la mode new-yorkaise a un (petit) message à faire passer à weinstein

Le futur en noir et blanc de Gypsy Sport, le « Pussy Power » de Tom Ford ou l’ambiance Blairwitch de Coach : à New York, pour la saison automne / hiver 2018, la mode a dessiné une Amérique hypnotisante, démesurée, parfois inquiétante.

Jamais trop de pop-corn chez Calvin Klein

Dans « pop-corn », il y a « pop », et c’est vrai que l’on fait difficilement plus emblématique de la pop culture américaine que cette friandise qui nous fait hésiter chaque séance de cinéma entre sucré et salé. Pour le défilé new-yorkais de Calvin Klein, le public n’a pas eu son mot à dire : le créateur belge Raf Simons a eu l’idée de recouvrir entièrement le podium de pop-corn (200m3 ont été déversés, selon le fournisseur de l’enseigne). Le troisième défilé Calvin Klein de Simons a ainsi été parfois critiqué pour le gâchis alimentaire. Les pieds enfoncés dans la masse de maïs soufflé et dans un décor délabré parsemé de reproductions des célèbres lithographies d’Andy Wharol, la collection démontrait un avant-gardisme post-apocalyptique parlant : des silhouettes en pardessus et bottes d’égoutiers à bande réfléchissantes, des vestes de chantier, des morceaux de couvertures de survie, des tenues de pompiers. Conceptuel et bienvenu.

Lilou Dallas VS Barbie

Jeremy Scott, le prince du ready made de la mode, ressuscitait le personnage de Lilou Dallas la semaine dernière à New York, ranimant dans le même temps tout un imaginaire sci-fi éminemment nineties. Dans des combis lamées, des moon boots géantes aux pieds, ou pimpantes dans ensembles girly sanglés et plastifiés, les plus grandes mannequins du moment ont foulé le podium en avatars d'une héroïne futuro-passéiste. On aurait cru voir Barbie Jovovitch partie en mission spatiale pour sauver le monde – en jupe rose aux reflets argent bien sûr.

Telfar se met au rock

Se décrivant volontiers comme « unisexe, universelle, horizontale et démocratique », la marque Telfar poursuit son pied de nez à l’establishment tout en continuant de faire l’unanimité. Cette saison, le duo de créateurs Telfar Clemens et Babak Radboy a donc décidé de livrer sa vision singulière du rock, un mot qui désigne à peu près tout et n’importe quoi et dont Telfar a voulu explorer l’ironie en se l’appropriant. Au programme, un mini concert (de rock) en guise de défilé avec Dev Hynes, Ian Isiah, Kelela, 070 Shake, Oyinda ou encore Kelsay Lu, forcément habillés en Telfar de la tête aux pieds. Beaucoup de rouge, de noir, de jeans aux empiècements de cuir, le tout, orné du désormais fameux logo T. Et pour pouvoir continuer à déclarer que Telfar « ce n’est pas de la mode », la marque a récemment ouvert son showroom à une expérimentation inédite : inviter à voter pour ce qu’on a envie de voir en boutique.

Los Angeles selon Tom Ford

Pour sa collection automne/hiver 2018, le Texan désormais logé à Los Angeles a donné dans l’évocation féministe aussi forte qu’efficace. Dans l’un des moments forts du défilé, le public a pu regarder Grace Hartzel (entre autres mannequins) déambuler avec un sac à main bien en poigne, griffé d’un étincelant « Pussy Power » qui renvoyait à la tristement célèbre saillie du président Trump et au climat empoisonné qui règne depuis l’affaire Weinstein. C’est pour ça que le déménagement de Tom Ford depuis Londres vers le contour hollywoodien n’est pas anodin. on découvrait une collection aux accents années 1980, colorée, ponctuée de motifs animaliers, de mosaïques ou de hauts à paillettes légendés « Tom Ford of Beverly Hills ». Tom Ford a su prendre le fantasme de la ville des stars et en jeter le plus laid, avec sa collection femme la plus affirmée depuis très longtemps.

On veut tous faire partie d'Eckhaus Latta

Eckhaus Latta pourrait se résumer comme la quintessence du style new-yorkais, une esthétique merveilleusement foutraque qui se fout des générations et s'en réfère toujours à une essence impénétrable. Surtout pour nous, sobres français que nous sommes. Entre les murs en briques d'un bâtiment de Buchwick, Mike Eckhaus et Zoe Latta – les deux têtes pendantes de la marque – présentaient une série de tailoring cérébral et méthodique qui chahutait doucement le répertoire un tantinet hippie qu'on leur connaît et que l'on retrouvait à nouveau (et pour notre plus grande joie) dans des robes tricotées, des tie and dye inopinés ou des teintes terracotta.

