la question du genre au coeur des dernières collections homme

Cette saison, la mode s'est attaquée aux codes traditionnels de la masculinité pour mieux (re)définir l'homme du futur.

par Kinza Shenn
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27 Janvier 2017, 12:55pm

charles jeffrey fall/winter 17

Le moment a rarement été aussi propice pour parler de masculinité, de genre et de mode. Depuis quelques années déjà, les créateurs de mode proposent une vision différente du genre masculin et de ses codes, loin de celle que l'on retrouve dans l'opinion publique, encore quelque peu archaïque même si en pleine évolution. Cette saison, les vêtements ont quitté le réel et il était question d'abstraction. Pour le commun des mortels, cette saison, la mode masculine ne présentait probablement rien de révolutionnaire, se résumant à quelques photos dans des magazines que l'on feuillette sur le chemin du travail. Et pourtant. 

Tandis que certaines des plus grandes marques s'inspiraient de la vie réelle, voire de monsieur tout-le-monde - notamment Prada, Balenciaa, Gosha Runchinsky et Louis Vuitton en collab avec Supreme - on retrouvait également sur les podiums une panoplie d'hyperboles, de robes immettables et de coupes désuètes. Il y avait bien un fil conducteur et on pourra retenir deux tropes cette saison. Le premier s'articule autour d'un homme sensuel, dont le corps s'appréhende selon des codes féminins, habillé de tissus diaphanes et d'étoffes brodées. Le second, plus codifié, repose sur une vision traditionnelle de la masculinité, déjouée grâce à des détails féminins et des imperfections volontaires. On pourrait parler de « tendances » mais le message était bien plus profond que ça. Il s'agit là bien plus d'une redéfinition identitaire que d'une simple tocade. Ce qui nous amène à la question suivante : la mode est-elle en train de définir la masculinité du futur ? Ou bien, de manière plus réaliste, quand accepterons-nous enfin de la réaliser, pour de vrai ?

Vivienne Westwood autumn/winter 17

L'image la plus forte et la plus partagée de la saison est sans doute celle d'un mannequin, habillé d'une robe de soirée, lors du défilé homme de Vivienne Westwood. Une simple robe noire en tulle au-dessus d'un corset et d'une mini-jupe. Rien d'inhabituel, lorsqu'on sait qu'elle était l'œuvre du mari et partenaire de design de Dame Vivi, Andreas Kronthaler. On reconnaît l'empreinte Néo Romantisme du couple et leur volonté toujours aussi puissante de renverser les codes du genre. Mais le coupple semble pousser leur réflexion sur le genre encore un peu plus loin. Cette saison, les genres n'ont de cesse de fusionner, d'interagir et de dialoguer.

Le tulle et les tissus très légers et transparents renvoient quelque chose de très sensuel. Leur aspect brumeux laisse imaginer les courbes du corps et pousse à imaginer ce qu'ils ne dévoilent pas. (On retrouvait les mêmes choix de textiles chez le collectif Art School. Des résilles, du tulle et des broderies couvraient les corps des trans, queer et trav qui foulaient le podium.)Les draperies et les vêtements ruchés provoquent aussi cet effet érotique. On les retrouvait cette saison chez Ann Demeulemeester, Rick Owens, Wales Bonner et Charles Jeffrey LOVERBOY. Le corps est couvert mais les textiles suivent ses lignes et les laisse apparaître. Cet érotisme repose sur la vision d'un corps qui bouge sous le vêtement qui le cache à moitié - ce qui ne répond pas vraiment aux codes hétéronormés de la masculinité. Souvent, l'homme est placé comme un prédateur. Ici, il devient la timide ingénue qu'il a pour habitude de chasser. 

Wales Bonner autumn/winter 17

Comme toujours, Wales Bonner a joué avec les différents degrés de masculinité en utilisant des draps de lin blancs, des jupes et des parures de cristal. Ses silhouettes s'inspiraient "d'hommes efféminés, très Renaissance, et de figures spirituelles habillées de blanc", passant ainsi d'une idée physique à quelque chose de transcendantal. Une idée que l'on retrouvait également chez Feng Chen Wang lors de son défilé au MAN. Le designer a transformé des vêtements fonctionnels pour les rendre plus accessibles, et « les intégrer à un royaume d'impressions et de sensations » explique-t-il. Des cuirs souples, des secondes peaux et des reflets argent traversent la nouvelle collection de Wang. Les tissus, parfois roulés et tordus, donnaient à voir des corps déformés. Le vêtement enveloppe le corps à la manière d'un cocon « répondant à un besoin humain fondamental, celui de se sentir en sécurité. » C'était, encore une fois, une manière de se distancier de la vision archaïque de l'homme, en le rendant plus vulnérable.

