Photography No. 223

j'ai photographié des inconnus dans un hôtel parisien

No. 223 (aka Lin Zhipeng) s’est installé à l’Hôtel Grand Amour pendant trois jours pour photographier des modèles rencontrés sur Instagram.

par Sarah Moroz
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19 Novembre 2018, 10:17am

Photography No. 223

Lin Zhipeng - qui se fait appeler No. 223 en hommage au personnage de policier joué par Takeshi Kaneshiro dans le film culte de Wong Kar-wai, Chungking Express - chérit l’immédiateté. « C’est comme ça que je prends les photos. J’aime les instantanés », nous confie t-il à la veille du vernissage de sa dernière exposition à Paris. Il garde toujours un petit Nikon 35Ti dans sa poche à chaque instant, au cas où. Né dans la province du Guandong et basé à Pékin, le photographe et auteur s’est d’abord fait connaître grâce à son blog (North Latitude 23) et à des livres et zines auto-publiés. Aujourd'hui, il s'impose comme l'un des jeunes photographes les plus prometteurs de sa génération.

À l'occasion de sa dernière exposition parisienne, No.223@Grand Amour, le photographe a eu carte blanche pour créer une série dans l’hôtel Grand Amour à Paris, étalée sur une durée de trois jours. Lui, et les mannequins finement sculptés et tatoués qui ont répondu à son casting ouvert, ont abandonné toute fausse pudeur aux portes de l’hôtel dont ils ont investi plusieurs chambres. Les corps sensuellement cambrés projettent des ombres suggestives, leur jeunesse n'a jamais semblé si érotique et insouciante.

No. 223 Hotel

Le soir du vernissage, trois modèles errent nus – ou presque – dans les couloirs sombres et étroits de l’hôtel : ils regardent fixement des photos d’eux-mêmes accrochées aux murs, en mangeant des grenades, et se faufilent entre les gens forcément touchés par les corps qui donnent soudainement vie aux images érotiques de Zhipeng. L'occasion de parler photographie et manga avec No. 223, des liens érotiques qu'il parvient à nouer avec des inconnus et de la censure sur Instagram qui rappelle parfois celle du gouvernement chinois.

Qui as-tu choisi de prendre en photo ?
Nous avons fait appel à des mannequins sur les réseaux sociaux. J’ai dit : « Je viens à Paris pour shooter un projet spécial à l’Hôtel Grand Amour, si vous êtes intéressés, envoyez un mail. Attention : seulement des modèles asiatiques ».

C’était le seul pré-requis ?
Oui. Que des asiatiques. Agés de plus de 18 ans !

No. 223

Comment c’était de photographier de parfaits inconnus dans le plus simple appareil ?
Je l’avais déjà fait avant, pour mon projet sur les couples gays et lesbiens en Chine. J’avais posté sur mes réseaux pour trouver des couples ou des amants intéressés, et j’ai été les rencontrer dans différentes villes.

En quelle langue as-tu échangé avec eux ?
Anglais, bien qu’il y ait eu quelques Chinois, avec lesquels nous avons parlé chinois. C’est mieux pour moi – j’adore être indiscret, et je ne sais pas comment le faire en anglais !

Quel genre de potins ?
Nous venions de nous rencontrer lorsque j'ai demandé au couple lesbien que j'ai photographié : « Comment faites-vous l’amour ? ». J'ai moi aussi partagé mes propres aventures, puisque je suis gay et que j’ai un petit ami ! Je pense que ça leur a permis d'être plus à l'aise.

No. 223

J’ai lu que tu avais étudié la finance. Comment es-tu passé à la photo ?
Mon père travaillait dans la banque ; il voulait que j’étudie la finance. Mais en fin de compte, la finance ne m’intéressait pas, alors après avoir empoché mon diplôme, j’ai trouvé un boulot dans un magazine. J’ai écrit pendant sept ans – pour des magazines de mode, de lifestyle et d'art. J’aime aussi beaucoup acheter des magazines indépendants étrangers. J’ai toute une collection de magazines i-D chez moi ! Je fais aussi moi-même des magazines avec mon partenaire, ainsi que des zines et des livres auto-publiés. C’est mon hobby – j’adore l'objet imprimé. Je déteste la finance ! Je n’ai jamais étudié l’art ; j’ai appris par moi-même. Quand j’étais petit, je dessinais et collectionnais des mangas. Mais la photo, c’est plus rapide, et bien plus satisfaisant.

No. 223

Tu utilises beaucoup d’accessoires, en particulier des fruits et des fleurs.
Je veux m’amuser avec ma photographie. Je ne veux mettre aucune pression sur mes mannequins. Il faut que rencontre la personne et que je ressente l'envie de la prendre en photo, je n’ai pas d’idées préconçues avant cette fameuse rencontre… Tout se passe sur l’instant. Je prépare juste quelques accessoires, c’est tout. J’adore les fleurs, j'aime les empiler... Les fleurs sont à la fois dur et romantique – une combinaison rare et puissante. J’aime beaucoup prendre des photos avec de la nourriture et la greffer aux corps de mes modèles. La nourriture, c’est sexy. J’aime aussi les motifs particuliers : les tissus, les papiers peints, les revêtements.

