non, je ne veux pas « passer » pour une femme : je suis transgenre

Juno Roche

La mode et la pop culture n’acceptent que les transgenres qui n’ont justement pas l’air d’être trans. Pour l’auteure Juno Roche, le renversement aura lieu quand la beauté queer sera enfin pensée en dehors de la binarité.

En 2014, le magazine Time mettait en couverture l’actrice et militante Laverne Cox, et insistait sur le fait que le monde vivait alors un véritable « point de bascule pour les transgenres ». Un point à partir duquel la communauté trans allait enfin sortir de l’ombre et revendiquer la place qui lui est due au sein de la société. Une ère nouvelle de tolérance s’ouvrait à nous : nous étions en couverture de magazines, sur les sofas de grands shows télévisés et un peu plus visibles dans le vaste champ médiatique. Mais cette visibilité se payait au prix fort : pour être accepté, il fallait être en mesure de « passer ».

« Presque tous nos modèles sont devenus visibles en effaçant ce qui faisait d’eux des trans à coups de normativité, avant d’être découverts en tant que trans et forcés au coming out. »

Après mon opération, mon chirurgien m’a informée que, pour couvrir les cicatrices présentes sur mon néo-vagin, je pouvais y planter une toison pubienne luxuriante. Une manière de déguiser, jusque dans mon intimité, le fait que mon vagin est bel et bien un espace trans, créé en recyclant un pénis et des testicules qui me semblaient superflus. Le buisson pubien façon années 70 était convoqué pour cacher ma transexualité et me rendre plus désirable. Je suis sûre que les intentions du docteur étaient bonnes, parce que l’histoire l’a assigné à ce rôle – celui de rendre les trans les plus « réels » possible – aussi étrangement réels que les personnes cisgenres.

Son conseil m’a attristée parce que mes cicatrices témoignent d’un combat pour accepter et effectuer des changements nécessaires. Mes cicatrices sont mon courage. Mon identité queer repose quelque part, au milieu des marques superficielles laissées par des points de suture. J’ai senti qu’il y avait là un dilemme : devais-je conserver ma transexualité, brute et peut-être vulnérable, ou chercher le confort et même la sécurité en cherchant à avoir l’air la plus cisgenre possible ?

« La mode évolue sur la fluidité du genre, mais pas nécessairement sur l’identité trans » – Hari Nef

Beaucoup de voix s’élevaient autour de moi, m’assurant que la sécurité et le succès reposaient dans l’idée de « passer et se fondre » - que plus je ressemblerai à « eux », plus ma vie serait facile. Être visible et audible en tant que trans, c’était risquer le rejet, l’instabilité économique et personnelle, et dans cette perspective, anéantir les marques de ma transexualité m’aiderait à avoir une vie ordinaire. Le récent bouleversement dans les médias et les débats ne faisait rien pour défier cette notion, cachant le travail fantastique mené par des personnes souvent décrites comme profondément hétérosexuelles et cisgenres.

Laverne Cox, Janet Mock et d’autres, ainsi qu’un petit groupe de superbes mannequins, dont Hari Nef et Andreja Pejic, sont présentées comme les visages d’une nouvelle ère où il n’est plus seulement question d’acceptation mais bien de célébration. Les trans seraient désormais sur le devant de la scène, en couverture des magazines et leur souci ne serait plus de se faire accepter mais plutôt de construire une carrière à partir de leurs propres aspirations, de leurs propres désirs – comme tout le monde. Mais le plafond de verre n’a jamais joué en notre faveur, et si quelque chose a été brisé, ce n’est certainement pas le sexisme ou la misogynie. La communauté trans a toujours été soumise à la nécessité de paraître plus vrai que nature pour pouvoir prétendre au respect et à l’inclusion.

« Inclure un seul modèle trans au sein d’une campagne est une raréfaction qui créé un standard de beauté normatif intangible pour tout le reste de la communauté transgenre. »

Comme la brillante Laverne Cox l’a dit après son apparition en une de Time magazine : « Sous un certain éclairage, sous certains angles je suis capable d’incarner certains canons de beauté cisnormés. Aujourd’hui, il y a beaucoup de personnes trans qui à cause de leur génétique et/ou de leur manque de moyens ne seront jamais en mesure d’incarner ces standards de beauté. Plus important encore, beaucoup de personnes trans n’ont pas envie de les incarner et nous devrions être perçus en tant que nous-mêmes et respectés pour ce que nous sommes. »

Il suffit d’examiner le langage utilisé pour évoquer Caitlyn Jenner à ce moment-là (et encore aujourd’hui) et son combat visible pour rentrer dans le moule d’une féminité corsetée – ses cicatrices, l’ombre de sa masculinité passée étaient définitivement trop présentes pour que le point de bascule (le fameux « tipping point ») joue en sa faveur. Ses opinions politiques ne l’ont pas aidé, même si elles étaient largement mises de côté lorsqu’il s’agissait de la jeter en pature aux comiques et moqueurs en tous genres. Son grand courage à révéler sa vérité fut brutalement ignoré tandis que ses mains, la taille de ses mains, se retrouvaient minutieusement examinées. Beaucoup de personnes trans que je connais sont immédiatement jugées sur des détails qu’elles ne pourront pas changer. Peu importe le nombre d’opérations du visage ou de vaginoplasties que vous effectuerez, rien ne changera votre taille ou celle de vos mains.