Le fait que les collections de Wooyoungmi et Alexander McQueen aient tiré leur inspiration d'Oscar Wilde semble significatif. Le dandy-esthète - rejeté à la fin de sa vie à cause de son homosexualité - a été très important, de par son obstination pour la liberté d'expression et pour le beau, face à l'adversité. Chez Loewe, Jonathan Anderson a lui aussi déroulé une vision intelligible, romantique et sensible du vêtement. Le contraste entre les lourdes étoffes et la peau nue des mannequins (ornementée de petits bijoux en bois), révélait une approche très humaniste et sensible de la masculinité. 

Xander Zhou autumn/winter 17

D'un autre côté, une masculinité plus subversive a foulé les podiums de Londres, chez les jeunes créateurs Martine Rose et Xander Zhou. Le nom de leur collection ? « I'm Carrying a Secret Weapon. » (Je détiens une arme secrète). Un titre évocateur à l'image de la monstruosité des silhouettes qui défilaient sous nos yeux : nuances de couleurs roses et moutardes, peau exposée de manière suggestive autour des hanches, yeux et mains négligemment dissimulés, cheveux gras, cols roulés en mohair, et trenchs aux élans martiaux. Chez Martine Rose, ils étaient dénudés à l'arrière, dévoilant le dos de ses mannequins. Un parti pris à contre-courant de la binarité des genres, accentuée par quelques détails fétichistes et féminins : t-shirts en satin, pantalons de cuir, sangles autour de la taille et fermetures visibles sur leurs jeans jaune pâle. Les mannequins, dans leur éminente majorité, reflétaient une certaine vulnérabilité, l'impression douloureuse que leur uniformité provenait d'un défaut de fabrication. Ils symbolisaient peut-être aussi, le passage d'un état, d'une époque à l'autre ou d'un genre à l'autre. Un espace-temps charnière.

Chez Comme des Garçons Homme Plus, c'était un peu le même constat : l'attitude nonchalante, enfantine des mannequins troublait les lignes nettes de chacun de leurs costumes. Les mannequins, des mecs blancs et fins arborant des perruques colorées en microfibres, arboraient des hauts laissant fièrement entrevoir les lignes de leurs abdos. On aurait cru, l'espace d'un instant, qu'on avait débarqué au Japon, là où le bishonen (le concept qu'on utilise pour évoquer la beauté physique de quelqu'un) s'applique avec la même définition aux garçons et aux filles. N'étant pas, de fait, à Tokyo, on ne pouvait que s'étonner de ce retour à la délicatesse, indissociable d'une certaine virilité. 

Comme des Garçons Homme Plus autumn/winter 17

Parlons virilité, parlons des hommes. Eux qui ont une forte pression sur les épaules, répondent à des carcans, obéissent à des diktats qui ne font pas ou plus l'unanimité chez la gent masculine. Les dernières campagnes de prévention, surtout sur le territoire anglais, le prouvent : refréner, taire ou durcir sa part de sensibilité est une des conséquences de la non-acceptation d'une masculinité plus ouverte et le premier symptôme d'une crise identitaire. Cette remise en question de la masculinité telle qu'on l'a définie pendant longtemps s'est ressentie sur les podiums, évidemment. Les vêtements unisexes et l'androgynie commencent à fleurir et envahir les géants de la fast-fashion, à l'instar de la collection « Ungendered » de Zara l'année dernière. Le problème, c'est qu'on en a oublié, à force de confondre les genres et de les mélanger en une sorte de bouillie informe, qu'il existait entre le féminin et le masculin, un terrain de jeu aux ressources esthétiques inépuisables.

Pour résumer, les collections de cette saison, dans leur grande majorité, ont été marquées par la peur. Peur politique, peur d'entrer dans le monde froid et corrompu des adultes (Charles Jeffrey LOVERBOY), peur du vide(Craig Green). Mais les pièces, prises une à une, reflétaient bien quelque chose de plus optimiste. Chacune se faisait l'écho d'une époque charnière, d'un présage de temps meilleurs et plus ouverts à la beauté de l'entre-deux. L'un des derniers shows parisiens était celui d'Ann Demeulemeester et son royaume gothico-victorien. Des garçons androgynes et des filles dans des vestes de jockey roses et poussiéreuses, de la dentelle, des plumes et des ficelles de velours se sont succédé. La créatrice tirait son portrait éclatant du passé, en même temps qu'elle regardait loin devant, à l'instar de ses mannequins qui portaient autour du cou, des colliers estampillés du joli mot « avenir », porteur d'espoir et de changement. C'est sans doute ce qu'il faut retenir de cette saison : demain existe et nous devons veiller ensemble à ce qu'il soit plus tolérant à l'égard des mutations, tergiversations et remises en questions de nos identités. 

Credits


Texte Kinza Shenn
Photographie Mitchell Sams