Photographie Hannah Rosselin

avec sabrina bellaouel, le r&b français est loin d'être mort

La chanteuse sort son EP « Illusions », un recueil de titres R&B hybride et minimal. Tantôt en anglais, parfois en français c'est de sa voix soyeuse et claire qu'elle transporte loin de la frénésie de la société.

par Christelle Oyiri
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08 Décembre 2017, 11:48am

Photographie Hannah Rosselin

En France, le R&B souffre depuis plusieurs années d’un manque de reconnaissance. Perçu comme un genre standardisé et banal, les préjugés ont contribué à affaiblir sa voix dans l'Héxagone. Où sont passées les stars du R&B français comme Matt Houston, Wallen, K-Reen et Kayna Samet ? Il faut croire qu'une nouvelle génération préfère tracer son sillon plus à la marge, paisiblement mais sûrement. Un retour à l'underground appréhendé comme une chance plutôt qu'une fatalité par la nouvelle école : « C’est une bonne chose » assure la chanteuse Sabrina Bellaouel. « Ça a finalement apporté d’autant plus de liberté au style ». Pour Sabrina, le R&B est une forme noble qui, par sa souplesse, permet les explorations les plus lointaines. « Le R&B est un terrain de jeu, un courant où l’expérimentation a toujours été de mise » affirme-t-elle. Le genre s'impose désormais comme un vaste laboratoire qui laisse de la place à l’inattendu et à la complexité. Une vision qu’elle amorçait déjà sur son premier EP sorti en 2016 (avec Myth Syzer, Loubenski, Rahman à la production) et qu'elle concrétise d’autant plus avec son dernier EP Illusions. Un splendide écrin dans lequel on retrouve de précieuses créations R&B aux facettes scintillantes et familières, taillées sur mesure par des producteurs tels que Jimmy Who ou Johnny Ola. La chanteuse se dévoile avec une pudeur élégante, toujours portée par des productions atmosphériques et chaleureuses.

La musique de Sabrina Bellaouel s’impose à nous comme une mélodie de l’intérieur, un son où l’introspection a une place de choix. Et si les nappes de synthé sont toujours flottantes, jamais définitives, Sabrina, elle, est bien ancrée. Le retour aux sources fait partie de son cheminement créatif. Ses séjours en Algérie, son pays d'origine, sont porteurs d’une inspiration indéniable. C’est là-bas qu’elle écrit son EP et tourne le clip de son titre « L'eau » réalisé par son amie photographe et réalisatrice Hannah Rosselin. « Quand je me rends en Algérie, c’est une parenthèse où je prends le temps, loin de la frénésie parisienne. Il y a des rituels là-bas, comme le bain (le hammam), qui permettent de se rendre compte du temps qui passe. Bien sûr j’ai conscience de toutes les contradictions qui font ce pays, mais ça ne m’empêche pas de l’aimer. » Ce paradoxe entre enracinement et univers éthéré fait toute la singularité de la musique de Sabrina. Sa voix soul s’étiole avec les effets de réverb, elle s’échappe pour émerger à nouveau, plus forte et distincte. Elle est directe dans « Legalize » mais se dessine seulement en filigrane dans « O», comme entourée par la brume, le mystère. Avec le titre « True Love Dies » sa voix paraît aussi proche que lointaine : « Jouer avec les distances c’est ce que j’aime. J’adore écouter des choses très chaleureuses, très proches à l’oreille mais j’aime aussi les nappes qu’on entend au loin et qu’on perçoit à peine, en toile de fond ». Autant influencée par la new-soul de Badu, D'Angelo que l'ambient de Brian Eno, Sabrina prêche savamment le chaud et le froid.

La jeune chanteuse fait partie de la famille Grande Ville, un label qui regorge de talents aux univers marqués : de Jimmy Whoo, Loubenski en passant par Bonnie Banane l'ensorceleuse, mais aussi le crooner Lonely Band et bien d’autres encore. Des personnalités fortes qui arrivent toutefois à une cohésion résolument organique. Mais alors qu’est-ce qui fait l’esprit Grande Ville ? « Ce sont les valeurs communes » Sabrina. D’abord une amitié réelle, et puis un amour pour la soul, l’esthétique feutrée des années 70 mais surtout la liberté que confère la nuit. « Le jour, le studio Grande Ville est occupé par des clients, c’est donc la nuit qu’on rode tous, qu’on se retrouve pour faire de la musique ensemble, échanger ». Grande ville c’est le luxe d’un excellent verre de scotch posé sur un carré de velours mais avant tout une bande de potes qui choisit de ne pas subir la nostalgie et d’en faire une force. C'est au sein de ce cocon que Sabrina a pu développer une approche intimiste tout au long du projet, notamment avec l’interlude « Me, Danny and Cars », une version acoustique de « L'eau » qui sonne comme un instant volé. Un moment suspendu avec Daniel Malet à la guitare.

Le dévoilement de cette vulnérabilité, le fait de surmonter sa timidité, tout ça Sabrina l'a appris très tôt grâce au gospel. Et son EP Illusions révèle toute l'ambiguïté du chant : une discipline entre le lâcher-prise total et la maîtrise du souffle. Un savant équilibre de technique et d’extrême spontanéité. Comme un jeu de clair-obscur, Sabrina crée avec sa musique des illusions d'optiques précieuses, évanescentes et sensuelles. Le R&B français est loin d'être mort.

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