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      opinions André-Naquian Wheeler 17 juillet 2017

      la coupe afro, longtemps symbole radical, est désormais un totem du luxe

      On a essayé de comprendre l'histoire politique de la coupe afro, et comment elle est passée de subversive à cool.


      Cette année, pour la campagne de sa pré-collection d'automne, Gucci choisissait de rendre un hommage à la scène Northern Soul britannique. Pour ça la marque s'est appuyée sur une imagerie signée Glen Luchford, mêlant différentes scènes de vie de la communauté noire. De nombreux mannequins arboraient une coupe afro, parfois courte, parfois assez monumentale. Une manière de se rattacher à l'esthétique hip et vintage que tant de marques ont essayé de s'approprier récemment, de Gucci à Prada. Cette campagne a provoqué l'ire de nombreuses critiques. Et pour cause, certains styles relatifs à la population noire, comme l'afro, ont longtemps été discriminés. Aujourd'hui, on s'en sert pour vendre des vêtements, de la mode. Une question se pose alors : comment cette coupe de cheveux est passée de symbole du radicalisme à un totem du luxe ?

      L'afro, dans tout son volume, dans tout ce qu'elle représente de l'identité noire, a longtemps été totalement incomprise. Au 15ème siècle, quand les esclaves sont capturés et emmenés en Amérique, on leur rase le crâne de force pour les priver de leur identité culturelle. Même après leur émancipation, les noirs n'ont longtemps pas osé se laisser pousser les cheveux. Et quand Madame C.J. Walker invente le fer à lisser après la guerre de sécession, de nombreuses femmes noires troquent leurs boucles pour des cheveux raides, espérant que la métamorphose les aidera à s'intégrer dans la société blanche. Il faut attendre le mouvement des Droits Civiques pour que l'afro devienne « cool ». Mais même à l'époque, l'intérêt de l'afro résidait plus dans ce qu'elle avait de subversif que d'esthétique. Portée par les Black Panthers et des activistes iconiques comme Angela Davis, Nina Simone ou Nikki Giovanni, la coupe de cheveux commence alors à devenir un symbole du combat incessant contre le racisme. 

      Diana Ross en Thierry Mugler au défilé printemps/été 1990. Photographie Getty Images/ Julio Donoso

      « Nos cheveux étaient la manifestation physique de notre rébellion, nous explique Lori L. Tharps, coauteur de Hair Story : Untangling the Roots of Black Hair in America. Une manière d'affirmer notre droit de garder nos cheveux comme ils poussent naturellement sur nos têtes ! De dire à l'establishment : ''Acceptez-nous comme nous sommes.'' Ne vous attendez plus à ce que nous nous assimilions ou que nous nous soumettions pour vous faire plaisir. »
      On a souvent considéré les coupes afros comme étant « inappropriées » voire « non-professionnelles ». Dans son livre Style and Status sur la relation entre l'industrie de la beauté et les femmes afro-américaines, Susannah Walker raconte l'histoire d'Annabelle Baker, à qui la doyenne des étudiantes du Hampton Art Institute assurait en 1943 qu'il était irrespectueux de sa part de se présenter avec une afro pendant ses conférences à l'école. « On m'a dit que je devrais avoir honte de me laisser pousser les cheveux naturellement. » Les hommes noirs n'ont pas été épargnés par cette pression sociale exercée sur les cheveux. Dans les années 1960, le sens commun voulait que les hommes se « raidissent » les cheveux à l'aide d'une mixture faite-maison, composée de lessive, d'œufs et de pommes de terre. Malcolm X a d'ailleurs été l'un des pourfendeurs de cette obligation sociale dans The Autobiography of Malcolm X (1964), associant ce processus douloureux à une forme de haine de soi intériorisée. Une ligne supplémentaire dans la douleur que les Noirs ont du endurer pour se débarrasser de leur afro. 

