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les congolais de kokoko! ont inventé un genre musical (et c'est génial)

Un groupe né de la rencontre entre un collectifs d'artistes et de musiciens, et le producteur français Débruit. Ensemble, avec KOKOKO!, ils réinventent le paysage musical du pays.

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05 Mai 2017, 11:10am

KOKOKO ! est un collectif d'artistes et musiciens formé à Ngwaka, en République Démocratique du Congo. Incroyablement créatifs et amis depuis leur plus jeune âge, ils créent leurs propres instruments en utilisant des objets trouvés ; une guitare à une corde, une harpe « Jésus-Crise » en forme de croix, une batterie créée à partir d'une machine à écrire, des bouteilles d'eau pour jouer les mélodies et une talk box créée à partir d'un lecteur cassette pour voiture. Alors que ces inventions étaient initialement nécessaires car ils ne pouvaient pas se permettre d'acheter de vrais instruments, le groupe s'est rapidement rendu compte que cela rendait leur musique unique.

Grâce à une compagnie locale, Kinoise Productions, qui travaillait sur le projet Africa Express - visant à promouvoir la collaboration musicale sans frontières à travers une série d'albums et de tournées - le collectif s'est lié au producteur français et fan de musique africaine, Débruit. Ensemble ils ont créé un nouvel univers acoustique et ont fait évoluer leurs sonorités pour pouvoir jouer dans les clubs du centre-ville, où ils font face aux coupures de courant imposées par le gouvernement mais savent comment continuer à faire la fête jusqu'au bout de la nuit. En questionnant et protestant contre ceux qui ont poussé leur peuple à avoir peur et à vivre dans la pauvreté, KOKOKO ! pousse la jeunesse à aller de l'avant et rester positif grâce à la modernité de leur musique.

« Vous pouvez vous attendre à vivre des performances live surprenantes et être transporté dans un nouvel univers sonore, loin, très loin de la vision occidentale fantasmée et souvent décrit comme la 'world music'. La musique de KOKOKO ! est moderne, alternative, spontanée et explosive, explique Débruit. Après m'être rendu compte de la vision progressiste, avant-gardiste et expérimentale des musiciens, je me suis concentré sur l'écoute et l'enregistrement, j'ai branché mes propres instruments pour voir ce qu'ils pensaient de mon approche. Une nuit, on a improvisé un live et leur réaction a été instantanément positive. »

Après avoir créé un studio de fortune avec des matelas et des demi tables de ping-pong, Débruit est allé acheter des micros chinois chez un commerçant dont la clientèle est principalement faite de pasteurs Évangélistes, les seules personnes capables de s'acheter du matériel musical. Pour s'imprégner de leur univers, voici un court-métrage exclusif avec pour bande-son leur premier single Tokoliana, puis leur interview juste en-dessous !

Comment avez-vous commencé à travailler avec Débruit ?

Un jour, Renaud, de Belle Kinoise est venu à Kinshasa avec des morceaux de Débruit et on s'est tous dit 'wow, c'est ça !' On a toujours voulu enregistré notre musique avec du matériel moderne pour la faire entrer dans une nouvelle dimension et jouer dans des clubs, mais c'est impossible ici à Kinshasa parce que nous n'avons aucun moyen de produire ce genre de sonorités et personne ne sait comment faire. Débruit est venu à Kinshasa pour la première fois en juillet l'année dernière, on l'a rencontré et nous avons commencé à enregistrer certaines de nos idées. Il nous a suggéré certains réglages, il était très curieux de nos instruments. Tout s'est si bien passé que nous avons décidé de créer un nouveau groupe ensemble.

Qu'avez-vous appris en travaillant ensemble ?

On a appris à structurer nos improvisations pour en faire des morceaux. En général on joue tous ensemble alors il a fallu enlever des instruments. On a aussi appris à jouer avec des instruments électroniques et cela nous a donné beaucoup d'énergie parce que ça nous à ouvert de nouvelles possibilités. Il a aimé la sonorité et l'originalité de nos instruments mais il nous a poussé et encouragé à aller le plus loin possible. Il a compris ce que nous jouions, les rythmes, les mélodies… il a aussi été capable de faire des mélodies électroniques comme celles qu'on aime, ce qui nous a surpris, comme au club Makara ou il a branché ses instruments et joué pour les danseurs de Makoka, avant que les fils électriques chinois bon marché ne fondent.

Parlez-nous de la scène locale…
À Kinshasa il n'y pas de véritables scènes musicales, mais il y a un musicien dans chaque maison. Ce qui fait qu'on collabore tous, c'est dans notre culture, mais il n'y a pas d'argent, beaucoup de musiciens abandonnent pour jouer dans les Églises Évangéliques car ils peuvent gagner de l'argent. Jusqu'à présent la 'scène' est contrôlée par les stars du Ndombolo. Ils empêchent n'importe quel autre artiste de se faire sa place avec des techniques parfois mafieuses. Mais les choses commencent à changer. Aujourd'hui, il y a un sentiment révolutionnaire contre les positions des artistes des années 1990 et 2000, les aînés qui n'ont fait que chanter l'amour et fait l'éloge de l'argent. Aujourd'hui de nombreux jeunes créateurs se tournent vers des expérimentations et des moyens d'expressions plus radicaux, comme nous.

Comment décririez-vous votre musique ?

On peut l'appeler tekno kintueni ou zagué ou beaucoup d'autres noms en Lingala, mais pour définir notre musique, elle est directe, brute, punk mais très groovy, c'est électrique et ondoyant.

