passion yoga, obsession chakras : bienvenue dans l'ère du burnout spirituel

Ou quand, à trop vouloir s'élever, on finit par se brûler les ailes.

par Anita Bhagwandas
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05 Mars 2019, 10:55am

Voilà des mois que je n’ai pas dormi correctement. Si je reste éveillée, ce n’est pas parce que je suis récemment passée en freelance ou parce que je doute d'avoir bien éteint mon fer à lisser. Non, c'est la faute à mes routines bien-être particulièrement laborieuses. Sur le papier, ça a du sens de fixer l’heure de son coucher à 21h30 (particulièrement lorsqu'on souhaite se réveiller à 5h30, l’heure de lever de tous les milliardaires). Seulement voilà, ma routine finit invariablement par dérailler.

Les choses commencent pourtant assez bien. Mon alarme Fitbit se déclenche à 21h30, me signalant ainsi qu’il est l’heure d’aller au lit. Pour éviter la lumière bleue – le nouveau Satan – je range immédiatement mon téléphone. Je vaporise généreusement mes draps de brume Ren & Now To Sleep (la lavande et l’encens abaissent la fréquence cardiaque) et je m’étends sur mes oreillers en soie (ils sont censés être plus doux pour la peau que le coton). Je passe alors les 25 minutes suivantes à m’auto-hypnotiser et à tenir mon journal.

Puis – et je suis loin d’avoir fini – je lis un livre, la plupart du temps sur le développement personnel, pendant 30 minutes, après quoi je pense être prête à aller me coucher. Mais mon cerveau est stimulé par ce que j’ai écrit et lu, je dois donc me forcer à me détendre pour réussir à m’endormir. Et je finis par contrevenir à mes propres règles : je sors mon téléphone pour allumer l’application Relax + qui consiste, globalement, à écouter un type parler pendant 40 minutes. Finalement, après m’être débattue dans tous les sens, sans pour autant avoir réussi à éteindre mon cerveau, je m’endors vers 1h du matin. Ironie du sort : j’ai commencé cette routine afin de remplacer mon ancien rituel du coucher, qui consistait principalement à scroller mon fil d’actualité Instagram et à regarder des chatons aux oreilles pliées jusqu’à ce que je m’endorme. Ce qui, rétrospectivement, s’avère être bien plus relaxant que ma routine actuelle.

Au réveil, je me sens comme un tas de merde en putréfaction. Je suis épuisée, mon alarme se répète 10 fois, et je me lève deux heures après. J’ai développé une immense culpabilité quant à ma santé : je n’arrive évidemment pas à placer mes 20 minutes de méditation, ma séance de miroir, mon shaker de protéines (contenant du maca, des probiotiques, et bien sûr, de l’ashwagandha), suivi de mon shot de collagène et de probiotiques liquides avant d’aller à la gym. Je n’ai pas déterminé mes intentions de la journée, je n’ai pas non plus écrit ce pour quoi je suis reconnaissante (Oprah serait si déçue !). Et tout ça avant même d’avoir pu commencer ma journée.

J’aimerais vous dire que c’est un exemple extrême, mais ce n’est pas le cas. Cette culpabilité s'est infiltrée dans ma routine de manière tellement subtile que je l’ai à peine remarquée. Elle affecte ma journée toute entière. Ma journée de travail terminée, je me sens tellement fatiguée que je me contente de regarder Gilmore Girls en replay sur le sofa en lisant trois différents horoscopes sur mon téléphone, en quête d’aiguillage spirituel.

C’est ce que j’appelle un « trop-plein spirituel » - ce qui correspond au moment où la quête d’un bien-être absolu finit par affecter votre santé en devenant à la fois stressante et contre-productive. Fondatrice de l’agence de marketing du bien-être Samsara Communications, Helen Morris est aussi passée par là : « Je lisais énormément de livres de développement personnel et je réalisais un travail d’hypnose profonde pour reprogrammer mon subconscient, qui était très intense. Tout ça a fini par devenir plutôt difficile à gérer. Heureusement, j’avais un thérapeute avec qui je pouvais analyser mes émotions, mais je sais que ce n’est pas le cas de beaucoup de gens. ». De son côté, Giselle La Pompe-Moore, pratiquante du reiki, prof de méditation et fondatrice du Projet Ajna, explique que malgré son statut de guérisseuse professionnelle, elle est aussi passée par là. « J’ai eu quelques périodes de burnout spirituel. Elles se produisent quand je néglige des éléments de mon bien-être physique, comme dormir, m’exercer et manger suffisamment, et quand je dois effectuer un travail personnel émotionnellement très prenant. »

Quand il a été inventé dans les années 1970, le terme « burnout » servait à désigner l’épuisement provoqué par la perte d’équilibre entre vie personnelle et professionnelle. La même chose se produit avec le bien-être : nous lisons trop de livres de développement personnel, nous voulons en faire trop. On peut y voir une forme d’obsession de soin poussée à l'extrême - Giselle La Pompe-Moore soutient que la véritable raison de ce trop-plein, vient de notre détermination excessive à réussir. « Nous sommes habitués à être en mode "stress extrême" : la pression nous poussant à en faire continuellement plus est telle que même lorsqu'on recherche des outils spirituels pour compenser notre burnout, nous finissons par appliquer la méthode qui est justement à l'origine de notre mal-être. Nous devenons accros au travail, au fait de nous "réparer" : le culte de la performance est tel que nous finissons par aborder la spiritualité exactement de la même manière. » Alors que peut-on faire si – comme dans mon cas – la coupe est pleine ?

La guérisseuse Emma Lucy Knowles estime que si nous ne faisons pas attention, « le travail spirituel » peut devenir un nouveau sujet de « flagellation » - c'est un peu ce que j’ai ressenti dernièrement. « Le travail spirituel requiert une certaine dose de patience, et nous avons tous tendance à l'oublier. Nous vivons dans un monde où il est possible de se faire livrer n'importe quoi en un clic, ce qui ne reflète pas du tout la vraie vie. Il faut prendre de la distance pour pouvoir se retourner sur les progrès qu'on a réalisés, comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. »

Helen Morris en a fait les frais : « J’ai dû interrompre tout ce qui relevait du travail spirituel ou du développement personnel pendant un mois, j’ai juste continué le yoga et la méditation. Ça m’a permis de recommencer à zéro. Maintenant, je fais attention à trouver un équilibre avec des activités banales, comme regarder une série sur Netflix ou voir des amis qui n'ont pas forcément d'intérêt pour les activités spirituelles. Je finis par mieux intégrer, par digérer ce à quoi j’ai travaillé. » Giselle La Pompe-Moore estime que le ralentissement est aussi un bon moyen de déterminer ce qui ne fonctionne pas pour soi. « Bien souvent, le burnout spirituel se produit lorsqu'on garde des habitudes que l’on pense être bonnes pour soi, alors qu’elles ne nous procurent plus aucune joie, qu’on n’en perçoit plus les bienfaits, et qu’on ne peut s'empêcher d'en ajouter des nouvelles », explique-t-elle.

C’est clairement là qu’a été mon erreur – me laisser influencer par ce que je voyais sur Instagram (je me suis désabonnée d’à peu près tous les comptes bien-être que je suivais), par tout un tas de podcasts et par les livres que je lisais afin de mieux me connaître. Alors qu’en fait, nous sommes les mieux placés pour savoir ce dont nous avons besoin. Désormais, je m’en tiens à la méditation et au mouvement intuitif (en fonction des besoins quotidiens de mon corps). Résultat ? Je dors déjà beaucoup mieux, et avec un peu de chance, la « magie » finira par opérer.

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