le nouvel album de hot chip est une baignoire remplie d'ecstasy

Pour leur septième album intitulé « A Bath Full of Ecstasy », les Londoniens nous replongent dans les années 90. Sans nostalgie.

par Pascal Bertin
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19 Juin 2019, 1:41pm

Souvenez-vous du passage à l’an 2000 : pas de bug mais l’arrivée de drôles de têtes de nerds qui allaient devenir les golden boys de l’indie-pop. Depuis, les Londoniens de Hot Chip font partie de notre quotidien tant ils ont rythmé chaque heure de nos jours et de nos nuits à grands coups de balades mélancoliques et de bombinettes pour DJ, parfois même en un seul titre. Groupe survivant d’une vague de fêtards (2 Many DJ’s, !!!, Franz Ferdinand, LCD Soundsystem, The Rapture…) décidée à transformer les salles de concerts en dancefloors, Hot Chip trace une voie unique qui déconcerte les rockers purs et durs autant que les amoureux des canons de la pop. Mais Hot Chip parle le même langage que les clubbers. À eux cinq, leur but reste de faire le boulot d’un producteur, d’un DJ ou d’un bulldozer pour pousser à la danse à tout prix, tout en variant les plaisirs sur la largeur et la circonférence d’un album. Acid, techno, disco, pop, eurodance, house, funk, R’n’B, Hi-NRG… aucune arme fatale n’est négligée, d’autant que ces dingos de musiques possèdent des discothèques et des références tout aussi imparables.


Après quatre années sans donner de nouvelles, Hot Chip lâche son septième album, A Bath Full of Ecstasy, au titre moins nostalgique des années 90 qu’il n'en a l’air d'après les deux fondateurs du groupe - le compositeur Joe Goddard et le chanteur Alexis Taylor. Pour la première fois, le groupe a fait appel à des mains extérieures à son cercle avec le producteur écossais Rodaidh McDonald (Adele, The XX, David Byrne, King Krule, Sampha…) et le Parisien Philippe Zdar, moitié de Cassius déjà à la console derrière Phoenix ou The Rapture. Une ouverture bienvenue et rafraichissante pour mettre en boîte ce trop-plein d’extase.

C’est votre premier album en quatre ans, qu’avez-vous fait entre-temps ?
JG : Hot Chip était globalement en sommeil. On a donné un seul concert, il y a deux ans, à San Francisco mais on n’a pas arrêté de se parler, de partager des idées… Alexis chante sur une chanson de mon album solo, Beautiful Thing, je l’ai aidé à produire des titres du sien… Nous avons beaucoup joué en DJ sets. Quant à Al Doyle, il a accompagné LCD Soundsystem en tournée. Hot Chip était plutôt inactif mais pas ses membres.

Peut-être aviez-vous besoin d’une pause après le rythme un peu dingue des premières années ?
JG : Oui, peut-être inconsciemment. Mais aucune pause n’était prévue, ça s’est fait comme ça.
AT : Ce sont les circonstances qui ont fait ça. Avant, chaque fois que nous avions fini une tournée, nous faisions une pause pour un projet solo. Là, en parallèle, il y a eu cette tournée chargée pour Al et peut-être que chacun a pris encore plus de temps pour son projet solo.

Quand avez-vous décidé de lancer le nouvel album ?
JG : On a commencé à écrire des chansons lorsqu’on nous en a demandées pour Katy Perry. Avec Alexis, on s’est vus deux ou trois jours pour réaliser des démos. Ça a marqué le retour de notre envie de réaliser un disque.
AT : Ce fut une période très productive.

Vos titres ont été acceptés ?
AT : L’un d’eux, oui. Il figure sur son dernier album (« Into Me You See » sur Witness, NDLR) bien qu’elle ait travaillé avec nous sur deux titres en studio.
JG : Ensuite, en mai 2018, on a commencé des sessions dans un studio d’enregistrement de Shoreditch, dans l’est de Londres. On a commencé tous les cinq puis Rodaidh McDonald nous a aidés en bossant dans plusieurs autres studios. Ensuite, Philippe Zdar est venu bosser d’autres titres et a mixé l’ensemble dans son studio parisien où nous sommes venus travailler. En dehors de ses capacités techniques, Philippe possède un super état d’esprit pour nous mettre à la fois à l’aise et en confiance. C’est un passionné.

