7 ans après, scratch massive n'a toujours pas choisi entre le club et l'éternité

Leur séparation géographique aurait pu sonner la fin des Scratch Massive, elle a au contraire régénéré le duo. Enrichis de leurs expériences solo, Séb Chenut et Maud Geffray se sont retrouvés sous les palmiers de LA.

par Pascal Bertin
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26 Octobre 2018, 11:11am

Entre leurs belles envolées solitaires, le travail pour le cinéma et les projets divers et variés auxquels ils cèdent volontiers tant qu’il y a de la musique, une caméra - ou les deux - on pensait que Maud Geffray et Sébastien Chenut en avaient oublié Scratch Massive. Et nous avec. Il n’en est rien, la preuve avec Garden Of Love, première œuvre studio depuis le Nuit de Rêve de… 2011. Entre temps, il y eut le live Communion, la composition de BO de deux films et d’une série, celle de la réalisatrice Zoe Cassavetes, la compagne de Sébastien. Et surtout, le déménagement de ce dernier à Los Angeles, qui aurait pu sonner la fin de Scratch Massive. Et pourtant non : là-bas, il a monté un studio d’enregistrement et pilote, toujours avec Maud Geffray, un nouveau label au nom prometteur : bORDEL. Une invitation au voyage lancée dans un nouvel album somptueux qui sonne parfois au ralenti, surtout pour qui les a découverts au début des années 2000. À l'époque, leur folle sensualité bouscule la vague électro minimale qui robotise le dancefloor et la scène, où ils débarquent entourés d’un groupe (qui comprend notamment Yarol Poupaud, le futur guitariste de Johnny). Ces temps semblent bien loin : le shoegazing synthétique de Scratch Massive carbure aux images suggérées par de nombreux titres (« Numéro 6 », « Dancer in the Dark », « Chute libre »…) et aux voix flottantes, celle de Maud bien sûr et de guests comme Léonie Pernet. Vingt ans après leurs débuts, si Maud et Séb restent attachés à faire danser dans leurs sets, Garden Of Love tend vers une électronique glaciale en suspension à la Trentemøller ou The Field, bande-son idéale de leur vie de rêve sous les palmiers de Los Angeles et de nos prochaines afters au coin du feu.

À quoi avez-vous occupé ces dernières années ?
Sébastien : J’ai fait un déménagement à Los Angeles où on a construit un studio. On a monté un label, Maud a réalisé un album solo et une BO. Avec Scratch, on a fait deux BO, une flopée de maxis… Moi un projet solo. On a aussi réalisé des clips, bossé à l’image. Au total, ça fait pas loin d’une dizaine de projets avec ou sans Scratch Massive. Et cet album, c’est l’aboutissement de notre travail ensemble au milieu de toutes nos expériences personnelles. Quand tu es en groupe depuis longtemps, c’est un peu comme en couple : il y a toujours des choses dont tu as envie mais que tu ne peux pas faire. Chacun a donc pu expérimenter ce qu’il voulait faire depuis longtemps. Ça enlève la frustration qui pourrait exister.

C’est la première fois que vous expérimentez autant chacun de votre côté ?
Maud : Ce n’était pas quelque chose de prévu. Ça s’est aussi fait par la force des choses quand Séb a déménagé. Je me suis immédiatement demandé ce que j’allais faire. Heureusement, on m'a commandé des musiques et ça a débloqué plein de choses, j'ai pu travailler seule. Tout en me rendant en parallèle à Los Angeles pour qu'on bosse ensemble.

Ces expériences en solo ont nourri l’album ?
Sébastien : Bien sûr, à tous les niveaux, en particulier pour l’image, que ce soit dans le travail pour les pochettes ou sur les clips, qui sont devenus assez cinématographiques. On a beaucoup travaillé sur des bandes originales où l’image est très importante.
Maud : Un album, ça ressemble à une espèce de montagne à franchir qui fait peur. C’était donc bien de changer de format, comme avec ces BO de films qui ne racontent pas la même chose qu’un album. De la même manière, mon disque 1994 était un projet hybride qui a ouvert un autre volet expérimental avant de se réatteler à notre album.

