au cinéma, « amanda » réchauffe le paris post-attentats

Un film qui va embuer vos yeux de larmes et serrer votre coeur très fort.

par Marion Raynaud Lacroix
|
20 Novembre 2018, 8:06pm

Certains superlatifs se prêtent à des œuvres avec tant d’évidence que l'on regrette de les avoir souvent utilisés, parfois à tort et à travers. « Poignant » est de ceux là et pourtant, c’est sans doute celui qui convient le mieux à Amanda, le dernier film de Mikhaël Hers. Dans un Paris familier, on y retrouve David (Vincent Lacoste), un grand enfant pas tout à fait adulte dont le quotidien est fait de petits boulots et de plaisirs simples – comme celui de garder sa nièce, Amanda, une petite fille blonde, qui n’aime rien de plus que le piano et les pâtisseries. Un jour, sa mère est tuée dans un attentat. Alors que David n'y avait jamais pensé, il se retrouve confronté à des questions qui le changeront à tout jamais : lui qui sort à peine de l'adolescence, peut-il être un père pour Amanda ? Quel sens donner à son amour qui grandit pour Léna (Stacy Martin) alors que le même temps, son coeur implose en mille morceaux ? Les larmes au yeux, la gorge nouée, il faudra laisser la vie reprendre et le deuil, impossible, prendre le pli du quotidien. Solaire et contenu, Amanda est un grand film sur la mélancolie, ce vague à l'âme étrange qui alourdit les corps et les empêche d'avancer. Un état de quiétude insoutenable dont le mélodrame s'était rarement emparé avec une telle pudeur. Pour en parler, i-D a rencontré Mikhaël Hers.

Le film se déploie autour d’un deuil causé par un attentat. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous emparer de ce sujet ?
C’est l'un des points de départ du film : même s’il ne s’agit pas du sujet à part entière, ça reste un film qui témoigne d'un Paris post-attentats. J’ai eu envie de capturer Paris tel qu'il est aujourd'hui : sa beauté, sa fragilité, son électricité mais aussi ses blessures, les changements et les mutations très concrètes qu'il y a eu suite aux attentats dans la façon de s'approprier l'espace avec les barrières, les militaires... Ça faisait longtemps que je voulais faire un film sur un grand enfant qui accompagnerait un petit enfant autour d'un drame, d'une disparition. Il y avait aussi l'envie de parler d’une paternité un peu particulière - par héritage, accidentelle.

Pour donner corps au récit, vous avez inventé un attentat. Comment vous-êtes vous affranchi des images que nous avons vues en boucle pour livrer les vôtres ?
Le drame familial permettait de s’emparer de ce sujet à travers la fiction et de le traiter à hauteur du personnage, par le prisme de l'intime. Ces événements appartiennent à l'imaginaire collectif, du coup, on a du mal à les concevoir, à mettre du sens dessus. On a été saturés d'images qui créent du vide au lieu d’aider à penser l'événement.

Tout ce qui pourrait faire directement référence aux attentats a disparu (les allusions à l’intégrisme religieux ou à la politique…) Pourquoi avez-vous fait ce choix ?
L'optique de traitement, c'était le drame intime. Evidemment, je voulais faire quelque chose de contemporain et dresser un portrait, qui n'existait que de manière allusive. Je ne considère pas qu'un film est politique quand on le sature d'un discours très ostensiblement politique. J'ai vraiment du mal avec l'idée qu'un film se résume à un sujet, je trouve ça un peu vulgaire. Le sujet de fond, ça doit toujours rester la vie.

Le film repose sur les épaules de Vincent Lacoste et d’Isaure Multier, une petite fille blonde qui donne son nom au film. Comment l’avez-vous rencontrée ?
On a privilégié le casting sauvage : chez les enfants qui jouent, il y a toujours un côté chien savant qui peut être gênant. On se demande même parfois si ce ne sont pas les parents qui ont envie de réaliser un rêve par procuration. La directrice de casting a trouvé Isaure à la sortie de son cours de gym, au Forum des Halles et elle a fini par venir passer des essais. Je crois que ce tournage était un beau moment de vie pour elle, mais elle est très pudique. On n’évoque pas beaucoup le film : un peu plus tôt, des journalistes lui ont demandé quelle était sa séquence préférée et elle a répondu que c’était celle où elle joue du piano en mangeant un Paris-Brest. C'est drôle, je ne l'aurais jamais deviné…

Quelques mois seulement après le film de Christophe Honoré, on découvre Vincent Lacoste loin du registre gauche et nonchalant auquel il était habitué. Comment avez-vous travaillé ?On s'aime beaucoup et pour moi ça commence par là : je ne peux même pas envisager de filmer des acteurs pour lesquels je n'ai pas une profonde affection. Il s'est très vite emparé de ce projet qui le touchait et petit à petit, nous avons instauré une relation de confiance, en passant du temps à discuter, en allant boire des coups ensemble. Vincent a ce côté faussement désinvolte, l'air de ne rien préparer mais il a extrêmement bien travaillé son rôle. Il se sentait proche de la matière et des dialogues, et a beaucoup travaillé en ce sens. À partir de là, 95% du travail était déjà fait.