      Gucci campagne "Soul Scene" pré-collection Automne 2017 

      En pleine période d'activisme, les Black Panthers se donnent pour mission d'éradiquer ce fléau en créant des espaces de célébration des corps et des styles propres aux Noirs. Cette manière de se détourner des canons de beautés blancs se révèle efficace, puisque petit à petit, hommes et femmes noirs abandonnent les méthodes pensées pour modifier la texture des cheveux crépus et les laissent enfin pousser, respirer, dans les proportions les plus magnifiquement voyantes. Alors membre des Black Panthers (et sujette à de nombreuses enquêtes de police), Kathleen Cleaver prend la parole pendant une manifestation de l'année 1968: « Mon frère ici présent, moi-même et nous tous, nous sommes nés avec des cheveux comme ça. Nous voulons les porter ainsi, tout simplement parce que c'est naturel ! L'important dans tout ça, c'est que les Noirs réalisent que leur apparence physique est naturellement belle et qu'ils apprennent à l'aimer. »

      Impossible de retracer l'histoire de l'afro sans évoquer Angela Davis, célèbre activiste et professeure, soumise à un procès en 1971 après l'attaque à main armée d'un tribunal par quatre hommes noirs, simplement parce qu'elle connaissait certains d'entre eux. Elle qui, alors qu'elle s'envolait pour la Californie, fut ajoutée par J. Edgar Hoover à la liste des dix personnes les plus recherchées du FBI. Sur les posters « wanted », son afro prenait plus de place que son visage. Pour de nombreux Américains blancs, leur premier contact avec le radicalisme politique noir allait donc de pair avec la coupe afro. Et pas des moindres dans le cas de Davis. Dans Afro Images : Politics, Fashion and Nostalgia (1994), elle se souvient : « On m'a fait passer pour une monstrueuse conspirationniste et communiste (autant dire anti-américaine) dont la coupe de cheveux symbolisait le militantisme noir (autant dire l'anti-blanc). » Et même si Davis fut acquittée de toutes les charges par un juge fédéral, pour beaucoup, violence contre les Blancs et coupe afro allaient désormais de pair. 

      Aujourd'hui, 50 ans après l'arrestation d'Angela Davis, la coupe afro garde une allure radicale. Et peu importe la position sociale de la personne qui l'assume - que ce soit Solange ou un ado perdu au fin fond de l'Amérique - elle aura souvent à se défendre et à se justifier de son choix de l'afro. En 2015, pendant une interview pour la radio hip-hop Hot 97, le maire de New York Bill de Blasio était forcé, au détour d'une question, de se positionner sur la coupe afro de son fils. L'animateur radio lui demandait si son fils se couperait les cheveux dans le cas où il commencerait un stage ou un job important. « Non, pas du tout, répondait-il dans la seconde. Je vous assure ici que Dante ne se coupera jamais les cheveux. Il est intransigeant là-dessus. » Le seul fait de poser la question, et de sous-entendre que dans certaines circonstances une personne de couleur devrait accepter de changer sa coupe de cheveux pour faire plaisir à quelqu'un d'autre pose problème. Pour se créer des opportunités, les Noirs n'auraient donc qu'à se couper les cheveux.

      On se souvient aussi de la hargne et des critiques américains après le show de Beyoncé à la mi-temps du Super Bowl 2016. Pour jouer Formation, la chanteuse s'entoure de danseuses coiffées d'une afro et d'un béret rappelant celui des Black Panthers. La police de Miami accuse alors la star : « Le fait que Beyoncé ait utilisé ce Super Bowl pour diviser les Américains et faire la promotion des Black Panthers et d'un message anti-police nous montre bien qu'elle ne soutient pas les forces de l'ordre. » Mais récemment, grâce à des personnalités comme Solange, Naomi Campbell et Elle Varner, l'afro a fait son retour. Selon Lori L. Tharps, cette fois-ci ce mouvement « Back to Natural » est davantage lié à une appréciation des cheveux noirs pour ce qu'ils ont de beau et d'unique, plutôt qu'à un nouveau moyen de militer. « Aujourd'hui dans une pharmacie, vous avez un tas de produits pour les cheveux naturels, dit-elle. Du coup, les cheveux naturels en deviennent presque une option luxueuse. » 

      Photographie Harley Weir [The New Luxury Issue, No. 343, 2016]

      Crédits

      Texte André-Naquian Wheeler
      Image Richard Burbridge [The Audible Issue Issue, No. 189, 1995]

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      Tags:opinions, beauté, mode, culture, afro

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