Il y a des années, vous déclariez pourtant que vous ne pouviez laisser personne entrer dans votre monde…
AT : On s’est longtemps sentis comme ça, et on pourrait très bien réaliser un album nous-mêmes. Mais c’est bien parfois de faire les choses différemment, pour voir comment ça sonnerait si ce n’était pas nous aux commandes mais quelqu’un capable d’apporter des idées fraiches. En revanche, ce ne doit pas être n’importe quel producteur mais le bon. J’ai par exemple adoré travailler avec Tim Goldsworthy du label DFA sur Beautiful Thing, ça m’a vraiment ouvert à de nouvelles idées.

« D’un passé récent, tu n’as pas forcément envie que les références reviennent. Quand il semble enfin suffisamment loin, c’est là qu’il est possible d’en avoir une nouvelle perspective. »

Chaque album reste du pur Hot Chip avec un son qui progresse mais de façon très subtile, comment jugez-vous votre propre évolution ?
JG : Sur celui-là, il y a d’abord du nouveau matériel, et le plus notable, des racks de synthés modulaires qu’on avait déjà un peu utilisés par le passé comme sur One Life Stand. Depuis deux ans, leurs possibilités ont explosé, ils produisent des sons qu’aucun synthé ne pouvait faire il y a 30 ans. On était tous excités par ça et Felix Martin s’en est beaucoup servi. Parfois, des voix ont été découpées et retravaillées comme sur le refrain de « Melody of Love ». Aussi, Rodaidh McDonald nous a encouragés à utiliser plein de nouveaux logiciels de traitement de voix. On les a utilisés sur « A Bath Full of Ecstasy » pour trafiquer la voix d’Alexis.

Vous qui avez démarré avec une image de geeks sur ordinateurs êtes devenus des musiciens accomplis…
AT : Au début, on jouait aussi sur des synthés mais sans avoir les moyens de nous en acheter. De même, on avait des percussions, de la guitare… La plus grande évolution, c’est qu’on a laissé le home-studio au profit de studios plus classiques mais c’est juste pour un environnement plus confortable et propice à la création. Et au fun car c’est aussi ce que nous recherchons.

Vous êtes aussi un incroyable groupe de scène, une vraie machine de club, est-ce que ça vous a fait avancer en studio ?
JG : Pour chacun de ces shows donnés en 15 ans, on s’est rendus compte quand ça allait et quand ça n’allait pas… et quand le public bougeait. Et bien sûr, c’est ce qu’on recherche quand on retourne en studio. Si tu regardes certains titres comme « Hungry Child », très programmé, il n’a rien de rock. Ou « Melody of Love », qui consiste essentiellement en programmation sur ordinateur sans trop de live dessus. Pour les jouer sur scène, on introduira beaucoup plus d’instruments pour en décupler l’énergie. Sur les chansons qu’il a produites, comme « Spell », Philippe a vraiment cherché à injecter de l’énergie live. Première chose qu’il a faite quand nous sommes arrivés, il nous a fait jammer live des morceaux pour en ajouter des bouts dans sa production.

Depuis vos débuts, le rap et le R’n’B dominent toujours plus les charts, est-ce que leurs productions vous touchent ?
JG : J’adore la production de certains albums comme ceux de Kendrick Lamar par exemple, totalement incroyable. Il me semble qu'elle correspond au travail qu’on réalise à quelques différences près. Le rap américain contemporain est souvent éloigné du songwriting classique, il est le plus souvent fait de boucles très courtes. Je trouve cette musique très intéressante dans son nihilisme et la voix y fait une grande part du boulot. Il est donc éloigné dans l’écriture de Hot Chip sauf dans certains titres comme « A Bath Full of Ecstasy » ou « Echo » où on a cherché des références au R’n’B et au hip-hop qu’on aime. Sur « Echo », on a par exemple pensé aux productions minimales des Neptunes.

A Bath Full of Ecstasy , représente-t-il une promesse de votre album faite à vos fans ?
AT : Oui, on a un peu cherché à offrir un équivalent musical de cette formule.