Bottega Veneta raconte l’Italie à New York

Quand la marque italienne, habituée à montrer ses collections à Milan, vient défiler à New York, ce n’est pas dans la demi-mesure. Pour fêter l’ouverture d’un nouveau magasin dans l’Upper East Side (le plus grand magasin de Bottega Veneta, 1400m2 sur Madison Avenue), le groupe de luxe s’est offert l’espace du gigantesque American Stock Exchange, joyau architectural de cette capitale financière vidé de traders depuis 2009. Agrémenté d’une cheminée fonctionnelle, d’un coin salon, salle à manger, bureau et d’une sculpture de John Chamberlain, le décor de la collection de l’allemand Tomas Maier aura malgré tout servi à rappeler la douce sophistication des intérieurs italiens. Le gigantisme new-yorkais était ainsi associé à la fluidité sensuelle des matières et la chaleur des couleurs. Un voyage Milan-New York sans turbulences.

Les eighties racontées par Marc Jacobs

Quelque part entre le film noir des années 1950 et les catwalks des années 1980 - épaulettes XXL, cols surgonflés, trenchs en cuir et sévères borsalinos - Marc Jacobs a livré un show graphique dans la lumière du Park Avenue Armory. Célébration de l’empreinte des années 1980, le défilé a amplifié leur géométrie sidérante, soulignant par là même, leur pouvoir à la fois symbolique et visuel. Enrubannés et mystérieux, dissimulés par un chapeau noir, les demi-visages rappelaient les heures glorieuses et sombres des plus grands self-made-men américains – Zorro, Al Capone ou Michael Jackson - fêtant la rencontre entre Prohibition, mode et moonwalk.

Alexander Wang sur la photocopieuse

Alexander Wang a levé le pied sur la fête et a souhaité cette saison révéler son côté sérieux au monde entier. Il a fallu pour cela planter un nouveau décor : adieu flash et paillettes, place aux tapis de souris et trombones. Dans les anciens locaux de Condé Nast, sur une moquette grise et sous des faux plafonds néonés, le créateur a déroulé une collection très « corporate » dans la lumière d'un immense logo AWG (pour Alexander Wang Group) qui surplombait la scène. Le pouvoir était donné aux femmes d'affaires sérieuses et fières dans des robes moulées en cuir, des ensembles sportifs office-friendly et des tenues du soir sexy-dominatrices. Niveau accessoires, Wang a voulu armer les femmes jusqu'aux dents avec des talons aiguisés comme des couperets, des clous et détails métalliques redoutables. Les ceintures estampées « CEO » en disaient également long sur la place à laquelle le créateur aimerait voir les femmes s'affirmer : tout en haut.

Gyspsy Sport, 50 nuances de gris

« Nous vivons un moment où les choses se polarisent : tout est noir ou blanc, ou alors noir versus blanc. Je voulais sortir de cette trame » affirmait Rio Uribe à propos de son défilé new-yorkais. Loin des couleurs de l’arc-en-ciel qu’elle déclinait fièrement Place de la République en novembre dernier, la marque Gypsy Sport a opté cette saison pour des créations bicolores portées par des modèles mi-humains, mi-aliens, pourvus de lentilles de contact argentées, arborant des bijoux métalliques semblant greffés sur leurs corps. Porté par un souffle futuriste où le genre, la couleur, l’âge et les formes semblent n’être plus que des notions archaïques, le défilé transforme le passé en napperons (qui servent de cache-sexe). Le manichéisme n’a jamais été aussi progressiste.

Coach se la joue Projet Blairwitch

Pour son automne, le designer britannique Stuart Vevers a choisi de mettre Coach au vert, et de prendre la saison à la lettre en recouvrant son podium de feuilles mortes. Depuis son arrivée dans la maison en 2014, Vevers s’est toujours attaché à sortir Coach de l’unique case « maroquinerie » qui fait son succès depuis les années 1940 pour aller explorer plus largement l’héritage culturel américain de la marque. Cette fois-ci, dans un décor hypnotique et inquiétant évoquant Le Projet Blairwitch, les mannequins présentaient un air pop, bohème, néogothique, aidé par des robes longues, troubles, fleuries, en soie ou dentelle pour les filles et en pantalons serrés ou manteaux à carreaux pour les mecs. Les sacs en cuir étaient foisonnants, agrémentés çà et là et grigris, de chaînes de franges et de motifs mystiques.

Venez comme vous êtes chez Chromat

La diversité sur les podiums, on y croit ? Avec Chromat, forcément. Tandis que le mot se passe comme un prêche dans l’industrie de la mode – quitte à perdre de sa substance – la marque new-yorkaise prend une nouvelle longueur d'avance dans un débat qu'elle mène depuis de nombreuses saisons déjà. Comme à son habitude, la créatrice Becca McCharen-Tran s'est donnée pour mission cette saison de renouveler les jalons insidieux qui déterminent la beauté féminine et déculpabiliser les corps. Et pour cause, ils étaient forts, rayonnants et fiers sur le podium, moulés dans des maillots corsetés, des bikinis lacés et des robes ajustées aux formes de ceux et celles qui les arboraient à l'aide de cordons fluo. On s'est rarement sentis aussi bien dans nos sublimes corps imparfaits.