« les gens qu’on filme sont beaucoup plus intéressants que nous » – the blaze

Plus de deux ans après s’être fait remarquer du monde avec le clip de « Virile », le duo sort aujourd'hui son premier album. Un concentré d’émotions fortes et nostalgiques, et une excuse pour s’ouvrir un peu à la presse. On en a profité.

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sept. 7 2018, 8:11am

Si vous avez une grande famille, ne négligez pas les cousinades. Vous y trouverez peut-être votre salut artistique. À condition que ça se fasse naturellement, comme pour Guillaume et Jonathan Alric, cousins au civil et The Blaze pour le reste du monde. Quand le premier faisait ses armes sous le pseudo Mayd Hubb, affinait sa dub et son reggae, l’autre, de six ans son benjamin, anticipait son entrée en école de cinéma. Puis est venue pour lui l’heure du film de fin d’études, la nécessité d’un morceau pour l’habiller, la collaboration artistique avec ce grand cousin musicien et quelques années pour développer une identité claire, affirmée, aussi visuelle que sonore, qui éclatait aux yeux de la France – et du monde – en début d’année 2016. Ça s’appelait « Virile », et comme ça, d’un seul coup The Blaze était né, avait enchanté nos oreilles de son électro nostalgique et nos yeux d’un clip imparable, l’image d’une bromance inattendue qui cassait les codes mais touchait tout le monde.

En deux ans, avec un unique EP de six titres au compteur, The Blaze est devenu incontournable. Qu’ils racontent une après-midi paradisiaque au pied d’un arbre sud-africain, qu’ils explorent les amours masculines dans les rues d’Alger ou qu’ils fassent éclater la vie derrière un deuil manouche : leurs clips émerveillent et sont attendus comme des courts-métrages. En deux ans, The Blaze s’est imposé comme un groupe de conteurs, de raconteurs d’histoires où vivent toujours très intensément l’amour et la jeunesse. L’humain avant tout. Et pour ceux qui auraient tendance à penser que, chez eux, la musique n’est là que pour soutenir les images, le duo sort aujourd’hui son premier album, qui se tient fièrement tout seul, Dancehall. Dans le sillage de ce qu’on a déjà pu entendre : une voix à la tessiture travaillée qui transmet de la mélancolie et une électro douce capable de mener vers la transe. Un voyage cohérent qui transporte aux cieux sur « Heaven », anime sauvagement avec « Runaway » et caresse sur « Queens ». Un livre de nappes et d'images dont on ressort sonné, rêveur, avec l’envie irrésistible de les voir en live pour savourer la musique, dévorer le prochain clip et leur poser tout un tas de questions.

Dans le paysage musical français, je trouve que vous faites un peu office de conteurs. Un duo qui utilise les différents médiums à sa disposition pour raconter des histoires.
Guillaume : Il y a de ça, oui. C'est plus évident avec les clips, plus subtil et abstrait dans la musique mais on essaye toujours de faire en sorte que, quand tu fermes les yeux, tu puisses te raconter une histoire, voyager, imaginer des scènes.
Jonathan : C'est la première fois qu'on utilise ce mot pour nous définir. C'est cool.

C'est plus subtil dans la musique, mais l'album fait cet effet-là aussi. On perd l'habitude d'écouter un album de A à Z avec le streaming, et on se retrouve des disques au séquençage bordélique. Avec Dancehall j'ai eu le sentiment d'ouvrir un livre, de le refermer à la fin.
G : Oui on a pensé à ça. On a essayé de garder une certaine logique dans la façon dont sont placés les morceaux. On ne s'est pas dit « on va mettre les tubes au début pour accrocher l'auditeur sur les trois premiers morceaux ». On l'amène à monter, à redescendre, à traverser des plaines, des montagnes, à prendre des vagues. On a cherché une véritable narration.

