ma madeleine de proust ? les planches de skate des années 1980

À l'occasion du Luxembourg Art Fair 2018, l'artiste et fondateur du Nouveau Réalisme, Gérard Deschamps, exhume des vieux skates de supermarché pour en faire de l'art.

par Seb Carayol
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29 Novembre 2018, 3:40pm

Quand on a 11 ans et qu'internet n'existe pas, l'endroit où l'on découvre pour la première fois des skates, en vrai, c'est au supermarché. Pour moi et des centaines d'autres, ce fut à Montlaur, ou Mammouth, je ne sais plus trop, en tous cas aussi loin que me permettait d'aller les courses parentales depuis la Cité Les Narcisses à Lattes (34). Improbable prescripteur d'un temps où le mot « Supreme » désignait une conserve de poulet, l'importateur générique de skate Holy Sport ne se rendra sans doute jamais compte de son influence sur notre génération. Malgré leur pauvreté créative, les graphismes imprimés aux dos de ses planches faisaient rêver les ados. Zombies fluo, amorces de graff, squelettes piqués à Iron Maiden... Ces boards bon marché, franchement inskatables, réalisées à la chaine en Chine, ressurgissent aujourd'hui comme les reliques de nos adolescences en province.

Je ne l'ai su que bien plus tard mais cette féerie visuelle n'était en fait qu'un assemblage vite torché d'influences (magie du mood board d'agence !) plagiées à quelques détails près, pour s'assurer d'éviter les foudres des avocats. Voir ci-dessous : à droite, la vraie planche Mike Vallely "Barnyard" de 1991 (art par Marc McKee) et à gauche sa version supermarché made in China de 2015.

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Presque trente ans de skate plus tard, après avoir fui le supermarché pour me consacrer au vrai skateboard - dont les planches ont été dessinées par des graphistes comme Sean Cliver, VCJ, Jim Phillips, Todd Francis ou Ben Horton - me voici devant une bien gênante madeleine de Proust : resurgies des Mammouth (ou était-ce des Montlaur?) d'antan, régurgitées par quelques brocantes des années 1990, les revoici, ces boards « merdex » – « merdex » est le doux nom dont ces planches de supermarché ont hérité.

Vissées entre elles en panoplies consanguines, présentées comme des oeuvres, accrochées comme des tableaux. Le légendaire Gérard Deschamps – l'un des fondateurs du Nouveau Réalisme dans les années 1960 – expose cet hiver 11 montages de planches merdex à l'occasion du Luxembourg Art Fair 2018, qui aura lieu du 6 au 9 décembre.

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Pour l'artiste de 81 ans désormais réfugié dans le Berry, il y a une suite logique à tout ceci. Un rappel historique et biographique s'impose : peintre autodidacte abstrait voire tachiste, Deschamps rejoint le mouvement d'avant-garde des Nouveaux Réalistes (Arman, Hains, Klein, Tinguely, César, Niki de Saint-Phalle, Christo etc) dès son retour de la guerre d'Algérie, en 1961. Le Nouveau Réalisme s'ancre dans le réel pour témoigner de la coexistence entre les hommes et les choses qui les entourent, en exposant des objets (lambeaux d’affiches, tissus, éléments du quotidien...), portant les traces d’une utilisation, d’une dégradation. Deschamps s’illustre au début des années 1960 par ses panoplies de chiffons et dessous féminins. « Si c'était provocant, les petites culottes ? Oui, j'ai eu quelques ennuis mais je savais ce qui m'attendait, explique-t-il au téléphone, je ne suis pas complètement con ! Ma démarche était moitié esthétique moitié anti tabou. C'était un art contemplatif où l'on trouve des choses toutes faites, un genre de street art avant l'heure. »

Deschamps adore travailler avec des badges de signalisation fluorescents et des couleurs vives, semblables à celles que l'on trouve sur des jouets gonflables. Il est un grand fan des eighties, de surf, et de planche à voile, des « objets de mobilité et de jeu » qu'il aime par dessus tout recycler. « Bien au-delà des limites dans lesquelles on a voulu circonscrire l’histoire du mouvement, explique le critique Huitorel dans la préface du bouquin Deschamps, Deschamps est celui qui a le plus revendiqué et mis en œuvre le strict respect de l’esprit et des procédures du Nouveau Réalisme : un art du regard et du prélèvement. » Le traqueur de couleurs et d'objets du quotidien a fini par croiser le skateboard pile dans sa période dite « Fluo Flash Fun », celle des années 1980, exécrée par les puristes.

