capital de prendre la parole, à travers les blogs mais aussi à travers des émissions de radio ou des films faits avec les moyens du bord."

      Si la presse s'est fait l'écho de ce bouillonnement d'idées et d'initiatives, ce n'est pas sans certains écueils. Many Chroniques déplore notamment que l'afro-féminisme soit souvent minimisé :

      Réduit à une question capillaire, à des femmes Nappy qui décident de laisser leurs cheveux crépu la dimension politique de cet acte est gommé. C'est une manière de dépolitiser le mouvement et de renvoyer encore une fois les femmes à une question d'apparence.

      L'afro-féminisme, riche de nombreux courants, est pourtant éminemment politique. Quand on parle des clips de Nicki Minaj à Amandine Gay, la réalisatrice revient tout de suite à des sujets plus sérieux, s'inquiétant que ces polémiques anecdotiques éclipsent des problèmes structurels bien plus graves ("Quand on parle des fesses de cette pop star, on ne parle pas du profilage racial effectué par la police"). Autre risque qui l'inquiète : que ce féminisme soit instrumentalisé contre les musulmans. "On ne veut pas servir de cautions, que certains s'y intéressent pour montrer qu'ils ne sont pas racistes, tout en développant des idées islamophobes. Je fais donc toujours très attention de préciser qu'il y a de nombreuses musulmanes dans nos rangs." Loin des Etats-Unis et loin des années 70, l'afro-féminisme français est bien traversé par les questionnements de son époque. 

      Crédits

      Texte : Marie Kirschen

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      Tags:opinions, société, culture, féminisme, afroféminisme

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