L'album se ferme sur une teinte moins enjouée que le début, non ?
G : Pour nous, peu importe que l'émotion soit triste ou joyeuse. L'essentiel c'est la poésie. L'émotion est le vecteur. Que l'on finisse sur une note triste ou joyeuse, ce n'est pas grave. Le plus important c'est qu'on ressente quelque chose sur cette note finale. Et puis, notre sentiment de référence c'est la nostalgie : la joie d'être triste et la tristesse d'être joyeux.

La nostalgie passe beaucoup par la voix, sur laquelle vous ajoutez un effet qui rend très mélancolique. Comment partagez-vous cette voix, étant donné que vous chantez tous les deux ?
J : Ça vient naturellement quand on créé le morceau. On a nos petites particularités mais rien n'est arrêté, on n'a aucune recette. Ce qui m'inspire moi ce sont des phrases un peu catchy, comme dans « She » ou « Queens ». Guillaume est davantage dans les textes, les histoires, les sentiments racontés. L'effet qu'on utilise, ce n'est pas un vocoder, ça joue simplement sur la tessiture pour rendre cette voix plus grave... Mais j'ai oublié la question (rires).

Comment vous vous partagez la voix.
J : Ah oui ! Bah comme ça, justement. On s'est rendu compte qu'on avait la même voix avec cet effet-là. Donc ça se fait naturellement.

Pour rester sur l'aspect « conteurs » : c'est quoi les histoires, tous médiums confondus, qui ont pu vous marquer et déclencher une envie d'en raconter créativement à votre tour ?
J : Je te dis n'importe quoi, mais Titanic, par exemple ! Une belle histoire d'amour, des histoires pleines d'émotion. Mais je pense que ce sont d'abord les histoires qu'on a pu se faire dans notre tête qui nous ont marqués. On écoutait beaucoup de musique classique quand on était petits, grâce à nos parents. C'est un format très intéressant, sans paroles, de la pure musique qui va vraiment partout en termes d'émotion. Si tu as un minimum d'imagination tu peux partir très loin et te faire des gros films dans ta tête. C'est cet amour pour s'imaginer des choses qui revient naturellement dans The Blaze.

G : Et puis il y a des histoires qui peuvent nous inspirer. Quand on travaille un clip, quand on se documente, quand on va chercher dans la communauté qu'on filme. Quand on est allés filmer chez les gens du voyage on est tombés sur l'histoire d'un frère manouche décédé, dont le frère était en prison. La justice ne voulait pas le laisser sortir pour qu'il puisse assister à l'enterrement de son frère, ce qui est très, très important pour les gens du voyage. Il y a plein de manouches qui se sont mis à bloquer les autoroutes et à manifester pour qu'il puisse sortir. Ce genre d'histoire, ça nous touche.

J : C'est une façon de boucler la boucle. Avec les clips qu'on fait, depuis « Virile » et « Territory », on essaye vraiment de raconter des histoires en restant toujours très universels. Dans « Virile » il y a des gens qui pensent que les mecs sont potes, d'autres qu'ils sont en couple. Dans « Territory » il y en a qui ont pensé que le mec sortait de prison, d'autres pas etc. On essaye de rester volontairement vagues, subtils, pour qu'à leur tour les gens qui regardent le clip se racontent leur propre histoire.

C'est aussi le cas dans « Queens »...
J : Tout à fait : est-ce qu'elles sont ensemble ? Juste amies ? Nous, on ne se dit pas « Ok on va parler d'un couple de lesbiennes ». On parle d'une émotion, d'un sentiment. Là en l'occurrence c'est l'amour, la sororité. Mais c'est toujours l'amour qui revient, c'est notre ingrédient de base avec la jeunesse. De là les gens se l'approprient et en font leur propre histoire.

Combien de temps vous prend ce travail sur le terrain, la préparation d'un clip, comme « Queens », « Virile » ?
G : C'est un très long travail de documentation. On lit des livres, des articles, on parcourt des photos. Et puis il y a le casting. C'est très important pour nous d'avoir des acteurs qui sont à la hauteur physiquement, émotionnellement.