Est-il aussi le signe d’une nostalgie d’une période euphorique des 90’s ?
AT : On ne pensait pas aux raves et la chanson est d’ailleurs plutôt une balade mid-tempo. C’est ce qui est bien, il ne faut pas s’arrêter aux premières impressions. Il y a bien sûr des moments club, rave sur cet album, et d’autres qui ont plus à voir avec l’euphorie comme dans tout genre musical. Ce serait nul si les gens pensaient qu’on veut juste célébrer la culture rave, ce n’est vraiment pas ce qu’on a cherché à faire.

C’est pourtant ce qu’on ressent parfois dans votre musique, sans parler du retour du son acid ou même du cinéma qui replonge dans cette scène comme avec le film Beats de Brian Welsh…
AT : J’ai l’impression que les références musicales des années 90 sont utilisées depuis longtemps dans la pop. D’un passé récent, tu n’as pas forcément envie que les références reviennent. Quand il semble enfin suffisamment loin, c’est là qu’il est possible d’en avoir une nouvelle perspective. Personnellement, je n’ai pas trop écouté de musique acid. En grandissant, j’ai cependant écouté d’autres musiques des années 90 sans jamais y être revenu jusqu’à maintenant. J’ai assez de distance pour voir les grands albums de cette époque, ceux qui passent l’épreuve du temps. Mais c’est vrai qu’il semble qu’on ait un retour à l’époque, comme avec le film de Jonah Hill, 90’s. Sans parler de la pop où les musiques des charts puisent dans la house 90’s, comme par exemple le dernier single de Dua Lipa avec Calvin Harris. Je connais une personne à qui on a demandé une chanson pour son prochain album et la description, très vague, ne parlait que de musique des années 90.

Hot Chip s’est immédiatement aussi distingué par un look à part, dans quelle décennie le situez-vous ?
AT : C’est très différent d’un membre à l’autre. Avec Joe, on est plus intéressés par les couleurs, les trucs bizarres et les vêtements street. Les autres sont portés sur les vêtements plus classiques pour un look plus conservateur. Je ne pense pas qu’ils seraient fâchés par cette description car ils ne porteraient pas les mêmes vêtements que moi. Comme groupe, on allait juste vers ce qui paraissait naturel à chacun : parfois idiot, nourri de références à la pop-culture avec par exemple des photos de nous derrière des ballons, avec des lunettes étranges…
Je crois que nous avons beaucoup été influencés par Devo. Nous n’avons pas prévu de changer mais maintenant, nous sommes plus âgés et nous nous habillons différemment. Mais sur scène, nous gardons ce style coloré, brillant et bizarre en un sens. Nous avons toujours été d’accord pour ne pas être d’accord, sans même essayer de vouloir paraitre cool. J’adore notre vidéo de « I Feel Better » où un boys band joue à notre place. Steven du label Moshi Moshi nous appelait d’ailleurs un boys band pour rigoler. On a aussi adoré porter ces vêtements de scène dessinés pour nous par le créateur Jeremy Deller qui avait aussi conçu la pochette de l’album In Our Heads. On avait alors un look plus unifié sur scène.

Tu parlais de tes lunettes, c’est un peu elles la base de votre image de nerd !
AT : Tu vois, j’ai remarqué ça récemment, ces lunettes de vue que j’avais aux débuts du groupe, on se serait foutu de toi si tu les avais portées. Il y avait des publicités avec elles en Angleterre qui disaient : « Il est temps d’aller chez Spec Savers » (chaîne d’opticiens anglaise) ! Maintenant, tu en trouves des modèles chez Topshop et les plus jeunes les portent. Elles ne sont plus un attribut de nerd mais carrément à la mode.

C’est votre chance en Angleterre, tout y est permis ou presque dans la rue…
AT : Oui, c’est surtout à New York aussi que tout est possible. Je me souviens de notre toute première tournée aux Etats-Unis, on voyait dans la rue des gens habillés comme nulle part ailleurs, que ce soit de façon colorée, classique, ou carrément cinglée. L’Angleterre est finalement bien plus conservatrice qu’on ne le croit dans ce domaine.

Album : A Bath Full of Ecstasy (Domino / Sony)

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