kiki, la nouvelle génération politique de vogueurs new-yorkais

La relève du voguing new-yorkais évolue avec son époque. Un documentaire lui est consacré.

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févr. 2 2016, 9:10am

Paris is Burning, le film queer des années 1980 qui retrace la vie de la communauté des LGBT de couleur à New York célébrait le voguing et n'y est sans doute pas pour rien dans sa démocratisation actuelle. Sauf qu'aux dires de sa réalisatrice, Jennie Livingston, le film parlait d'autre chose que d'une simple ''danse.''

Kiki, le documentaire présenté à Sundance cette année, met à l'honneur une nouvelle génération de la scène queer : contrairement à leurs ainés de Harlem dans les années 1970, la jeunesse LGBTQ de couleur ne fait plus que danser ou concourir aujourd'hui. La scène kiki de New York est une vraie communauté, une famille alternative où ses membres se retrouvent autour de la danse. La jeunesse LGBTQI de couleur fait face, encore aujourd'hui, aux mêmes problématiques que leurs ainés : discrimination, manque de ressources, homophobie, transphobie, VIH… Normal donc que les kids de kiki aient besoin de la danse pour se défaire d'un quotidien pas toujours facile. Au delà de la danse, c'est tout un système de valeurs, d'entraide et de solidarité qui se déploie à travers cette scène. 

La scène Kiki se distingue des autres. C'est en tout cas ce que défend Sara Jordenö, la scénariste et réalisatrice du documentaire Kiki. Si l'on retrouve certaines problématiques inhérentes au film Paris is Burning, sorti 25 ans plus tôt, les conjonctures sociales, économiques et politiques qui régissent notre société actuelle ont fait jaillir plus fort l'aura révolutionnaire de cette scène. ''Il faut replacer les choses dans leur contexte, le paysage politique actuel n'y est pas pour rien, insiste Sara. Le film et la communauté qu'il met à l'honneur tournent autour des mouvements Black Lives Matter ou Trans Lives Matter. C'est un mouvement qui appartient à la jeunesse d'aujourd'hui.''

Le co-scénariste de Kiki et fondateur d'une des nombreuses instances qui regroupent les membres de la scène, s'appelle Twiggy Pucci Garçon. Il raconte à i-D la raison qui pousse les gamins à rejoindre la communauté : ''Les raisons sont toujours différentes. Un gamin est venu uniquement pour apprendre à danser le voguing. Un autre est à la recherche d'informations sur le sida, ou cherche du soutien , d'autres encore, cherchent seulement un endroit sûr où passer la nuit.'' Le film de Jordenö est un réel acte collaboratif. C'est la communauté kiki qui prend la parole et s'exprime librement devant la caméra. Un acte qui n'aurait pu être fait autrement, si l'on en croit le proverbe des kids : ''Pas de nous sans nous.''

Kiki suit donc le parcours, les déroutes et le quotidien de sept jeunes dans différents endroits et leur rapport à la danse. Ils aiment pratiquer leur voguing et débattre de leurs expériences (''Je peux choisir d'être féminine ou masculin, dit l'un d'entre eux, cela importe peu si c'est fait avec sincérité'') en parlant de leur sexualité et de leur fluidité en termes de genre. Certains passent par la transformation au cours du film, comme Gia Marie Love, une jeune femme transsexuelle de couleur qui excelle dans l'art de la pose : ''je suis tellement douée qu'on ne peut pas avoir honte de moi,'' raconte-t-elle. Pour Jordenö, le défi à relever était d'offrir à cette jeunesse une véritable plateforme pour s'exprimer et ainsi, de parvenir à replacer ce phénomène culturel dans un contexte social et politique où les problématiques de la couleur de peau, de la sexualité sont encore sources de discrimination et de violence. ''La scène kiki est aussi un espace de transformation, explique la réalisatrice. Ils deviennent quelqu'un qu'ils n'auraient jamais imaginé devenir avant de rejoindre la communauté.''

Jamais aucun film n'avait soulevé avec autant de justesse les problèmes que rencontrent cette communauté en 2016. Dans une scène particulièrement éloquente, un jeune homme noir et gay parle de son expérience en tant que gigolo et engage les kids autour de lui à ne jamais vendre son corps. D'autres sont plus modérés sur la question mais tous écoutent avec attention. 'Il s'agit d'une communauté qui tente de trouver des réponses à ses questionnements internes. Tous ont des histoires différentes à raconter, certaines tensions s'exacerbent lors des débats mais toujours avec bienveillance et tolérance.'' Aujourd'hui, plus que jamais, le film nous aura montré comment la jeunesse peut s'exprimer librement. Comme le conclue brillamment l'un des kids de kiki : ''L'auto-défense, c'est tout ce qu'on a.''