cape anti-drone et robe empathique : la mode se prépare à la fin du monde

Maquillage permettant d'échapper aux caméras de surveillance, vêtement créé à partir de bactéries comestibles, extensions corporelles… i-D a sélectionné les meilleurs designers spéculatifs, ceux qui imaginent le futur de la mode – le vrai.

par Sophie Abriat
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16 Avril 2019, 10:35am

Qui sait de quoi demain sera fait ? Dans un monde accéléré où les prédictions sont devenues obsolètes, le futur n’a jamais été aussi peu déductible. Certains l’imaginent donc pour nous, ils en ont fait leur métier. Si les récits dystopiques, les scénarios post-apocalyptiques et les discours des collapsologues occupent aujourd’hui le devant de la scène, d’autres voix s’élèvent pour construire des imaginaires nouveaux, pour inventer des futurs plus désirables – sans biais utopiques pour autant. Ceux qu’on appelle designers spéculatifs ne se cantonnent pas aux visions alarmistes du futur : ils questionnent notre avenir technologique, nos représentations du monde et des corps, et refusent de voir les entreprises de la Silicon Valley dévorer nos visions à moyen et long termes à coup d’algorithmes, de neurosciences et de datas center.

Leur mission ? Proposer des alternatives aux produits des GAFA et aux contenus des médias mainstream. Certains de ces designers radicaux opèrent dans la mode et la beauté. Ce sont des artistes qui prototypent des futurs nouveaux, qui imaginent de nouvelles fonctions du vêtement – avec parfois même des vertus médicinales – tout en repensant les identités sociales et les corps normés. À l’heure où la mode et le luxe font de la diversité et de la naturalité leurs chevaux de bataille, les recherches engagées et inclusives de ces créateurs devraient trouver un écho de plus en plus favorable dans l’industrie. Pour partir à la découverte des designers spéculatifs mode les plus représentatifs de leur génération, les plus osés, les plus singuliers, i-D s’est entretenu avec un spécialiste des expérimentations d’avant-garde, Julien Tauvel, co-fondateur du bureau de prospective Imprudence. « Ce sont des créatifs qui inventent des concepts, des objets, des produits qui n’existeront probablement jamais mais qui nous poussent à nous poser des questions et surtout qui stimulent notre imagination. »

Cape anti-drône et vêtements sensibles

« L’objectif du design spéculatif est d’interroger le présent par la création d’artefacts futuristes. Il s’agit d’une pratique intellectuelle et créative qui nous permet de prévoir ce qui va émerger, d’anticiper ce qui va se passer demain. Ces designers activistes se situent à la marge. Si la mode tend vers la data, le retail connecté et la Silicon Valley, eux font tout l’inverse : ils se rapprochent de l’organicité, de l’animal, du naturel. Surtout, ils permettent d’imaginer de nouvelles fonctions du vêtement. » Le designer américain Adam Harvey a ainsi créé une ligne de vêtements qui échappent à la détection des drones. Ses burquas – sortes de capes d’invisibilité – et ses capuches de protection résistent aux caméras thermiques utilisées par les drones militaires capables de choisir leur cible. Le chercheur a également développé un maquillage particulier (modifiant les zones sombres et claires du visage et perturbant sa symétrie) pour contourner les systèmes de reconnaissance faciale. Un projet artistique et politique à l’heure où les caméras de vidéosurveillance se propagent – avec tous les risques de violation de liberté(s) que cela implique.

