le punk des années thatcher vu par un photographe français

Avec son nouveau livre, « Les années de fer », Yan Morvan exhume des images inédites, prises entre 1979 et 1981, témoignant de l'essor des contre-cultures anglaises.

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07 Mai 2019, 9:03am

Depuis le 23 juin 2016 et la victoire du Brexit, l'Angleterre s'enfonce dans un tunnel d'incertitude(s). Au-delà de la campagne délétère et malhonnête du référendum, au-delà des conflits générationnels qui s'y sont joués, de l'effarement globalisé à la tombée du résultat et de l'instabilité nationale, européenne et mondiale qui demeure encore aujourd'hui, on a le sentiment d'assister, de l'extérieur, à une crise identitaire qui n'en finit pas.

Pour rappeler ce qu'a pu être l'Angleterre – jeune, fougueuse, révoltée, politique, incroyablement créative et enviée du reste du monde pour ces mêmes raisons – le photographe français Yan Morvan sortait ce mois-ci un livre, Les années de fer. Le coup de poker du Brexit s'est joué sur la fierté nationale d'une Angleterre passée reine de la guerre, des conquêtes, de la culture. Sur des souvenirs, mais pas sur les bons. Car les plus belles cultures anglaises sont celles de ce livre, qui se sont jouées en opposition. Les punks, les skins, les mods qui s'élevaient aux quatre coins de Londres à la fin des années 1970, au lendemain de l'élection de Margaret Thatcher - elle qui a inspiré politiquement les plus grands défenseurs du Brexit.

Résultat de deux voyages à Londres, en 1979 (après l'arrivée de Thatcher) et en 1981 (pendant les émeutes de Brixton), le livre de Yan Morvan (auteur, notamment, d'un livre sur les blousons noirs) dépeint en images la dualité de l'Angleterre de l'époque, l'essor des contre-cultures de la jeunesse face à la rigidité politique, mais aussi le dernier baroud d'honneur du prolétariat. Quand les tenues avait encore du sens, un rapport de classe, et que les Doc Martens du skinhead étaient encore plus cirées que les souliers du lord. Ça valait bien la peine d'aller discuter avec Yan Morvan, amoureux des misfits, « du cuir et de la baston » et de la mémoire physique des bouquins.

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Qu'est-ce qui t'as mené en Angleterre en 1979 ?
La déprime ! Je travaillais comme photographe au Figaro Magazine et ça m'a rendu dépressif. En avril 1979 j'ai fait une crise de tétanie, je ne pouvais plus bouger, je voyais des bêtes au plafond, j'étais très mal. Aux urgences, après des examens on m'a dit « vous n’avez rien » ! Je ne buvais pas, je ne me droguais pas : aucune raison de voir des lézards sur mes murs. Donc j'en ai déduit que le problème venait de mon environnement socioprofessionnel. J'ai démissionné, pour des « motifs personnels ». J'avais 24 ans, c'était un bon poste mais c'était insupportable. Après ça j'ai commencé à travailler avec l'agence Gamma. Un vieux pote m'a proposé d'aller en Angleterre. Thatcher venait d'être élue et on sentait que ça bougeait là-bas. On est partis en Renault 5, on a erré dans les bandes et les pubs, pendant trois semaines.

Comment ont été accueillies les photos à ton retour ?
À Paris ? Tout le monde m'a dit que c'était de la merde. La couleur au flash c'était encore trop moderne et trop brutal, c'est devenu à la mode 10 ans plus tard. Il fallait faire des choses très enveloppées. Moi j'étais à l'arrache, et les gens trouvaient ça dégueulasse. Alors j'ai tout rangé dans ma cave, et dans toutes les caves des endroits où j'ai habité. En août 1980, je rentre chez Sipa Press, je fais la guerre Iran-Irak, puis on me propose de repartir en Angleterre en 1981 pour les émeutes de Brixton. J'étais le spécialiste des cassages de gueule dans la rue. On m'avait mis une étiquette... On m'appelait « El Loco », le fou. Je suis parti avec un autre photographe ; je n'avais pas le permis de conduire, pas de thunes. On y a passé un mois et demi, et on dormait dans sa Simca Break la plupart du temps. J'ai fait les émeutes et le mariage de Lady Di.

