5 photographes qui renversent le concept de masculinité

En 2018, les notions traditionnelles de masculinité et de virilité n'ont jamais semblé autant dépassées.

par Sarah Moroz
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28 Novembre 2018, 12:49pm

Alors que la dernière vague de féminisme galvanise les femmes et les pousse à repenser leur place dans la société actuelle, le revers de la médaille doit être traité tout aussi urgemment : que signifie être un homme aujourd’hui ? Se demander comment l’identité de genre est redéfinie et déconstruite est une quête profondément humaine, sociale et artistique. L’exposition collective All That Man Is – Fashion and Masculinity Now, dirigée par Chiara Bardelli Nonino pour la troisième édition du Photo Vogue Festival, inclut plus de 50 photographes avec des visions et des projets divers. Chacun explore les complexités de la masculinité par le biais de la photographie – un médium qui mêle habilement art, documentaire et portraiture de façon évocatrice et emphatique. En explorant les étapes de l’empowerement et de la vulnérabilité, ces cinq photographes effacent les stéréotypes, rétablissent la notion de sensibilité masculine et révoquent les injonctions à la virilité.

Arielle Bobb-Willis

Arielle Bobb-Willis
La new-yorkaise Arielle Bobb-Willis a développé un langage visuel puissant à travers lequel elle déforme les silhouettes de ses sujets et se joue des distinctions physiques entre hommes et femmes. Son portfolio est à mi-chemin entre le shooting mode exubérant et la chorégraphie d’avant-garde. « Dans mon travail, on ne peut pas distinguer le genre, il est plutôt question d’apprécier l’art et la composition dans sa globalité. La fluidité de genre est bien réelle aujourd'hui et je pense qu’il est important que nous soyons sensibles et compréhensifs quand à la façon dont les gens se perçoivent eux-mêmes », dit-elle. Lorsqu’elle nous montre l’une de ses photos préférées issues d’un shoot de L’Uomo Vogue, Arielle explique qu'il est primordial pour elle de respecter et retranscrire l'identité individuelle de chacun de ses sujets, de leur donner la liberté de s'exprimer. Ses trois plus petits frères et sœurs, tous âgés de moins de 12 ans, dont la perception de la binarité de genre est bien plus flexible que celle des générations précédentes, l'inspirent beaucoup dans son travail. En définitive, dit-elle, « l'art nous permet aujourd'hui d'établir une nouvelle vision du genre et de rompre avec les schémas que nous impose la société ».

Olgac Gucci

Olgaç Bozalp
« Il est très intéressant d'observer la façon dont des cultures et des régions abordent la notion de genre différemment unes par rapport aux autres, remarque le photographe londonien d’origine turque Olgac Bozalp. La photo, comme toute autre forme d’art, nous exhorte à prendre conscience de notre rapport collectif au genre. Elle ouvre un dialogue, amorce un changement. » En 2016, Bozalp a été commissionné par Gucci pour shooter une série de clichés sur les hommes turcs à Istanbul. On y découvre une pluralité de masculinités, incarnée par un homme moustachu dans une chemise à froufrou rose vif ou un second vêtu d’un pantalon patte d’eph beige et d’une chemise jaune à l’imprimé floral rose. Devant des paysages naturels lumineux ou des murs peints pastel, des hommes posent avec assurance dans des silhouettes élégantes et inattendues : des pantalons gonflés par le vent ou des drapés étroitement noués autour de la taille. Il a aussi photographié des danseuses du ventre et l’artiste Grayson Perry, et sur son compte Instagram figure aussi son père – une autre incarnation de la masculinité à laquelle il rend hommage.

Micaiah Carter

Micaiah Carter
Micaiah Carter, qui a photographié Kehinde Wiley pour le Time 100 et pour la campagne automne/hiver 2018 de Thom Browne Golf, nous montre un cliché provenant de son mémoire effectué à la Parsons. Intitulée 45/98, elle propose un jeu de miroir entre un cliché de son père lorsqu'il avait 20 ans dans les années 1970 et l'expérience du photographe au même âge, des décennies plus tard. « J'ai repris les carnets que mon père a noircis quand il était jeune alors qu'il voyageait dans l'armée, nous apprend Carter. J'ai été surpris par les tons de ses esquisses et ses commentaires sur le mouvement Black Power. Ils m'ont beaucoup inspiré dans mon propre travail. ». Bien que le passé constitue un objet de fascination pour Carter, il chérit la façon dont notre époque a su laisser plus de place à la nuance. « Je pense que les hommes ne doivent pas se laisser cataloguer par ce que la société exige d'un homme. Gay, hétéro, trans... La masculinité peut se définir de maintes façons aujourd'hui et c'est super de voir cette pluralité de définition devenir de plus en plus visible dans nos sociétés. »

Stefan Ruiz

Stefan Ruiz
Stefan Ruiz a étudié la peinture et la sculpture en Californie et en Italie avant de devenir photographe. Il a exploré la culture mexicaine de plusieurs façons. Sa photo exposée dans Masculinity Now est tirée de sa série Cholombianos, pour laquelle il a photographié des membres de la contre-culture de Monterrey à l’extérieur des clubs qu’ils fréquentaient. Les Cholombianossont férus de « cumbia rebajada » – une musique de la côte septentrionale de la Colombie aux racines africaines, indigènes et espagnoles, réimaginée dans « une version ralentie, un peu comme le dub est un remix du reggae », explique Ruiz. Les adeptes du mouvement, qui a disparu depuis, étaient reconnaissables à leurs coupes de cheveux et leurs vêtements peints à la main : « un mélange de streetwear américain, d’iconographie religieuse mexicaine, et d’éléments de l’habit traditionnel des côtes colombiennes ». Pour la plupart originaires de milieux défavorisés, ils ont souvent été accusés de servir de mules aux cartels de drogue et ont été les cibles de violences policières. « Depuis, la scène a disparu des radars, remarque Ruiz. Ils étaient faciles à repérer à cause de leurs coupes de cheveux, alors ils ont arrêté de les porter ». Cependant, il note que le style incomparable de ces gosses « reste mythique au Mexique » et survit grâce à des « mèmes viraux en ligne ».

Scarlett Coten

Scarlett Coten
Pour Mectoub, une série de portraits de jeunes hommes, la photographe française Scarlett Coten a fait le tour des pays du bassin Méditerranée – de l’Egypte à la Jordanie en passant par le Liban et le Maroc – pendant quatre ans. Elle a commencé la série en 2012 au moment du Printemps Arabe, qui semblait annoncer une époque « de grande liberté individuelle » et de redéfinition de la masculinité. Le titre de la série est un jeu de mots entre le mot arabe « mektoub » (qui signifie « c’est écrit ») et le mot « mec ». Dans ces clichés, Coten montre que la masculinité, où qu'elle se place, s'inscrit systématiquement dans des stéréotypes et préconçus. Depuis, elle s'en est allée photographier des hommes américains pour une nouvelle série intitulée Plan Américain, dans laquelle elle a trouvé de nombreuses résonances avec Mectoub, en dépit des écarts culturel et géographique. « Comme je suis une femme portant un regard intime sur des hommes, ils peuvent se laisser aller, s’abandonner pour s'approcher au plus près de ce qu’ils sont réellement. Les gens disent qu’ils montrent leur côté féminin, mais la sensibilité n’est pas uniquement féminine ». Concernant ces deux projets, elle explique : « Je reviens toujours à cette même préoccupation : les hommes peuvent et doivent s’approprier leur identité, devenir ce qu'ils veulent vraiment. »

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