Garden of Love sonne comme votre album le moins club…
Maud : Je ne m’en suis pas rendue compte mais c’est vrai qu’il n’est pas club. Là, c’est clairement dû à la séparation géographique des boulots. Il a complètement été réalisé à Los Angeles et il est clair que cette ville a un truc très particulier, une espèce de torpeur. Tu passes ta vie à la sillonner en voiture sous un soleil plombant… ça a fait ressortir le côté spatial et spacieux, cinématographique et vaporeux qui émane de la géographie. C’est un peu ce qu’on avait commencé à développer avec Nuit de Rêve, sauf qu’ici, on s’est laissé aller à des morceaux de 8 minutes. On a laissé filer en suivant le développement naturel des machines. En bossant sur des synthés, on est revenus à un travail direct, spontané, tactile, avec des séquences répétitives où on travaille le temps.

Vous avez bossé à distance avant de vous retrouver ?
Maud : Pas du tout. En trois ans, j’ai fait plusieurs longs séjours de plusieurs mois à Los Angeles. À Paris, je n’ai que quelques synthés virtuels parce que mon studio est chez moi. Là-bas, c’est un vrai studio avec des machines analogiques, qui déterminent pour beaucoup la façon de composer.
Sébastien : Ça a changé beaucoup de choses car des titres se sont trouvés très vite.
Maud : Tout a été réalisé à LA. Je déteste travailler à distance en fait, je n’y arrive pas. Déjà, je trouve ça globalement difficile d’être seule derrière un ordi. Pour notre travail, il était impératif d’être dans la même pièce et de définir ensemble les choses plutôt que de s’envoyer des documents. En plus, on n’est pas sur les mêmes plages horaires…

Maud, tu commences à prendre goût au chant ?
Maud : Je ne prends pas un temps fou pour écrire, je n’ai pas de fascination pour les textes. Et pour être honnête, sur « Last Dance », j’avais enregistré un « yaourt » assez instinctif qu’on a conservé car il marchait bien. J’aimais bien son côté « jet » là où de vrais textes en auraient fait une chanson. Après, il y a un sens derrière le « yaourt » : il correspond à la première prise qui est souvent la bonne. Je savais l’émotion qui devait en sortir. Ça ne m’a jamais dérangé, je n’écoute d’ailleurs pas les paroles avec précision, surtout en anglais. Quand j’étais gamine, j’écoutais The Cure ou d’autres à fond, je ne parlais pas un mot d’anglais mais je comprenais très bien ce que ça disait.

C’est quoi l’idée derrière le titre Garden Of Love ?
Maud : Il y a plusieurs choses. D’abord, c’est un album plein de sentiments, d’émotions, de sensations, d’instinct… qui donnaient envie d’un sentiment de cocon. Pendant la guerre, il y avait à Los Angeles un hôtel qui s’appelait Garden of Love et recueillait des artistes du monde entier. C’est devenu un repère pour les acteurs. On a flashé sur ce nom sans pour autant vouloir coller à l’imagerie de cet hôtel.
Sébastien : C’est la suite de Communion, avec toujours cette idée de partage.

Et la pochette, ces quatre mains qui dessinent deux cœurs ?
Sébastien : C’est une invitation à l’amour.
Maud : Elle est ambiguë car questionnante, avec un titre plein d’amour et une pochette qui peut finalement tout dire et son contraire : c’est quoi l’amour, c’est quoi les clichés ?
Sébastien : Et vu qu’on reste attachés aux années 80 qui restent très importantes, pas que pour la musique, la pochette rappelle un peu les campagnes Benetton, avec un logo, des couleurs vertes un peu bizarres.
Maud : J’avais le fantasme de flasher sur un visuel et me disais que ça n’allait jamais arriver. Un pote graphiste a fait quelques essais qui n’allaient pas. Ensuite, il a proposé un truc en disant que ça n’allait pas me plaire. C’était pas mal mais pas top. À la fin, il m’a sorti ce visuel en me demandant mon avis. Je l’ai trouvé mortel, l’ai aussitôt envoyé à Séb qui a adoré.

