Untitled, 2016 © Courtesy of Estate of Ren Hang and stieglitz19 

une nouvelle expo célèbre ren hang, le photographe qui a fait frémir la censure chinoise

La Maison de la Photographie européenne offre enfin au jeune photographe chinois, Ren Hang, sa première exposition institutionnelle. Histoire de comprendre pourquoi ses photos nous manquent tant.

par Patrick Thévenin
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12 Mars 2019, 9:54am

Untitled, 2016 © Courtesy of Estate of Ren Hang and stieglitz19 

Le 24 février 2017, alors qu’il s'apprête à fêter son trentième anniversaire, le photographe chinois Ren Hang se défenestre devant son petit-ami, laissant derrière lui un recueil de courts poèmes tragiques rassemblés sous le nom « Depression » et des milliers de clichés. Des photos d’une jeunesse chinoise nue et imberbe, mince et souple, sans préjugés de genre ou d’attirances sexuelles, imbriquée dans des postures fantomatiques, coincée dans des architectures de membres, perdue dans l’anonymat de la nature ou posée dans un urbanisme post-industriel fatigué. « Il avait tellement de douleur qu’il n’arrivait pas à se contrôler. Il souffrait de dépression, il vivait à un rythme bousculé, il voyageait beaucoup », déclare sa galeriste comme seule explication à la disparition cruelle de ce talent insolent.

Ren Hang est né en 1987 à Changchun, dans la province du nord-est de la Chine réputée pour son industrie automobile, d’un père cheminot et d’une mère ouvrière dans l’imprimerie. En 2008, la vingtaine, il rejoint Pékin où il suit des cours de marketing sans grande ambition. Pour tuer l’ennui, sans aucune notion de photographie, il se saisit d’un Minolta basique et commence à photographier ses amis et ses proches, puis plus tard les fans qui le suivent sur son site. Sans raison précise, ni artistique, ni politique, ni militante comme il le déclare : « Je ne prends pas de photo avec un but précis ou en suivant un plan particulier – je saisis tout ce que je peux attraper. Je ne me demande jamais si une scène est sexy ou pas quand je prends une photo. J’aime tirer le portrait de chaque organe d’une manière fraîche, vivante et émotionnelle. Je ne prévois rien avant de shooter. L’inspiration me vient quand je regarde mon modèle à travers le viseur. Je shoote, tout simplement. Même si la plupart du temps, les modèles suivent mes instructions au lieu d’agir par eux-mêmes. »

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Untitled China, 2015 © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht Galler

Son entourage, ses amis, ses proches, ses amoureux, resteront une constante de l’objectif de Ren Hang, et c’est certainement ce qui rend aujourd’hui ses images si pures et précieuses. « J'aime les prendre en photo parce qu'ils me font confiance, ce qui me permet d'être plus détendu ; travailler avec des étrangers me rend nerveux. » Il photographie ainsi ses potes chez lui dans son petit appartement, sur le toit de son immeuble qui fait face à la ville ou dans la nature au milieu de nulle part. Petit à petit son style se façonne, avec une prédilection pour les corps jeunes et androgynes, un attrait pour la nudité, mais dépourvue de tout voyeurisme ou fétichisme et quasi débarrassée de sa dimension sexuelle. Dans l’œuvre de Ren Hang, les corps se suivent et se ressemblent, s’empilent en de drôles d’échafaudages humains, les bouches s’ouvrent pour accueillir des bouquets de fleurs, les fessiers allongés dessinent des dunes, les ongles rouge vif se mêlent à des oiseaux ou des insectes, une carpe avale un penis, des sexes masculins se retrouvent flagellés de roses, les sexes féminins se frôlent…

« Je ne veux pas donner l’impression que les Chinois sont des robots sans bites ni chattes, ou qu’ils cachent leurs parties génitales comme des espèces de trésors secrets. »

Longtemps inquiété par le gouvernement chinois pour son travail considéré comme pornographique - ses expositions en Chine seront censurées, ses photos confisquées et son site interdit plusieurs fois - et soutenu par le célèbre artiste Ai Weiwei, lui aussi dans l’œil de la censure, Ren balançait entre le succès grandissant qu’il rencontrait à l'étranger (plus de 20 expos personnelles et 70 autres collectives présenteront son travail de son vivant) et le traitement que lui infligeait son propre pays. « Mes photos, particulièrement celles montrant des corps nus, sont interdites dans les galeries chinoises, expliquait-il à Vice en 2013. Exceptionnellement, celles qui ne sont pas explicites arrivent à être exposées, mais même avec celles-là, j’ai beaucoup de difficultés. Par exemple, une de mes expositions a été annulée par le gouvernement chinois pour "suspicion de sexe" ». Un jour aussi, un visiteur a craché sur une de mes photos. Et ce ne sont que quelques exemples des problèmes que j’ai eus. Aucun éditeur chinois ne publiera mes livres, et j’ai déjà été arrêté alors que je shootais en extérieur. »

Ren Hang photographiait les corps sans but précis, comme il le reconnaissait lui-même, sans volonté de choquer ou de bouleverser quoi que ce soit, refusant systématiquement la moindre analyse sur son travail. Dans une société parmi les plus conservatrices au monde, il donnait à voir une jeunesse chinoise débarrassée de ses tabous, une génération indolente et mélancolique, désabusée et désenchantée. Devenu désormais un symbole pour toute une génération d’artistes chinois qui se jouent de la censure en se servant des réseaux sociaux, Ren Hang a finalement déplacé le curseur de la sexualité vers la poésie et l’évanescence, figeant les filles comme les hommes dans leur vérité. Il 'a d'ailleurs jamais vraiment compris pourquoi on lui demandait inlassablement de justifier la récurrence de sexes féminins et masculins dans son œuvre : « Je ne veux pas donner l’impression que les Chinois sont des robots sans bites ni chattes, ou qu’ils cachent leurs parties génitales comme des espèces de trésors secrets. Je veux dire que nos bites et nos chattes n'ont rien de gênant. »

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Untitled © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht Gallery
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Untitled © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht Gallery
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Untitled China, 2015 © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht Gallery
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Untitled China, 2011 © Courtesy of Estate of Ren Hang and Blindspot Gallery

Ren Hang « Love, Ren Hang » à la Maison Européenne de la Photographie jusqu’au 26 mai 2019.

Dian Hanson : « Ren Hang » (Editions Taschen) – 312 pages – 40 euros