transe, esclavage et résistance : le maloya raconte l'autre histoire de la réunion

Le label InFiné publie Digital Kabar, une compilation regroupant 18 titres de maloya, musique traditionnelle réunionnaise longtemps interdite par les autorités et transcendée aujourd’hui par des artistes en quête de digressions électroniques.

par Maxime Delcourt
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24 Juin 2019, 9:33am

De son propre aveu, Labelle a découvert le maloya sur le tard, en rendant visite à sa famille restée à La Réunion. Le Français de 34 ans a beau avoir grandi entre Rennes et Paris, il comprend vite que le genre musical renferme une histoire douloureuse, qui a à voir avec celle de l’esclavage. Alors forcément, Jérémy Labelle se documente, fouille dans les archives et se forge une culture solide. Suffisamment, en tout cas, pour en retracer un bref historique : « Dans le maloya, rembobine-t-il, il y a ce rapport à l’Afrique, dans le sens où, comme aux États-Unis, les Africains arrivés à La Réunion pendant l’esclavage étaient des personnes ayant perdu tout contact avec le continent africain. C’est pour ça que l’on ne peut pas parler du maloya comme de la musique de la diaspora africaine. Déjà parce qu’il s’est sans cesse nourri des différentes vagues d’immigration sur l’île, si bien que l’on peut entendre aussi des influences indiennes, tamouls, sri-lankaises ou malgaches, mais aussi parce que le maloya trahit un désir de reconstruction de la part de personnes arrachées à leur terre ».

À l’instar du blues aux États-Unis, le maloya devient donc la musique d’un peuple en souffrance, le chant du labeur, la complainte des esclaves. Certains disent même qu’elle est la musique des pauvres, et plus particulièrement des noirs pauvres. « C’était leur moyen d’expression, la façon dont ils pouvaient exprimer leurs souffrances, leurs colères et leurs revendications. » Sur sa lancée, Agnesca, une des artistes féminines présentes sur la compilation Digital Kabar, en profite pour dire que le maloya fait aussi vibrer en elle son côté féministe, précisant que « les premières à jouer du maloya à La Réunion pour célébrer leurs ancêtres étaient des femmes esclaves malgaches ». Elle poursuit : « Ici comme ailleurs, la musique a été pendant très longtemps une histoire d'hommes, c’est donc une excellente nouvelle d’apprendre que de plus en plus d'artistes féminines se réapproprient le maloya - n'oublions pas que, même si la Réunion, de par son influence européenne est plus protégée, nous sommes quand même à mi-chemin entre l'Afrique et l'Inde, où de nombreuses femmes doivent encore combattre pour être l'égal des hommes et s'émanciper. »

« S’émanciper » : le mot est bien choisi, tant les artistes de maloya, toutes époques confondues, ont toujours cherché à se libérer d’un carcan (patronal, musical, patriarcal, etc.). Quitte à susciter le mécontentement des autorités, qui interdisent et rejettent tout bonnement le maloya du début des années 1960 à 1981 : « Après la seconde guerre mondiale, La Réunion est devenue un département, ce n’était plus une colonie, précise Labelle. Selon le gouvernement, tout le monde devait donc être français, il y avait vraiment cette volonté de mettre en avant la culture française, d’interdire aux enfants de parler créole à l’école. » Sauf que les Réunionnais, tout comme les Corses, les Basques ou les Bretons, ne comptent pas abandonner leur histoire, ni mettre de côté cette musique structurée au fil des siècles dans les plantations de café et de canne à sucre.

« Tout ce qui n’était pas national était alors interdit… Sauf qu’on ne remplace pas aussi facilement des siècles de tradition par une nouvelle culture, surtout quand celle-ci provient d’un pays situé à plus de 2 000 kilomètres de l’île… »

Si les politiques, et notamment Michel Debré, alors premier ministre, ont du mal avec cette culture qu’ils considèrent comme un héritage de l’esclavage, tant pis pour eux. Alain Péters, René Lacaille, Granmoun Lélé ou Danyèl Waro, eux, ne sont pas décidés à tourner la page, à effacer l’histoire. Le maloya, ils en font un devoir de mémoire. Alors soutenus par le parti communiste réunionnais, ils le défendent, enregistrent des disques (publiés par le PCR), et font du maloya une musique de lutte jusqu’au début des années 1980. « Tout ce qui n’était pas national était alors interdit… Sauf qu’on ne remplace pas aussi facilement des siècles de tradition par une nouvelle culture, surtout quand celle-ci provient d’un pays situé à plus de 2 000 kilomètres de l’île… »

