new faces et gueules cassées : où en sont les hommes ?

La mode adopte une démarche cinématographique où les mannequins incarnent des personnages dans des univers de plus en plus différenciés. i-D a shooté ses new faces préférées de la dernière saison.

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févr. 1 2017, 10:35am

C'est un monde sans héros peuplé de personnages récurrents. De saisons en marques et de défilés en créateurs, les histoires varient et invariablement avec elles des centaines de garçons viennent incarner leurs trajectoires et habiter leurs mondes. « Je travaille mes collections comme des petits films, avec un vrai scénarioconfiait Kris Van Assche à i-D interrogé sur son dernier casting. Cette saison, je me suis imaginé une rave-party où tout le monde s'exprime sans la moindre retenue. Et au milieu : un garçon mystérieux en costume sombre. Tout le monde le regarde.C'est lui, l'homme Dior. » Plus que jamais dans l'industrie de la mode et comme rarement chez les hommes, les créateurs s'attèlent, une histoire après l'autre, à raconter leurs univers. Dans cette version très chère des Rougon-Macquart, le casting occupe une place fondamentale. Un type de casting cantonné à quelques créateurs à la vision totale (Rick Owens, Raf Simons, Hedi Slimane ou Yohji Yamamoto) qui s'est désormais complètement démocratisé, jusque dans les institutions les plus conservatrices. Pendant longtemps, les marques se sont basées sur des critères physiques extrêmement sélectifs.« Elles n'y dérogeaient pratiquement pas et n'étaient pas particulièrement intéressées par l'originalité des garçons, analyse Adam Hindle, notamment directeur de casting pour Céline ou Sacaï. Mais tout ce qu'elles cherchent depuis quelques saisons, ce sont des personnalités. Elles ne se demandent plus simplement "qui est hot" mais ont envie de réalisme, de crédibilité. Ils cherchent des garçons qui pourraient être dans un groupe, un poète, peu importe selon le brief. Les designers et les stylistes cherchent avant tout des personnalités qui incarnent leur message et racontent leur histoire. »

La demande s'est forcément traduite par la création d'agences spécialisées qui ont fait de ces « personnalités atypiques » ou de ces « vrais gens » (c'est selon) leur signature. On pense évidemment à Eva Göbel et Tomorrow Is Another Day (elle signe l'intégralité du casting Vetements et Balenciaga) mais ont aussi émergé d'autres structures comme par exemple l'américaine Midland, la française Rockmen, l'anglaise Brother ou la russe Lumpen. L'approche de la fondatrice de l'agence basée à Moscou, Avdotja Alexandrova, résume bien la tendance : « Je suis entrée dans la mode par le cinéma, et je veux insérer des visages dignes de documentaires dans ce milieu. » Avec eux la rue est devenue la norme. La « gueule », une donnée. La personnalité, un requis et la balafre, une valeur ajoutée. « Plus ça va, plus les marques cherchent aussi à savoir ce que fait le mannequin, dans sa « vraie vie », raconte Antoine Duhayot, bookeur chez Rockmen. Raphaël par exemple, que vous avez shooté, est en Khâgne. Ça a beaucoup plu. C'est une réaction complètement opposée au milieu des femmes où ce serait au contraire plutôt mal vu. » Selon Adam Hindle, qui travaille aussi avec les femmes (Céline, Sacaï , Christopher Kane) le milieu évolue dans le même sens mais « c'est plus facile de les transformer en personnage, avec la coiffure ou le maquillage. » Elles peuvent donc plus facilement passer d'un univers à l'autre et espérer travailler plus longtemps.

Le terme « new face » a longtemps cristallisé l'espoir d'une réussite. Il est, malheureusement ou heureusement, devenu une constante chez les hommes. Sophie Bruynoghe, directrice de casting pour Hermès, a constaté cette évolution, alors même que la maison reste l'une des plus précises sur les critères physiques : « Au lieu de faire carrière petit à petit, certains garçons sont le "it boy" de la saison, et ensuite disparaissent très vite. D'une part parce qu'ils sont très jeunes, et que leur physique est encore en pleine évolution, d'autre part parce que la demande s'essouffle vite, surtout pour les garçons plus particuliers. L'élargissement des critères de beauté pour les mannequins masculins est globalement positif, dynamique et à l'image d'un monde en constante évolution. C'est un métier qui est devenu à portée de tous - et tant mieux - en revanche, et au vu du nombre de candidats potentiels, faire une vraie carrière ne sera possible que dans certains cas, et de façon relativement imprévisible. » En bref, davantage réussiront, mais moins longtemps. Pour Antoine Duhayot, c'est plutôt une chose positive : « La plupart des caractères que les maisons recherchent n'ont jamais pensé ou cherché à être mannequins. Ils font souvent autre chose à côté, et on les encourage à rester eux-mêmes. Étrangement, cette évolution rend le milieu moins cruel. On ne promet pas la lune, et ça rend les choses beaucoup plus saines et simples. »

William,18 ans, américain (J.W Anderson, Facetasm, Loewe, Etudes) @Elite

Zacharie, 18 ans, français (Dior, Berluti, Lanvin) @Success

Horry, 19 ans, français (Paul Smith, Kenzo, Off/white) @Rockmen

Raphaël, 19 ans, français (Valentino, Officine Générale) @Rockmen

Anton, 17 ans, danois (exclu Gosha Rubchinskiy) @Success

Credits


Photographie : Jun Yasui
Texte : Tess Lochanski