Photo Alix Marnat 

« on ne le dit pas assez mais la mode se fait toujours à plusieurs » - botter

De retour à Hyères, un an après son succès, Botter a présenté lors de son défilé le résultat de sa collaboration avec les Métiers d’art Chanel : un sac upside down. i-D a retrouvé le duo pour parler mode, environnement et collaboration.

par Sophie Abriat
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29 Avril 2019, 2:25pm

Photo Alix Marnat 

On les découvrait il y a tout juste un an. En avril 2018, au Festival d’Hyères, Lisi Herrebrugh (29 ans) et Rushemy Botter (33 ans) séduisaient le jury, remportant haut la main le Grand Prix du jury mode avec leur collection upcyclée « Fish or fight », très engagée en faveur de la protection des océans. Sensible aux ravages de la pollution sur l’île des Caraïbes Curaçao, d’où est originaire la famille de Rushemy, le duo plisse, fronce et anoblit sacs plastiques et filets de pêche ramassés sur la plage, transforme le logo « Shell » en « hell « et accessoirise ses silhouettes avec des dauphins gonflables – critique de notre inconscience ou appel à l’insouciance ? Quatre mois plus tard, Lisi et Rushemy sont nommés à la tête de la direction artistique de Nina Ricci. Un signal fort envoyé à la jeunesse. « Ce fut une vraie surprise ! », lancent-ils en cœur. « C’est super que ça nous arrive maintenant ; on est conscient de notre chance, il y a tellement de talents qui n’ont pas la possibilité de créer dans de telles conditions. À l’avenir, j’espère qu’il y aura plus d’opportunités comme celles-ci offertes à de jeunes designers », souligne Rushemy.

Pour Lisi aussi « il y a une porte qui s’est ouverte dans la mode pour les jeunes, on ressent comme un vent d’air frais ; le milieu est plus ouvert à de nouvelles personnes, de nouvelles idées. C’est une bonne époque dans la mode pour nous ». Cette nomination n’a pas conduit le duo à abandonner son label – Botter, spécialisé en mode masculine – comme c’est parfois le cas lors d’une telle prise de fonctions. Le studio, situé alors à Anvers, a été déplacé à Paris. En janvier dernier, pendant la Fashion Week Homme, le duo présentait sa dernière collection : tailoring déconstruit, sur-chemises en satin brillant, dauphins gonflables (désormais la mascotte de la marque) en boucles d’oreilles et t-shirt portant l’inscription pléonastique : « do you see us now ».

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De retour à Hyères, Lisi et Rushemy font partie du jury mode présidé cette année par Natacha Ramsay-Levi, directrice artistique de la maison Chloé. Depuis l’an dernier, le Festival propose aux lauréats de l’édition précédente – Vanessa Schindler en 2018 – de rejoindre le jury de la nouvelle. Une forme de reconnaissance et un soutien auxquels Jean-Pierre Blanc, son fondateur, est attaché. Le duo a aussi organisé un défilé pour présenter sa nouvelle collection ainsi que le fruit de sa collaboration avec les Métiers d'Art de Chanel. La maison, grand partenaire du Festival depuis 2014 et soutien à la jeune création de mode, offre au vainqueur du Grand Prix mode une bourse de 15 000 euros pour réaliser un projet en collaboration avec l’un des ateliers Métiers d’art de leur choix. En 2018, Vanessa Schindler avait choisi de collaborer avec le brodeur Lesage et l'orfèvre Goossens ; Botter a jeté son dévolu sur les Ateliers de Verneuil, spécialisés dans le développement et la fabrication des sacs Chanel depuis 1990.

Situés à Verneuil-en-Halatte, aux portes de la Picardie, ces ateliers proposent une multitude de savoir-faire, gestes artisanaux ou technologies high tech, soutenus par le talent de plus de 400 collaborateurs. Autrement dit : toutes les formes et tous les styles de sacs peuvent être fabriqués ici. Une machine de guerre au service de la création et des idées les plus folles des studios. « Nous sommes très honorés et très heureux d’avoir pu bénéficier d’un tel savoir-faire. C’était un rêve pour nous, s’exclame Lisi. L’artisanat, c’est primordial ! Si tu as une idée c’est bien mais si elle ne peut pas être développée grâce au savoir-faire, au travail sur la matière, la coupe, l’assemblage, elle reste lettre morte. » Rushemy ajoute : « Un croquis seul ne vaut rien. Il faut une équipe et des connaissances pour lui donner vie. » « Si tu n’es pas entouré de professionnels, de toutes ces personnes formidables qui connaissent la technique et qui font que ton idée devient une bonne idée, la création n’existe pas. C’est en associant le savoir-faire de chacun que le produit peut devenir un produit de luxe », indique Lisi.