1542741810591-5944352jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

La musique occupe une place importante, elle accompagne le mouvement du film sans jamais l’alourdir.
Encore une fois, c'est un point d'équilibre. Je préfère que la musique accompagne en parallèle, qu'elle suggère. C’est le reproche qu'on adresse souvent aux musiques de film, elles ont tendance à appuyer. Il y a une expression qui dit : « les violons ont toujours raison », et c'est vrai que les violons créent une émotion quasi automatique. Un enfant qui perd sa mère, je pense que c'est la situation mélodramatique par excellence, et qu’il faut assumer cette dimension là. En même temps, je voulais travailler dans la pudeur, la retenue. La musique permet de trouver ce point d'équilibre qui donne au film un souffle lorsqu’on est face à un sujet aussi dense. C'est aussi ce qui rend le film recevable.

Lorsque vous faites un film, avez-vous en tête ce désir de provoquer l'émotion ?
J'ai envie que le spectateur soit touché, et ce film-là, par rapport aux films que j'ai faits précédemment, est peut-être plus frontal dans son rapport à l'émotion. Je ne me dis pas que j'ai envie de faire pleurer les gens, mais je veux que le film parle aux gens dans leur solitude, qu’il leur enseigne un rapport au monde, aux sentiments. Je veux créer un endroit où les spectateurs se sentent compris, où ils peuvent être touchés. Je pense qu'on devrait recevoir les films de manière sensorielle. Quand j'écoute de la musique, quand je vais voir un film, je reçois la vision de quelqu'un. C’est un regard très subjectif donc il faut qu'à un endroit, je me sente compris, un peu comme si je recevais la lettre d'un ami et qu’elle donnait un sentiment d'appartenance au monde, à quelque chose.

Amanda se déroule en été, c’est une saison qui revient souvent dans vos films.
Il y a un aspect très pratique : en été, on peut tourner de manière beaucoup plus simple, plus légère et cette dynamique me plaît. C’est une saison lumineuse, qui laisse place aux possibles, au renouveau. En même temps, une absence ou une disparition est d'autant plus criante et bouleversante sous un ciel bleu. Je fais beaucoup de films autour de la disparition, du temps qui passe et c'est une saison qui se prête naturellement à ces films-là. C’est un espace qui n'est plus scandé par le rythme de la vie quotidienne, où des changements s'opèrent - soit parce qu'on a beaucoup de temps et qu'on est livré à une forme d'ennui, d'introspection, soit parce qu'on a des choses à faire qui changent de l'ordinaire.

Amanda a 7 ans, David 24. Pourquoi avez-vous choisi ces deux âges ?
Le début de la vingtaine est un âge de plus en plus indéfini. Evidemment, certains n'ont pas le choix et sont très vite plongés dans le monde des adultes mais c'est un âge où l’on est encore en mesure de reculer certains choix. Et sept ans, c'est l'âge de raison et en même temps, un moment où l’on est encore très enfant. On le sent chez la petite Isaure : elle a quelque chose de très juvénile, très poupon et commence à formuler sa pensée de manière plus nette.

Finalement, ce sont aussi des âges qui se rencontrent peu.
C'est ce que le film raconte. On me demande souvent comment s'est passée la rencontre entre les deux. Vincent est jeune, il n'a pas d'enfants de cet âge là dans son entourage et il ne sait pas s’y prendre. Il était donc un peu maladroit, un peu gêné et à mesure que le tournage avançait la complicité entre Isaure et Vincent grandissait, à l'image du trajet des personnages dans le film : deux choses se menaient en parallèle.

Que diriez-vous à un jeune qui a envie de faire du cinéma ?
Je veux faire du cinéma depuis que je suis tout petit mais c'est très abstrait. J’ai toujours dit que je voulais faire du cinéma mais en même temps je ne faisais rien pour - pas de photos, rien. Je n'y connaissais absolument rien. J'ai fait des études d'économie jusqu'au bout et quand je me suis retrouvé au pied du mur, j'ai reconnecté avec le cinéma - en l'occurrence par une école dans laquelle j'ai eu la chance d'être accepté. J'ai l'impression que lorsqu’on est poussé par une forme de nécessité - même si elle peut paraître un peu mystérieuse - les choses finissent par arriver. Ce que j'aimerais délivrer, c'est un message très optimiste et encourageant : on n'est évidemment pas attendu tout le temps mais lorsqu’on est guidé par la nécessité, on finit toujours par trouver des gens prêts à vous accompagner. J'ai plutôt envie de délivrer ce message là.

C'est un message très déculpabilisant : il ne faut pas forcément être cinéphile averti pour avoir envie de faire du cinéma.
Déculpabilisant aussi pour des gens comme moi qui ont tendance à se poser des problèmes de légitimité. Est-ce que j'ai le droit ? Suis-je à ma place ? Au bon endroit ? Je crois que lorsque les choses sont tenaces et qu'elles persistent - même d'une manière étrange, elles doivent finir par arriver.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.

Tagged:
Attentat
amanda
mikhaël hers
vincent lacoste