J : Le premier mot qui me vient quand on parle de jeunesse, c'est l'énergie. Dans « Territory », on a demandé au mec de faire 12 fois la scène du gorille. Essaye de le faire pendant 10 secondes... c'est ultra physique. Pour « Queens », on a fait courir les deux actrices de tous les côtés, on leur a mis des armes dans les mains, on les a fait se gueuler dessus. On a fait des milliards de trucs qui ne se voient pas forcément dans le clip. Mais sinon, le temps c'est un luxe qu'on a et qu'on va garder. Le clip de « Territory » nous a pris 8 mois à réaliser.

G : Quand on va tourner chez les gens du voyage, on va à leur rencontre. On reste pas trois jours pour boucler le truc. On a besoin de passer du temps avec eux et de parler avec eux. On vient filmer leur culture. Pour être dans la vérité, on a besoin qu'ils nous disent si on est justes.

Ce qui étonne avec vous, c'est que vous êtes arrivés en 2016 avec une formule qui semblait déjà très complète, construite. Une recette, sans être péjoratif. Elle vous est venue rapidement cette formule ?
J : Ça n'a pas du tout été réfléchi. On s'est mis à bosser ensemble parce que je devais faire un clip pour mon film de fin d'études. J'avais besoin d'un track et je savais que mon cousin faisait de la musique. J'étais pas mal influencé par Kourtrajmé, Spike Jonze, et je voulais que le son corresponde aux images. Il me fallait quelqu'un avec qui je pouvais retoucher ce que je voulais sur la musique. Après ce projet perso je suis allé voir Guillaume dans son studio à Dijon. On a commencé à taffer ensemble, à tripper et à se dire « pourquoi on ferait pas un clip pour ce morceau ? » Ça s'est fait sans réfléchir.

G : Avant « Virile » ça faisait déjà 3-4 ans qu'on travaillait. Il n'y en a pas de trace sur internet mais on a eu quelques années pour aiguiser notre recherche, notre sensibilité. Mais toujours naturellement. Le seul dogme qu'on a c'est sur le clip : une exigence d'émotion et d'humain.

J : Je peux comprendre que les gens puissent se dire « il y a une recette, ils vont toujours parler de la jeunesse ». Je peux comprendre ce ressenti - je dis ça parce que j'ai vu 2-3 commentaires dans le genre (rires).

G : C'est aux bonnes recettes qu'on reconnaît les bons cuisiniers !

Après je disais « recette » dans le bon sens du terme, c'est-à-dire que vous avez trouvé ce que vous savez bien faire. Ça prend parfois beaucoup de temps chez certains artistes.
G : Ouais c'est ça. Je pense qu'on a trouvé le domaine d'expérimentation dans lequel on se sent à l'aise et inspirés.

Raconter des histoires visuelles plus longues dans un futur proche, ça vous brancherait ?
J : En vrai, c'est difficile de répondre à cette question. Pour The Blaze, on essaye de se projeter le moins possible, pour continuer à capter au mieux ce qui nous fait kiffer sur le moment. Est-ce que demain on va se réveiller avec une envie de long-métrage ? Est-ce que Guillaume va m'appeler à 4h du matin avec une idée de fou : un album avec 300 chansons ? Est-ce qu'on va faire un long clip, d'1h30, le clip le plus long du monde ? ...D'ailleurs c'est une bonne idée, ça.

G : Que tu viens de balancer à i-D.

J : On va pas pouvoir te laisser sortir...

Pour revenir sur l'album, pourquoi ce titre, Dancehall ?
G : Ce n'est pas une référence au style musical, comme certains ont pu le penser. C'est une manière de rappeler cette époque où les gens se retrouvaient dans des halls d'immeuble, des terrains vagues pour danser, pour se tester, se montrer des nouveaux tricks de danse. C'est pour ça qu'on a mis l'immeuble derrière, pour symboliser ça. Dans nos chansons on essaye toujours d'avoir cet aspect danse, très fort. Même si c'est une danse un peu douce. C'est même au centre de nos clips, où l'on voit souvent beaucoup de gens danser. On voulait ramener cette idée de « danse sociale ».