Tu gardes quels souvenirs de cet événement, qui dénote avec le reste ?
Pour le mariage de Lady Di, j'étais vraiment le SDF de l'agence Sipa. Tous les autres allaient dans des hôtels 3 étoiles et roulaient en Citroën Pallas. Les gros bourrins de l'agence. Moi j'étais toujours dans ma Simca, mais il se trouve que c'est ma photo qui a fait le tour du monde ! Celle qui a payé tous les frais de l'agence et des autres connards. L'agence m'a dit « finalement t'es pas un mauvais photographe, tu peux rester ». J'ai gagné ma place avec Lady Di. Donc je tiens solennellement à remercier la princesse, qui m'a permis de continuer ma carrière.

Pourquoi ce livre maintenant, si longtemps après ?
Quand il y a eu le Brexit, j'ai sorti le livre Bobby Sands [du nom du nationaliste irlandais mort en 1981 en prison après une longue grève de la faim, ndr]. Après, je me suis dit que c'était le moment de parler d'Angleterre. C'est quand même eux qui ont inventé la mode, la musique. Ils sont vraiment dans la merde donc j'ai envie de montrer ce qu'ils étaient capables de faire. Moi je continue à écouter Joy Division et compagnie, et on n’a pas fait mieux depuis.

Photographier la jeunesse londonienne, ça a tout de suite été une évidence ?
J'étais jeune, donc j'allais vers les jeunes. Aujourd'hui j'essaie d'aller vers des jeunes mais ils ont peur de moi. En ce moment, j'essaye de faire des black blocs mais il y a de la méfiance. « C'est qui ce vieux con ? Qu'est-ce qu'il fait là ? Est-ce que c'est un flic ? » C'est normal. Moi, à l'époque, j'avais le look de ces mecs-là : un pantalon en cuir, une veste rouge, des santiags. Et puis les flics ne se grimaient pas en journalistes. Maintenant c'est un vrai bordel. Récemment, il y a un jeune qui s'est fait gauler parce qu'il interviewait des flics déguisés en photographes. De toute manière, y aura bientôt plus de photographes, les drones et les caméras suffiront. On va vers une déshumanisation totale. À l'époque c'était simple. Ce n'était pas un monde de la peur comme aujourd'hui.

Le travail que tu avais fait avant - sur les blousons noirs notamment - t'a donné une forme de légitimité ?
Oui, ils ont vu que j'étais dedans, que je partageais quelque chose avec eux. On n'arrête pas de me demander pourquoi j'ai photographié des gens comme ça, et ce qui m'attirait chez eux. La réponse est simple : pourquoi j'ai photographié les gens dans la rue ? Parce que j'étais dans la rue ! J'avais pas de thunes, c'était le plus fastoche. Je ne pouvais pas faire les stars, je n'étais pas dans le showbiz, je n'avais pas de réseau. Le seul réseau que j'avais, c'était le cuir et la baston. Les coups dans la gueule. Je n'avais pas le choix. La bourgeoisie du Figaro Magazine m'avait fait flipper, donc je suis retourné à mes premiers amours, les misfits. J'ai toujours photographié les déracinés.

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Il y avait chez ces punks ou ces skins une révolte, une forme de violence. Est-ce qu'elle a pu te toucher, en tant que photographe malgré tout extérieur à leurs vies ?
Les skinheads à la con me cassaient les couilles. Au début ça les fait rigoler que tu sois français, mais une fois qu'ils sont bourrés, ils veulent te casser la gueule pour piquer le matos. Mais j'avais l'instinct, parce qu'avec les Hells Angels avant ça, c'était quand même autrement rock'n'roll. Tu sens quand ça pue. Tu les vois vriller, les mecs, soit à cause du shit, des amphét', de la coke. Tu vois toute la misère qu'ils ont en eux ressortir en haine. À ce moment-là tu vas aux chiottes, tu dis que tu vas chercher un autre objectif, tu racontes n'importe quoi mais tu te casses. Sinon ils te collent une droite, te volent et te laissent là. Sinon avec les mods c'était cool, ils étaient gentils comme tout. Et les punks, ils s'en foutaient, ils étaient complètement perchés donc t'as pas d'emmerdes avec eux. Ils sont en pleine exhibition, donc hyper heureux que tu photographies leur crête.