Qu'est-ce qui vous inspire ?

Le son de la ville. Kinshasa est une ville dans laquelle on entend plus que l'on ne voit. Il y a beaucoup de sons très reconnaissables, les vendeurs de vernis qui tapent les petits flacons en rythme, les vendeurs d'essence - qu'on appelle les Kadafis - qui font des rythmes avec leurs tomates, les vendeurs de cigarette et leurs sons élastiques… Tous ces sons et le tumulte de la ville nous inspirent. Kinshasa est une ville que l'on peut écouter.

Et quelles sont vos influences musicales ?

D'abord Franco & Ok Jazz, de la musique congolaise des années 1970 et 1980. Quand on était ado on adorait Tupac et Biggie. Aujourd'hui on écoute beaucoup de musique de club africaine avec des rythmes très dansants et bien produits. Et même si nous faisons une musique électronique, la base de notre inspiration se trouve toujours dans nos origines. Il y a 450 tribus en R.D.C, donc c'est une inspiration infinie. On tire notre inspiration de différents rythmes et nous essayons d'en faire quelque chose de moderne, voire futuriste, grâce à nos instruments et nos techniques. Le Congo est le cœur de l'Afrique et du monde, nous sommes au milieu de l'endroit où tout a commencé. Makara, notre chanteur, travaille en utilisant des boucles mp3 venant de sons plus électroniques pour créer ses propres rythmes et sa musique qu'il appelle Zagué, il peut chanter sur ses boucles pendant 40 minutes et entrer en trance entourer de ses danseurs qui effectuent des chorégraphies Makoka.

À quoi vous sert votre musique ?

Il y a tellement de difficultés qui envahissent nos vies ici que la musique est la seule chose qui puisse nous permettre de nous échapper. La création nous fait du bien, nous ouvre des portes et nous permet de rêver. Notre musique est faite pour la communauté, l'échange, la révolte, l'espoir, la trance, on prend le contrôle et cela nous relie les uns les autres pour trouver une voie de sortie, aller plus loin et plus haut, toucher le ciel.

Comment se passent vos fêtes ou vos concerts de manière générale ?

On répète tous les jours donc le public vient nous voir dans notre cour et dans la rue. Ils viennent quand ils entendent la musique et participent parfois en faisant des rythmes, en chantant ou simplement en dansant. On a organisé une grande fête de quartier chez nous à Ngwaka, dans le ghetto. C'était quelque chose d'assez important, on a bloqué les rues, les artistes et performeurs sont venus mais tout s'est fait de manière totalement improvisée. C'était la première fois que KOKOKO ! a joué un concert live et on peut en voir un bout dans la vidéo. Il y a plein de gens, notamment des enfants qui danse sur un immeuble et au milieu de la rue, c'était génial de pouvoir faire ça au beau milieu du ghetto, c'est de là que beaucoup d'entre nous viennent.

Quelle musique associez-vous à votre enfance ?

Les mêmes que tout le monde à Kinshasa c'est la musique de nos héros locaux des années 1980 : Franco & Ok Jazz, Pépé Kalé, Tabu Ley, Zaïko Langa Langa. Tout le monde connaît leurs chansons par cœur dès son plus jeune âge… À part ça, les membres de KOKOKO ! viennent de différentes tribus donc les chansons et rythmes traditionnels de nos ancêtres sont dans notre ADN. Nos grands-parents ont été la première génération de 'citoyens modernes' mais la nuit ils se rassemblaient pour chanter des chansons tribales comme dans les villages. Ces chants nous ont tous forgé.

Quels sont les autres artistes et musiciens de Kinshasa que nous devrions connaître ?

Il y a tellement de gens, tellement de talents. Quand on aime la musique, Kinshasa est un voyage sans fin. Parfois les jeunes enfants qu'on entend dans la rue sont impressionnant. Aujourd'hui la musique à pris une nouvelle ampleur à Kin. Ce changement a commencé avec des groupes comme Konono N°1 puis Jupiter & Okwess et plus tard avec Mbongwana Star. Aujourd'hui il y a une grande vague de nouveaux artistes qui sorte de nul part et cela partout… Des mélanges de styles étranges : Bokatola System par exemple, une bande de pygmées qui joue du rock'n roll, ou Jofil, un DJ qui sample les vieux classiques congolais des années 1970 et les transforme en techno. Et bien sûr toute la scène contemporaine qui brave la censure. C'est une sacrée époque. KOKOKO ! est un projet global qui rassemble nombre de nouveaux arrivants.

Quels sont vos plans ?

Comme tous les musiciens de la planète on aimerait vivre de notre art, jouer partout et être vu et entendu. La vie à Kinshasa est dure et tout le monde lutte donc nous voulons ouvrir la voie à d'autres nouveaux talents et bouleverser les foules grâce à cette nouvelle énergie qui arrive tout droit de Kin. Dans les clubs partout dans le monde on peut entendre la musique de la Côte d'Ivoire, d'Angola et du Nigeria. Aujourd'hui on veut faire connaître Kinshasa grâce à notre musique. On veut être entendu partout, faire notre musique, nos inventions, rendre visible notre art et se faire entendre en dehors de la ville. Ensuite, nous pourrons emmener nos enfants à l'école, améliorer nos conditions de vie et peut-être inspirer d'autres artistes à Kinshasa et à travers le monde.

Credits


Texte Frankie Dunn

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