Sur le morceau « Runaway », il a cette phrase lancinante qui revient, « When the fever comes », et ça m'a fait penser à la progression de vos morceaux, souvent. Qui commencent assez bas pour emmener dans une forme de transe, liée à la danse justement. Une fièvre, quoi.
G : Ouais, la fièvre dans ce morceau je l'utilise dans le sens de lâcher-prise, la transe, le moment où tu t'envoles avec la musique. Avec The Blaze on essaye d'amener les gens à cette chose-là, par le voyage, par les yeux. Par le fait de danser ensemble aussi. En live parfois, quand on joue « Virile », ça nous arrive de voir des gens qui s'embrassent, qui dansent ensemble. C'est important pour nous d'arriver à ça, à ce que les gens se regardent, dansent ensemble. À une forme de communion humaine.

Et est-ce que vous, ce sentiment de communion vous arrivez à vous l'auto-procurer pendant que vous composez ?
G : Ah ouais, grave.

J : On part du principe que, si ça marche sur nous, ça marchera peut-être sur les autres. On cherche complètement ce truc-là. On pense que le morceau est bon quand on arrive au pic, à une forme d'épiphanie, quand on arrive à cette nostalgie, ce mélange bizarre de tristesse et de bonheur intense.

G : C'est le sentiment qu'on recherche en studio. Quand on ressent l'excitation sourde qu'on a en nous, on sait qu'on est bien, qu'on a trouvé quelque chose de précieux.

J : Et ça se manifeste de différentes manières. On va courir dans tous les sens dans le studio, ou on va fermer les yeux chacun de notre côté. Mais en général on le sait tous les deux. C'est très cool comme sensation.

Vous avez longtemps été silencieux dans la presse. On a pu lire que vous ne vous sentiez pas forcément légitimes à trop communiquer, que vous souhaitiez laisser parler la musique. Vous en êtes où là-dessus ?
G : Déjà, oui, on préfère que notre musique et nos vidéos parlent à notre place. À l'époque, on n'avait sorti qu'un EP, on n'avait pas non plus grand-chose à dire de plus. Là on s'ouvre un petit peu mais ce n'est pas un exercice où on est très à l'aise. C'est de la pudeur et on aime laisser parler notre art à notre place.

J : Pour moi c'est un exercice difficile. Je n’ai rien contre les journalistes, c'est une question de personnalité. Et j'aime bien garder ce mystère qui a pas mal fonctionné jusqu'à maintenant. Mais la première raison c'est qu'on s'exprime beaucoup mieux en sonore et au visuel : on veut juste vous raconter une histoire. C'est normal qu'il y ait des questions qui se posent, et des réponses qui ont envie d'être données. J'ai envie d'en faire le moins possible, ne pas trop en donner. Les questions ne sont pas les mêmes selon les journalistes, parfois on en dit trop, d'autres fois pas assez, et moi je ne me trouve pas très bon dans cet exercice.

G : Et puis, dans nos vidéos on filme beaucoup d'humains, et parfois je me dis que ces gens-là sont beaucoup plus intéressants que nous, en fait. C'est peut-être eux qu'il faut interroger. Le plus important c'est ce qu'on fait, pas ce qu'on est.

Ce que vous faites, c'est cet album maintenant. Qu'est-ce que vous aimeriez que les gens en gardent ?
G : J'espère qu'ils vivront des émotions fortes, intimes et personnelles en l'écoutant. Avec les gens qu'ils aiment. Et que les clips leur fassent sentir des émotions ultra humaines, que ça leur donnera envie d'aller vers les autres.

J : S'ils peuvent pleurer un bon coup aussi, ça fait du bien. Des émotions pas forcément fortes, mais dont ils peuvent habituellement avoir peur. Des trucs assez intimes. Qu'ils se sentent vivants.

Et vous, qu'est-ce qu'on vous souhaite pour la suite ?
J : À toi de nous le dire !

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