Dans un autre registre, la designer Behnaz Farahi, installée à Los Angeles, travaille à l'intersection de la mode, de l'architecture et du design interactif. Elle mêle à son travail des interrogations philosophico-existentielles. « Et si nos vêtements pouvaient détecter le mouvement et les émotions de ceux qui nous entourent ? Comment la technologie peut-elle élargir notre expérience sensorielle et influencer nos interactions sociales ? Et de quelle manière nos vêtements pourraient-ils devenir une forme de communication non verbale, exprimée par des changements de couleur et de texture ? », s’interroge celle qui a créé en 2017 un vêtement émotif pouvant réagir aux expressions faciales des gens qui l’entourent. Baptisée « Opale », cette robe composée d’une forêt de fibres optiques incrustées de silicium, façon fourrure animale, se hérisse lorsqu’elle se sent menacée ou ronronne lorsqu’elle se fait caresser. Elle est équipée d'une caméra capable de détecter une large gamme d'expressions faciales. « Un vêtement seconde peau animale, pourvu d’un sixième sens », résume Julien Tauvel. En 2019, l’artiste a dévoilé, dans le même esprit, son nouveau projet « Iridescence », un collier interactif XXL doté d’une multitude de plumes qui changent de couleur et créent des motifs en réponse aux expressions du visage des ceux qui le regardent.

Autre projet fou, la chercheuse espagnole Maria Castellanos a développé un vêtement – baptisé « Symbiotic interaction » -, qui capture la respiration (CO₂) du porteur pour alimenter de petites plantes situées dans son dos. « J’ai imaginé un cyborg, un nouvel être dans lequel les plantes et les humains pourront vivre ensemble en parfaite symbiose », explique la créatrice. « Que ces artefacts soient commercialisables ou pas, ce n’est pas la question, leur but est d’inspirer, de faire avancer la recherche, souligne Julien Tauvel. Surtout, ils viennent contrarier nos visions du futur très formatées. Si on ne fait pas connaître ces utilisations subversives et radicales des technologies, on passe à côté d’une foule de possibilités. Il fut un temps où la mode était vectrice de progrès social... En voulant être data-iste, en développant des magasins connectés qui ne font pas rêver, elle perd son rôle d’avant-garde. »

Le vêtement comme moyen de survie

Conscients de la menace climatique et des environnements de plus en plus hostiles amenés à se développer, nombreux sont les designers spéculatifs qui transforment le vêtement en ressource, nous rapprochant de notre côté animal. Alors que le futur équivaut de plus en plus à un trou noir – difficile de se projeter dans ce climat anxiogène –, ils ouvrent des pistes de réflexion et donnent matière à penser l’avenir. La mode flirte ici avec la science-fiction. « Ils utilisent le vêtement comme un médium activiste car ils considèrent la mode comme quelque chose d’important, pas seulement un apparat. Par ailleurs, l’esthétique – souvent absente jusqu’ici – est une dimension de plus en plus présente dans leurs travaux ». Ainsi, Alice Potts a créé une série de textiles incrustés de cristaux formés par la sueur humaine, transformés en ballerines. « Dans le futur, notre corps sécrétera nos propres vêtements », prédit la designer qui a étudié au Royal College of Art.

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Alice Potts. Photographie : Nick Knight

« Ali Schachtschneider va un cran plus loin : elle imagine des bactéries que l’on porte sur soi, qui grossissent et qui au bout de deux mois recouvrent le corps et on peut les manger ! », indique Julien Tauvel. Le vêtement devient ici une extension du corps. « L’idée est de développer de nouvelles manières de percevoir notre corps par rapport à la mode », déclare l’artiste New Yorkaise, spécialisée en biotechnologies, qui travaille à partir de cellulose et de mycélium.

« Avec l’artiste Angela Mathis , le triptyque mode-beauté-santé fusionne. Elle a créé une robe faite de cellules qui s’adaptent à l’activité de nos corps et qui intervient sur la peau pour la soigner au cours de la journée… ». Diplômée de Central Saint Martins, la créatrice a même développé un projet intitulé « Ectosymbiont », qui explore les possibilités d'utilisation des tissus végétaux pour la transplantation des organes chez l'homme. Chez elle, le vêtement ne se conçoit pas sans vertus médicinales. C’est aussi l’état d’esprit de la créatrice Neri Oxman, spécialisée en biologie synthétique, qui a imaginé des vêtements comme des micro-organismes, capables de nous maintenir en vie en territoire extrême (conversion de la lumière en énergie, bio-minéralisation, oxygène pour la respiration, biocarburants pour se déplacer, biomasse pour manger etc.). « L'avenir des technologies vestimentaires réside dans la conception d'extensions augmentées de nos propres corps, qui vont brouiller la frontière entre l'environnement et nous-mêmes », déclare la chercheuse.