Domicilié à Saint-Paul, un lieu isolé où les forces de l'ordre viennent rarement, Loya a entendu les histoires autour de la censure, mais n’a pas d’exemples précis à donner. En revanche, Labelle se souvient que, « dans le sud de l’île, des gens se sont fait saisir leur matériel, ont été en garde à vue ou ont eu des amendes parce qu’ils faisaient du maloya. C’était vraiment chaud. Au point que le jour où j’ai demandé à mon père de m’expliquer ce qu’était le maloya, il m’a répondu : “c’est compliqué” ».

À l’écoute de la compilation Digital Kabar, on comprend toutefois que le maloya, une des premières musiques classées au patrimoine immatériel de l'humanité par l'UNESCO, n’est pas nécessairement joué par des artistes révoltés criant leur mécontentement un petit livre rouge à la main. Elle n'est pas non plus uniquement cette musique traditionnelle que l'on joue tous les 20 décembre pour célébrer l'abolition de l'esclavage. C’est aussi et surtout une musique spirituelle, caractérisée par un rythme ternaire, sans doute moins festive que le séga (l’autre genre musical réunionnais, bien que joué avec des instruments d’origine européenne, comme l’accordéon ou le triangle) mais tout de même portée par un assemblage de rythmes répétitifs « où le corps prend le dessus sur l’esprit », comme l’explique Loya. De son côté, Labelle tente même le parallèle avec Underground Resistance, légendaire formation techno originaire de Détroit : « Au-delà de l’aspect politique et de cette volonté de raconter la pauvreté des gens d’une région du monde, j’ai l’impression que le maloya partage le même goût pour la trance et cette façon de favoriser la cohésion entre les gens ».

Pour renforcer cet esprit communautaire, il y a aussi les soirées Kabar, qui ont donné leur nom à la compilation d’InFiné. Et là, à en croire Do Moon, duo qui se plaît à remixer le patrimoine musical réunionnais avec un tas d’instruments typiques de la région (les djembés, le rouler, le piker, etc.) il s’agit d’emblée de faire la distinction entre le kabar et le servis kabaré. « Le kabar c’est une fête qui n’a pas vraiment de dimension spirituelle ou religieuse, c’est plus culturel. Le servis kabaré, en revanche, est un héritage de la culture malgache, que l’on organise notamment suite à un décès, mais c’est également une fête. Dans les deux cas c’est un moment de communion, de partage, de musique et de danse. » Pour approfondir le sujet, Loya parle plus volontiers de soirées où l’on jamme parfois jusque six heures du matin avec simplement l’idée « de se réunir et de conforter notre identité », tandis qu’Agnesca évoque les kabars traditionnels, organisés par les familles d’origines afro-malgaches. « Dans ces soirées, les gens communiquent par la musique avec les esprits de leurs ancêtres et rentrent dans une sorte de trance qui peut être surprenante pour des non avertis. »

Du remix de « Kabaré Atèr » de Patrick Manent par Jako Maron à « Angel Choirs » de Kwalud, les dix-huit morceaux réunis sur Digital Kabar n'ont rien de ces titres obscurs réservés à un cercle d'initiés. Ce sont avant tout de grands morceaux de musiques électroniques, des mélodies parfaitement hybrides, en phase avec l’époque, les moyens de production actuelle et la culture métissée de l’île. Au point de parler de « post-maloya », pour reprendre le titre d’un EP de Labelle ? Le débat est lancé. Ce qui est sûr, c’est que tous les artistes rencontrés ici s’accordent à dire que le maloya doit rester en perpétuelle évolution, qu’il est essentiel qu’il perdure, « tant sous forme traditionnelle que sous ses formes hybrides, précise Do Moon. Il fait partie de l’ADN de la culture réunionnaise, et incarne aujourd’hui à lui seul une grande part de l’identité créole. » Et Labelle de conclure : « Le maloya c’est un terreau, mais les possibilités qu’il ouvre sont infinies. »

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