Tu as aussi utilisé de vrais oiseaux !
Oui des colombes ! À vrai dire, j’en voulais 10, mais elles sont vraiment chères à Paris. Du coup, il n’y en avait que deux. J'avais envie de voir des oiseaux voler dans la pièce. Je trouve ça tellement romantique ! Le type qui m’a aidé à réunir les accessoires m'a dit qu’on pouvait attraper des oiseaux dans la rue.

Ton nom, 223, fait référence au policier du film Chungking Express de Wong Kar-Wai. De quelle manière les films influencent ton esthétique ?
Je pense qu’il y a un aspect cinématique qui se dégage de mes photos. J’aime raconter des histoires. Je ne me contente pas d’une image forte – je veux qu'elle raconte quelque chose. Ça fait déjà 18 ans que j’utilise 223 comme avatar sur internet. Le rapport avec le film n’est même plus tellement pertinent. J’utilisais cet alias sur mon blog mais aussi sur des forums, ou lorsque je postais des photos sur internet. Du coup maintenant, tout le monde m’appelle 223 en Chine. Personne ne m’appelle par mon vrai nom. Dès que quelqu’un m’appelle Zhipeng, je m’exclame: « Ne m’appelle pas Zhipeng ! Il n’y a que ma mère qui m’appelle Zhipeng ! ».

Quand on regarde ton compte Instagram, on a l’impression que tu voyages énormément. Découvrir un nouveau lieu t'inspire à chaque fois ?
C’est facile de prendre des photos de ses amis ou de la vie en milieu urbain, mais c’est un vrai challenge de voyager dans un lieu sauvage. Je passe peut-être trois ou quatre mois par an à voyager. J’aime aller dans des pays peu fréquentés. J’ai été au Vanuatu, un petit pays dans le Pacifique Sud, près des Fiji. C’est tout petit. Je n’en n’avais jamais entendu parler avant d’y aller. C’est super sauvage ! Il y a un volcan en activité que je voulais absolument voir. Tu peux y aller en voiture, il faut environ une demie-heure pour arriver au sommet, c’est magnifique. À vrai dire, je ne suis pas fan de l’Europe – c’est toujours la même chose. J’adore Madagascar – on peut y voir plein de singes. Et aussi des caméléons – ils me font penser à des petits dragons ! Il y en a plein dans la rue. S’ils viennent sur mes chaussures vertes, ils deviennent verts.

Comment se porte la scène créative à Pékin ?
J’allais à tout un tas de fêtes à Pékin, avant – mais Pékin est devenue vraiment ennuyeuse. Trop politique. Si tu veux organiser une soirée, tu dois forcément demander l'autorisation au gouvernement.

Tu as déjà été censuré par les autorités chinoises par le passé. Est-ce qu’il t’arrive de te sentir créativement entravé ?
Je ne m’inquiète pas ! Le gouvernement est assez ouvert pour autoriser la galerie à exposer mon travail. En fait, ça dépend davantage des galeries et des villes. Il y a quatre mois, j’ai exposé environ 27 clichés, dont certains nus, dans une galerie pékinoise. Pas de problème. Plus tard, les mêmes photos ont été exposées dans une ville plus petite. Trois photos contenant de la nudité ont été retirées par le gouvernement. Je ne connais pas les détails, mais c’est ce que le commissaire de l’expo m’a dit.

Instagram aussi censure les photos de nu. Il m'arrive de devoir trouver des astuces pour cacher le nu – comme ajouter de petits carrés noirs. C’est assez drôle. Cette photo a été supprimée par la plateforme trois fois. Une fille tient le pénis d'un garçon. Avant de poster, j’ai pixelisé le pénis pour qu’on ne puisse pas voir les détails. Finalement, j’ai recouvert la photo d’un grand carré noir, parce qu’Instagram n’arrêtait pas de l’enlever. C’est marrant. Dans mon interview dans le cinquième numéro d’Unseen Magazine, il y a une de mes photos où l'on peut voir quatre filles nues, mais une seule montre son téton. La photo a a été censurée sur internet. C’est cool, pas de problème. Je vis sur les réseaux, je dois suivre leurs règles. Je me souviens qu’en Chine, chez un libraire, les photos dénudées dans les magazines indépendants étrangers étaient coloriées au feutre !

Genre, censurées à la main ?
C’est dingue, pas vrai ? C’était il y a des années. C’était très bizarre.

Ton nouveau livre de photos, Sour Strawberries, évoque ouvertement le censure, mais de façon malicieuse.
Oui, le concept, c’est d’être censuré. Il faut retirer une couche de mosaïque pixelisée pour voir les vraies photos. Il faut couper chaque photo pour la dé-censurer et la voir.

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