« Le lord le plus « lordé » et le prolo le plus « prolé », ils ont chacun une tenue mais les souliers sont pareillement cirés. »

Il y a ce sens de la révolte, mais aussi un sens du style très fort, dans ces photos.
Oui mais justement, le sens du livre c'est la révolte, pas la mode. Aujourd'hui tout est mode : le mec qui se tatoue des pieds à la tête et qui achète des fringues déjà pourries. La contestation a été récupérée par le capital. Tu le vois en photo : un mec pisse dans une jarre, fout une croix dedans et vend ça 50 000 balles. Tout ce qui est transgressif est récupéré. Aujourd'hui, un mec qui se fait immoler par le feu, il va convoquer la presse et vendre un livre « Pourquoi je me suis immolé par le feu ». Les années de fer touche aussi à la fin de la classe ouvrière. En 1981 c'était pareil en France, la fin du Parti Communiste avec l'arrivée de Mitterrand. Je vais sortir un livre là-dessus. Aujourd'hui il n'y a plus de classe ouvrière, c'est ça le problème. Les Gilets Jaunes en sont des avatars. Avant, ils étaient structurés, ils avaient leur mode, leurs tenues. Les skinheads, c'est la tenue des prolos ! Les tatouages c'était quand t'avais fait de la prison ou que tu avais été marin. Tout avait une signification et un sens, un rapport de classe.

Selon toi, qu'est-ce qu'il reste, aujourd'hui, de l'esprit punk qu'on retrouve dans tes photos ?
Aujourd'hui, c'est incarné par les black blocs, la contestation anarchiste. Cette radicalité révolutionnaire n'est pas nouvelle. Après la Commune de Paris, il y a eu des mouvements anarchistes, prend l'assassinant de Sadi Carnot. Il y a toujours eu une contestation radicale, parce qu'à un moment donné, la pression de la société est trop forte. Le punk va revenir, parce que ça correspond à un moment de pourriture de la société. Les jeunes ont envie de contester cette vie. Quand j'avais 16 ans je lisais la science-fiction de Philip K. Dick. C'était un visionnaire qui marchait aux acides, et il raconte notre société d'aujourd'hui. Cette idée de vivre les uns sur les autres, dans des cellules, ça vient ! Et puis il parlait beaucoup de mémoire. On est une société à la mémoire virtuelle. Donc mon truc, c'est de dire : la seule action qui puisse être vraiment révolutionnaire, c'est de faire des livres. Les écrans vont finir par disparaître. Le livre c'est une mémoire réelle. Physique.

Qu'est-ce qui te touche le plus chez les anglais ?
Ce que je trouve formidable avec les Anglais c'est qu'ils sont tous déguisés. C'est ce que je montre dans mon livre, et c'est pour ça que j'ai aussi mis des photos du mariage de Lady Di. Tout le monde est déguisé. Ça correspond à une idée moyenâgeuse, l'héraldisme. Chacun a une tenue, en fonction de sa place sociale : l'ouvrier est skinhead, le petit bourgeois est mod, etc. C'est un drôle de peuple. Il pleut toute l'année chez eux et les gens se baladent en voiture décapotable. À Paris, c'est plus terne. Chez les Anglais il y a des couleurs, peut-être justement parce qu'il fait souvent moche. Le monde moderne a tendance à tout uniformiser, et les Anglais conservent ces couleurs flamboyantes, que tu retrouves dans le livre. Même s'il y a des strates dans la société, elle reste assez homogène en ce que tout le monde a sa tenue. Le lord le plus « lordé » et le prolo le plus « prolé », ils ont chacun une tenue mais les souliers sont pareillement cirés.

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Le livre 'Les années de fer' est disponible, en édition limitée, sur le site de Serious Publishing.

Les photos de Yan Morvan seront exposées au festival Wheels and Waves de Biarritz, du 12 au 16 juin 2019.

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