Les corps du futur

D’autres designers visent à déformer le corps humain pour mieux en questionner les contours, critiquer nos idéaux de beauté et nos critères de jugement. « Ils sont nombreux à s’élever contre les stéréotypes du corps. Ils créent des corps totalement autres et vilipendent les canons esthétiques d’une mode qui a du mal à se débarrasser de Photoshop et des égéries. » Les marques de mode et de luxe sont-elles sensibles d’une manière générale à ces travaux d’avant-garde ? « Nous menons un travail d’acculturation vis-à-vis de ces expérimentations, et de sensibilisation. Cette frange du design est encore inconnue mais dans les lieux d’apprentissage, la pluridisciplinarité progresse. La Parsons et la Central Saint Martins commencent à développer leur propre programme en design spéculatif. Les marques finiront par s’y intéresser. » Ces designers sont aussi très impliqués dans la recherche d’une mode durable – sujet aujourd’hui au cœur de la stratégie de toutes les marques. C’est le cas de Louis Alderson Bythell, diplômé du Royal College of Arts, spécialiste du biodesign qui utilise des tissus hybrides en silice, fibre de carbone et vermiculite. Il collabore avec Salvjiia, une makeup et body modification artist de 18 ans. Cette dernière a d’ailleurs signé le maquillage du dernier défilé de Rick Owens : les yeux des mannequins étaient munis de lentilles qui faisaient disparaître le globe oculaire, le nez était déformé à l'aide de prothèses, des cornes avaient été ajoutées, les sourcils supprimés et la bouche floutée. Ces aliens portaient même des ongles XXL façon griffes.

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Photographie : Mitchell Sams

« On voit se développer une contre-culture Instagram avec des prothèses artistes comme Salvjiia ou Nikita Replyanski (qui transforme d’ailleurs ses créations en filtres de réalité augmentée). Il y a de plus en plus de nouveaux influenceurs bizarres qui commencent à avoir des followers. Cette contre-culture du vêtement devrait prendre de l’importance dans les années à venir. Les marques se pencheront forcément sur son cas mais pour l’instant, elles traitent le corps et la question de la diversité de manière très littérale. »

Dans cette optique, l’artiste Bart Hess (qui a créé la robe de Lady Gaga sur la pochette de son album Born This Way) imagine des œuvres intrigantes et légèrement dérangeantes qui repoussent les limites entre l’art, la modification corporelle et la technologie. Il utilise la cire fondue, le silicium, des métaux pour créer des modifications corporelles semi-permanentes. Il collabore avec l’artiste Lucy McRae qui se définit comme « une artiste de science-fiction et une architecte du corps ». Ensemble, ils explorent la transformation du corps par la technologie. « Les designers spéculatifs fonctionnent comme des hackers. Ce qui manque à la marque de mode aujourd’hui c’est cette créativité exacerbée. Les marques qui ne développeront pas ce côté hacker, n’existeront plus dans 10 ou 15 ans. »

Le design spéculatif est-il voué à un avenir tangible ou n’était-ce là que de la science-fiction ? « Qu’est-ce qui va véritablement exister dans la société de demain ? Que vont récupérer les marques ? C’est la grande question ! Mais avant cela il faut déjà donner plus de visibilité à ces recherches, prendre conscience de leur apport intellectuel et sociétal. Notre réalité est désormais multi-plans : réelle, virtuelle… et il y a sûrement d’autres « plans » que nous n’avons pas encore débloqués et qu’on ne connaît toujours pas… On a besoin de ces chercheurs pour y réfléchir », conclut Julien Tauvel.

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