Ces BPM au ralenti, c’est directement lié au travail sur les BO ?
Sébastien : Oui mais c’est aussi lié à tout le rap qu’on écoute depuis quatre ans. Il y a des morceaux qu’on a commencés à 125 BPM et finis à 62, soit deux fois moins rapides, comme « Fantôme X » par exemple. Tout son design, son esthétique, ont été influencés par la trap music. Le rap nous a vraiment influencés. Là où la BO a renversé la composition, c’est sur le travail de nappes, des synthétiseurs qui ont donné un côté atmosphérique. Il n’y a pas besoin de gros accords ni de suites d’accords, mais d’univers forts dans chaque titre.

Comment ressentez-vous l’influence de Los Angeles ?
Sébastien : Pour tout le travail visuel. D’un coup, une opportunité incroyable de visions, de terrains, de choses qu’on a vues pendant des années s'est dégagée. C’est une ville super graphique.

Et le rap, ça vient aussi de la ville ?
Sébastien : Oui déjà, c’est incontournable là-bas. Je n’en avais pas écouté depuis longtemps et en même temps, je dois admettre que j’en avais un peu marre des musiques électroniques. Tous les promos que je recevais, c’était juste pas possible, ça tournait en rond. J’ai retrouvé dans le rap cette originalité d’un point de vue musical. Il n’est plus composé à base de boucles mais de manière électronique, à partir de séquences, de synthétiseurs. Ça m’a tout de suite parlé. J’ai juste encore un peu de mal avec l’autotune…
Maud : Ah mais je m’en suis acheté et je vais m’en servir. Yaourt et autotune, c’est l’avenir !

Après tant d’années, quel regard portez-vous sur les musiques électroniques ?
Sébastien :Je ne veux pas passer pour un passéiste mais je regrette le temps des maisons de disques avec des gens impliqués par lesquels il fallait passer, qui servaient de filtre pour reconnaitre les bons et les mauvais talents. Maintenant il n’y a plus ces filtres-là. Tout le monde peut sortir de la musique, la mettre sur des plates-formes, et tu te retrouves avec des milliards de tracks qui tournent. C’est trop. Donc mon regard, c’est qu’on s’est tous professionnalisés, c’est la grosse différence que je vois. On fait de la musique mais on est aussi une marque, un label. On développe des artistes et on ne bricole pas avec notre art. C’est ce qui a changé mais tout le monde a changé.
Maud : C’est vrai mais moi, je n’écoute pas toutes ces merdes. En dj, je joue très techno, je suis très sectorisée, et je trouve qu’il y a toujours des trucs super qui sortent. Il faut dire que je n’écoute aucun morceau reçu en promo. J’en reçois plein par mail mais je n’écoute rien. Par contre, j’achète mes tracks en suivant un jeu de pistes à travers tel label, qui t’emmène sur tel autre artiste… ça forme une sorte de pépinière.
Sébastien : Moi j’écoute tout ce que je reçois.

Quelle est l’idée du label bORDEL que vous avez lancé ?
Sébastien : C’est pour nos propres sorties mais aussi pour de la techno, des musiques de films, du rap…
Maud : On n’a pas de limites en termes de sons, mais c’est vrai qu’aujourd’hui c’est difficile de tout faire à deux, entre les sorties de Scratch Massive, Turbotito – un mec très bon qui habite Los Angeles, Inside… On sort des petites choses et on va prendre le temps.
Sébastien : On a sorti une dizaine de maxis par an, à chaque fois accompagnés de vidéos, c’est important.

Tu as des contacts avec des musiciens depuis que tu vis en Californie ?
Sébastien : Les deux qu’on a sortis, DA et Turbotito, sont des gens rencontrés là-bas. Il y a effectivement beaucoup de musiciens, dans tous les styles, mais ce n’est pas le côté musical de Los Angeles qui m’inspire. C’est plutôt le temps que tu as pour réaliser les choses. Tu te fais de longues journées de travail en ayant l’impression d’avoir plus de temps, que ce soit pour la musique ou monter des images tous les jours. Il y a aussi l’expérience personnelle de se balader dans le désert. On a acheté du matériel pour les clips, dont un drone, pour ajouter visuellement une dernière perception de l’espace. L’espace et la nature m’inspirent plus que le fait de rencontrer des musiciens. On n’a d’ailleurs vraiment jamais été des jammeurs…

Pourtant à vos débuts, vous aviez monté un vrai groupe pour la scène !
Sébastien : Une erreur de jeunesse…
Maud : C’était drôle en même temps. Ça reflète bien l’état d’esprit de l’époque.

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