Les personnes trans ordinaires ont été récemment prises à partie et comparé à des mannequins dont la beauté passe à côté de toute authenticité trans. Historiquement, presque tous nos modèles sont devenus visibles, pas parce qu'ils étaient trans mais en effaçant justement ce qui faisait d’eux des trans à coups de normativité, avant d’être découverts en tant que trans et forcés au coming out. Leur quête de norme fait sens à de nombreux niveaux. Déjà, nous voulons tous s’intégrer à la société, d’une manière ou d’une autre. Deux, historiquement, la communauté trans a été si brutalisée que s’intégrer à la société et à ses défauts c’est aussi s’assurer une forme de sécurité. Trois, tous les trans ne sont pas les même, même à cette époque un petit peu plus ouverte. Certains trans veulent se décrire comme des femmes, d’autres des hommes, des hommes trans, des femmes trans, mais il y en a quelques-uns – de plus en plus – qui souhaitent simplement se décrire comme trans. Ceux-là s’élèvent contre le modèle cis-normatif par rapport auquel nous sommes souvent jugés.

« Je n’ai jamais eu l’impression de passer d’un genre à un autre. Je ne me suis jamais sentie homme et jamais sentie femme. »

Hari Nef est une mannequin qui a utilisé sa plateforme pour donner de la voix contre cette utilisation biaisée des identités transgenres, récupérée sans aucun sens du respect et sans aucune compréhension de la communauté transgenre. « La mode évolue sur la fluidité du genre, mais pas nécessairement sur l’identité trans, disait Hari en 2015. Les designers présentent la masculinité comme une option pour les femmes, et vice versa. Ce n’est pas de l’ontologie, c’est de l’esthétique. »

Cette manière de faire passer l’androgynie pour une nouvelle « acceptation trans » est répandue dans l’industrie de la mode. Mais c’est passer totalement à côté de la signification de l’androgynie et de son rôle dans la redéfinition de la binarité du genre. Je commence à en avoir marre de voir une femme en costard, les cheveux tirés en arrière par un designer homme, une cigarette à la main pour ressembler le plus possible à un homme, ou alors l’inverse, un jeune homme pâle, le regard dans le vide, habillé de motifs fleuris et dont on tire un portrait à la fois de fem et d’objet sexuel. Tout ça n’a rien à voir avec une quelconque progression des droits des trans. C’est simplement ce que la mode a régulièrement tendance à faire : caricaturer et réduire tout message politique, personnel ou culturel à son premier degrès. Un costume grossier, un trans déguisé, toute la culture trans fondue en une tendance.

Les trans femmes et hommes sont régulièrement insultés, congédiés et attaqués au seul fait d’apparemment chercher une forme de sécurité dans la rue. Une sécurité qui s’inscrirait dans cette caractérisation. Cela fonctionne en défilé, parce que les podiums de la mode sont des espaces privilégiés. Mettre en avant certains visages passés à la moulinette des standards de beauté ne créé aucun espace supplémentaire pour nous. Ils font de l’argent sur notre dos. Inclure un seul modèle trans au sein d’une campagne est une raréfaction qui créé un standard de beauté normatif intangible pour tout le reste de la communauté transgenre.

Je ne veux pas être vue comme une femme, comme une femme trans, comme quelqu’un d’androgyne ou de non-binaire. Cela me suffi largement d'être vue comme une personne trans, née trans avec un corps trans capable de fluidité et de changements. Mon corps, et particulièrement mes parties génitales, avait un potentiel alchimique qui m'a permis transformation efficace. Mais je n’ai jamais eu l’impression de passer d’un genre à un autre. Je ne me suis jamais sentie homme et jamais sentie femme.

« Être trans, ce n’est pas un moment transitoire où les gens stagnent quelques temps au milieu de leur voyage entre un pôle binaire et un autre. Être trans est une destination en soi. »

Je suis récemment tombée sur l'image d’une performance de l’artiste Travus Alabanza, qui met en avant sa beauté trans, brute et sans retouche, et posait en relation la sécurité trans et les identités trans. Jeune, trans, refusant de se conformer, Travis a créé un véritable espace, un nouvel espace dans lequel d’autres pourraient se retrouver. Un tel courage et une telle beauté me rendent encore plus déterminée à ne rien lâcher, à continuer avec les soi-disant « radicaux » qui réclament une forme de « réalité » quand à la place, nous pourrions occuper et cultiver notre propre « vulnérabilité radicale ».

Avec le temps, je pense que le monde se retournera sur son passé et verra nos conceptions du genre pour ce qu’elles sont : des bornes limitantes et des outils de contrôles trop souvent sources de honte. Pour moi, être transgenre n’est pas un tremplin ou une salle d’attente entre être un « homme » et devenir une « femme ». Être trans, ce n’est pas un moment transitoire où les gens stagnent au milieu de leur voyage entre un pôle binaire et un autre. Être trans est une destination en soi. J’ai envie de passer du temps dans cette communauté magnifique, en constante expansion, et d’en saisir tous les aspects. Je veux explorer ce que signifie être radicalement transgenre sans rechercher l’approbation de qui ou quoi que ce soit. Rechercher la sécurité, oui, mais selon nos propres termes ; sans jugement, dans l’acceptation, sans avoir besoin de chirurgie pour entrer dans un moule dont on sait qu’il fait du mal à tout le monde, trans comme cis.

@justjuno1
Queer Sex de Juno Roche est disponible, publié chez JKP.

Pour recevoir le meilleur d'i-D dans votre boite mail toutes les semaines, c'est par ici <3