Après plusieurs mois d’échange et de travail avec les artisans – modélistes, coupeurs, assembleurs, piqueurs, maroquiniers – un sac « upside down » a vu le jour. « Nous avons voulu créer un sac classique et ainsi profiter de l’extraordinaire savoir-faire de cette manufacture. Mais un sac classique avec un twist, en insérant des éléments surprenants. Nous avons imaginé un "upside down bag", qu’on peut porter à l’endroit et à l’envers mais tout le challenge a été de vraiment concrétiser cette idée, de la rendre possible et portable, ce n’était qu’un mirage au début ! », explique Lisi. Épaulés par les artisans, ils ont pu réaliser leur projet : le sac est doté d'un rabat sur le bas, produisant ainsi un effet surréaliste. Réversible, il peut basculer d’un sens à l’autre, grâce à un astucieux système de poches intérieures.

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Photo Gary Schermann
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Photo Gary Schermann

Lisi et Rushemy, en couple dans la vie, forment un duo très fusionnel. « Nous avons deux façons différentes d’approcher le design, Lisi est plus dans la technique mais d’une manière générale c’est très organique, on ne divise jamais les tâches de manière stricte… On est un tout, c’est nous deux à la fois. », explique Rushemy. « Il adore dessiner et il est très bon là-dedans. Il traduit les concepts en vêtements, transforme les idées en produit et il sait créer une atmosphère autour, c’est le storyteller du notre duo ! J’aime bien aborder les vêtements avec une approche plus technique, étudier la construction, réfléchir à comment tout ça va tenir ! On ne le dit pas assez mais la mode se fait toujours à plusieurs, le travail d’équipe est primordial. Les patronnières, les modélistes, la chef d’atelier, tous nous aident à traduire techniquement nos idées. » raconte Lisi. À les voir choisir méticuleusement chaque élément du sac – du fermoir, au branding, en passant par le choix du cuir et de ses teintures, au porté – on remarque leur souci du détail, leur recherche de perfection. L’équipe des ateliers de Verneuil, séduit par le duo, se réjouit de voir la jeune génération se prendre de passion pour un tel savoir-faire ; Paul Voisin, Directeur du Développement des Ateliers s’enthousiasme de « cette collaboration fructueuse qui enrichit les deux parties ».

« L’époque est totalement différente, notre génération grandit avec l’idée que la planète va mal, on ne peut pas ne pas s’en soucier. »

« C’est super de revenir à Hyères avec ce projet. On a des souvenirs magiques du Festival ! L’an dernier on ne s’attendait tellement pas à gagner, quand on a annoncé notre nom, on pensait que c’était quelqu’un d’autre ! Pour nous il y a vraiment une famille Hyères, qui est toujours là si on a besoin », indique Rushemy. Engagés en faveur d’une mode socialement plus responsable, Botter incarne l’esprit du Festival – libre, citoyen, créatif. « Créer une mode respectueuse de l’environnement est un challenge pour tout le monde. Les choses commencent à bouger, on le voit quand on source du tissu par exemple, il y a plus de propositions responsables, plus d’informations sur la transparence de l’approvisionnement, des initiatives pour transformer le plastique en coton… L'esprit des maisons de luxe est différent aujourd’hui… C’est aussi grâce à notre génération, en intégrant les maisons qu’on apporte de nouvelles façons de faire et de penser. L’époque est totalement différente, notre génération grandit avec l’idée que la planète va mal, on ne peut pas ne pas s’en soucier », soulignent-ils. Le respect du savoir-faire, la mise en valeur du travail d’équipe, le partage des idées font aussi partie de leur leitmotiv. Toujours plus impliquée dans le Festival de Hyères, la maison Chanel a annoncé la création d’un nouveau prix « Métiers d’art » qui récompensera la meilleure collaboration entre les 10 finalistes 2019 et les 10 ateliers « Métiers d’art » de Chanel – parmi lesquels le plumassier Lemarié, le bottier Massaro, le brodeur Montex, le plisseur Lognon etc. Le prix est revenu à la créatrice irlandaise Róisín Pierce qui recevra une dotation de 20 000 euros lui permettant de réaliser un projet qui fera l’objet d’une exposition l’année prochaine.

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Photo Gary Schermann

Le sac upside down est exposé à la villa Noailles du 25 avril au 26 mai.

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