« Je suis trop vieux pour monter dessus mais ce qui me parle, c'est la mobilité. » Pour la série d'oeuvres qu'il présentera au Luxembourg Art Fair, Deschamps a « écumé les brocantes » à la recherche de vieux skates – forcément, que des « supermarket skates » – qu'il a ensuite rassemblés en quelques panoplies. Prix moyen pour une oeuvre : entre 6 et 8000 euros. Chez les skaters, ça tousse gras : pas facile de voir les planches Merdex si banales, si savamment honnies, si traumatisantes, même pas dignes de faire du bois de barbecue, se vendre avec trois zéros de trop. De quoi en tous cas relancer l'éternel débat sur l'appropriation dans l'art (Richard Prince : génie ou dernière des feignasses?).

La provocation a encore une fois réussi son pari, celui de provoquer le débat dans des cercles de skateurs qui n'ont d'yeux que pour des planches dites nobles. Celles que l'on retrouve dans le bouquin Agents Provocateurs – 100 Subversive Skateboard Graphics. Pour Deschamps, la vérité est ailleurs. « Sur ce que vous appelez des planches de supermarché, il y a des trucs très violents comme des fusées spatiales, des requins prêts à mordre, se justifie-t-il. Il y avait un effort de design incroyable dans ces trucs-là, à la différence par exemple du design auto, où toutes les bagnoles se ressemblent un peu. Là, on a vraiment du mouvement dans le design. Je suis très contemplatif de ces choses. »

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« J'ai vu des commentaires de skateurs/haters à propos de cette expo, s'amuse le plasticien et archiviste officiel de l'histoire du skate en France, Claude Queyrel. Par contre, je n'ai rien vu de la part des véliplanchistes, des fripiers ou des cyclistes, pourtant traités de la même manière dans l'oeuvre de Deschamps… Les reproches me semblaient un peu minces. Deschamps n'est pas un skater, il ne connaît pas l'histoire du skate, les planches choisies ne sont pas représentatives, les critiques relèvent pour moi du bla-bla identitaire un peu moisi. Ils se trompent d'objet : ça n'a évidemment rien à voir avec, au hasard, Agents Provocateurs ! Mais dans son domaine, je trouve les choix plutôt judicieux et la proposition assez stimulante. Quand à l'argument des prix, ça me fait penser au débat sur le salaire des joueurs de foot : il me semble pas qu'on aille très loin avec ça. Par rapport au marché de l'art, les sommes sont plutôt ridicules. La rancune et l'esprit réactionnaire ne sont pas forcément du côté des vieux dans cette histoire… »

Bref, la dispute de l'art et du bon goût se poursuivra ad vitam aeternam et dans tout ça, je n'ai pas encore terminé le récit de mon histoire houellebecquienne. Je reprends donc.

Quelque part au début des années 1990, les faveurs pécunières d'un job d'été – cumulées aux moqueries incessantes des vrais skateurs de mon entourage – m'ont un jour permis l'impossible : me payer un vrai skate, une SMA Natas Kaupas. Fortune pour un ado, totale hérésie aux yeux des adultes, 60 euros pour la seule planche - sans les roues ni rien ! Mais après tant d'années à souffrir sur une planche Merdex, le jeu en valait la chandelle. Plus qu'un soulagement, un vrai skate c'était un immense bonheur fétichiste. Si nous ne dormions pas avec notre skate flambant neuf dans notre lit (comme le faisait le pro Bastien Salabanzi, avouait-il récemment dans le podcast Nine Club ), avec mon pote Dan, nous prenions régulièrement nos planches en photo dans un décor aussi street que la ville de Canet d'Aude (845 habitants) le permettait. Sur la photo reproduite ici (barbelés = punk!), ma planche est celle du bas, une Powell Peralta Mike Vallely. Au dos du tirage datant de février 1990, une inscription au stylo à encre qui commence à s'effacer, en lettres tentant de reproduire les tags de Venice Beach : « The decks of the pros ! »

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(*) Art Passion présente Gérard Deschamps, Luxembourg Art Fair 2018 (6 - 9 décembre 2018 à Luxexpo, Luxembourg). catalogue de la vente-expo: www.gerard-deschamps.fr/

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